Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2021
Novembre 2021 (volume 22, numéro 9)
titre article
Aurélia Mouzet

Édouard Glissant : une écriture du marronnage pour pe(a)nser les mémoires de l’esclavage

Édouard Glissant: a writing of marronnage to think and heal the memories of slavery
Loïc Céry, Édouard Glissant, une traversée de l'esclavage, I. Étude critique : premier tome. Rassembler les mémoires, Paris : Éditions de l'Institut du Tout‑Monde, coll. "Idées", 2020, 492 p., EAN 9782491641009 & II. Étude critique : second tome. Renverser les gouffres, Paris : Éditions de l'Institut du Tout‑Monde, coll. "Idées", 2020, 574 p., EAN 9782491641016.

Les traites négrières, l’esclavage & leurs abolitions : récit national & tournant mémoriel

1« Sommes‑nous condamnés à une guerre des identités ? », se demandent les auteurs de l’ouvrage collectif Vers la guerre des identités1. Ouvrage qui souligne avec force les relations compliquées que la France entretient avec son passé colonial. Un passé toujours présent qu’il convient de mettre au jour afin d’élaborer collectivement le futur d’une nation qui est, qu’elle le veuille ou non, le produit d’une histoire violente dont les stigmates marquent encore aujourd’hui les trames du tissu social. Corollaire d’une conception de l’identité nationale fondée sur des dichotomies, l’amnésie coloniale, prônée par les défenseurs d’un certain idéal républicain toujours plus évanescent tant il divise au lieu de rassembler, souffle sur les braises des maux qui agitent la société française contemporaine. Cette vision partielle et partiale d’une histoire commune, qui s’exprime à loisir au sein de l’espace médiatique français, nourrit les rancœurs et renforce le sentiment de profonde injustice en signalant l’existence d’une francité à deux vitesses. Comme l’écrivent Alain Mabanckou et Dominic Thomas :

[I]l est désormais urgent de compléter les « trous de mémoire » de l’histoire nationale. La grandeur de l’empire français d’alors ne justifie pas l’oubli des souffrances et des humiliations qui, si elles ne sont pas reconnues comme telles, pourraient progressivement constituer des éléments d’une identité d’un groupe de populations qui ne se reconnaîtraient jamais dans les valeurs républicaines, perçues comme édictées par une société « judéo‑chrétienne » et de « race blanche », pour reprendre, hélas, des propos nauséeux qui, jusque‑là, n’ont pas indigné les bien‑pensants de la droite française2.

2Aborder l’histoire de France dans sa totalité, une histoire longtemps circonscrite aux frontières de la métropole, est non seulement une nécessité, mais aussi une urgence absolue dans un monde globalisé où les fractures identitaires menacent le vivre‑ensemble. Loïc Céry, Directeur du Centre international des études Édouard Glissant (CIEEG), partage ce sentiment d’urgence et voit dans la pensée d’Édouard Glissant, une « conception de l’histoire et de la mémoire, une voie d’équilibre et d’étendue qui pourrait bien nous inspirer des solutions à de nombreuses apories actuelles » (p. 31). L. Céry publie, en 2020, aux Éditions de l’Institut Tout‑Monde, Édouard Glissant, une traversée de l’esclavage, immense ouvrage en trois tomes, qui comporte une étude critique « Rassembler les mémoires » (T. 1) et « Renverser les gouffres » (T. 2), suivie d’une anthologie commentée des textes que Glissant a consacrés à l’histoire et aux mémoires de l’esclavage. À travers le choix des textes sélectionnés dans l’anthologie et l’analyse qui en est faite dans l’essai, l’auteur invite les lecteurs à « penser dans le sillage et le sillon d’Édouard Glissant à propos de l’histoire et des mémoires de l’esclavage » (p. 13).

3Si la traite et l’esclavage colonial ont longtemps été relégués aux marges de l’historiographie occidentale, « appart[enant] encore pour beaucoup au temps “précolonial” et prémoderne. Objets historiques marginalisés [qui] n’appartiennent pas encore au temps colonial, toujours majoritairement conçu comme le temps court du colonialisme postabolitionniste3 », ils font aujourd’hui l’objet de travaux de recherche, toujours plus nombreux, qui s’attachent à excaver ces pans de notre histoire commune qui furent longtemps invisibilisés. La parution de Édouard Glissant, une traversée de l’esclavage s’inscrit, à ce titre, dans un paysage éditorial foisonnant. Dans l’espace anglophone, les travaux sur l’esclavage, pluridisciplinaires, rejoignent le champ des Cultural Studies. Dans Slavery in the Age of Memory : Engaging the Past, publié en 2020, Ana Lucia Araujo analyse la manière dont les acteurs sociaux se sont positionnés publiquement, en Afrique, en Europe, et dans les Amériques, face au passé esclavagiste de leur société respective. Jessica Moody s’intéresse quant à elle à la mémoire des lieux, mémoire collective inscrite dans la pierre et dans les âmes de Liverpool, qui fut l’un des plus grands ports négriers d’Europe. The Persistence of Memory: Remembering slavery in Liverpool, 'slaving capital of the world', publié en 2020, retrace le parcours de cette mémoire, de mémoire immédiate à l’époque où Liverpool était un acteur fondamental de la traite transatlantique jusqu’à l’ère contemporaine où les initiatives mémorielles se multiplient. Les auteurs de At the Limits of Memory: Legacies of Slavery in the Francophone World, ouvrage collectif dirigé par Nicola Frith et Kate Hodgson, paru en 2015, partent d’un constat sur lequel ils fondent la pertinence de leur volume : « Recent years have seen a growing body of literature dedicated to memories of slavery in the Anglophone world, yet little has been done to approach this subject from Francophone perspectives4 ». Ils y interrogent les pratiques commémoratives contemporaines dans l’espace francophone et les mettent en conversation avec d’autres initiatives mémorielles, liées à l’engagisme et aux travaux forcés, qui furent, elles aussi, marginalisées. Précisons que le « retard » francophone, sans doute pertinent au moment de la rédaction du volume, mérite aujourd’hui d’être nuancé. De nombreux ouvrages écrits en français5 ont effectivement été publiés au cours des deux dernières décennies. Comme le souligne justement L. Céry :

[L]’historiographie de l’esclavage et de la traite transatlantique connaît des mutations considérables, mutations dans lesquelles la France occupe une place non négligeable, elle qui fut tard venue dans nombre d’apports connus dans les domaines anglais et américains (p. 99).

4On peut citer, à titre d’exemple, Les Routes de l'esclavage : Histoire des traites africaines viexxe siècle6 de Catherine Coquery‑Vidrovitch, ouvrage publié en 2018 en partenariat avec le très beau documentaire de Fanny Glissant dont elle a été conseillère historique. L’historienne y fait une synthèse à la fois géographique et historique des traites africaines — transsaharienne et transatlantique. Signe manifeste du regain d’intérêt dont témoigne la recherche contemporaine à l’égard des lieux de mémoire, Mémoire noire, histoire de l’esclavage : Bordeaux, La Rochelle, Rochefort, Bayonne7, volume collectif dirigé par Hubert Bonin, Mickaël Augeron et Olivier Caudron, publié en 2020, s’intéresse à quatre ports « au “profil négrier” complémentaire », qui, s’ils ont certes pris part à cet « infâme trafic » à des degrés variés, ont tous largement bénéficié de l’entreprise esclavagiste. Les lecteurs intéressés par le sujet pourront se reporter à la copieuse bibliographie de 24 pages qui clôt Édouard Glissant, une traversée de l’esclavage. Elle fournit de précieuses indications8 et démontre, s’il en était encore besoin, la vivacité des recherches francophones portant sur l’histoire de l’esclavage.

Le « déparleur » parle en nous

5D’une extraordinaire contemporanéité, Édouard Glissant, une traversée de l’esclavage résonne, dans un monde où se crispent les identités, comme un appel au dialogue lancé à la communauté des lecteurs. Alors que le tournant du vingt‑et‑unième siècle a marqué, en France, une étape charnière du travail de mémoire autour de la traite et de l’esclavage colonial9, l’année 2020 a été le théâtre de manifestations contre le racisme et les violences policières qui ont, pour la première fois de l’Histoire, essaimé à l’échelle mondiale. La parution de l’ouvrage de L. Céry s’inscrit dans le contexte particulier des manifestations Black Lives Matter à la suite du meurtre de George Floyd10, cet homme africain américain tué par un policier blanc et dont la mort effroyable a été relayée aux yeux du monde sur les réseaux sociaux. Mort qui souligne la pérennité du racisme anti‑Noirs au sein de sociétés supposément « post‑raciales ». Mort qui dit l’impérieuse nécessité pour les nations qui ont un passé colonial et/ou esclavagiste de regarder ce passé en face afin de comprendre le présent et de préparer l’avenir. Mort qui exige aussi de ceux qui ont le privilège de ne pas mourir de leur couleur de peau de tendre l’oreille et de s’ouvrir au dialogue pour bâtir avec autrui les fondations possibles du plus‑jamais‑ça. La pensée de Glissant, poète de la Relation, cette « identité relation […] qui comporte une ouverture à l’autre, sans danger de dilution11 », offre, à cet égard, une alternative féconde aux antagonismes stériles. Cette pensée rhizomatique qui métaphorise l’interconnexion des êtres et l’entrelacement des récits qui composent l’Histoire, évacue ainsi d’un même mouvement les oppositions binaires.

6Dès les premières pages d'Édouard Glissant, une traversée de l’esclavage, le lecteur est frappé par l’intelligence du propos et la qualité de l’écriture qui s’y déploie, comme habitée par la pensée de Glissant. Impression renforcée par ce que L. Céry confiait à Édouard Glissant, en 2005, lors du colloque de Carthage :

Si je peux me permettre, le « déparleur », de toute façon, parle en nous, c’est‑à‑dire que, comme je l’ai dit tout à l’heure, à notre insu, il nous adresse une parole qui, si elle n’est pas entendue tout de suite, sera entendue dans le diffèrement. Donc, il est certain que, même quand on ne parle pas de vous, vous parlez en nous : c’est la réalité. (p. 24)

7Le « déparleur » parle effectivement en L. Céry. Il ne s’agit ni de gloses réductrices ni de vision surplombante, mais bien d’une traversée à l’intérieur de l’œuvre glissantienne que nous propose le critique qui s’attache à mettre au jour « la force visionnaire de tout ce qu’il a écrit sur l’esclavage, son histoire et ses mémoires12 » et « l’unité vivante », organique, d’une œuvre qui brille par son extraordinaire diversité (p. 14). Mais l’ouvrage a aussi les défauts de ses qualités. Si l’écriture est indéniablement puissante et engendre de belles envolées lyriques qui magnifient les coins obscurs d’une pensée marquée par sa densité, le style, porté par une pensée rhizomatique et adepte du détour — ce geste rhétorique caractéristique de la pensée de Glissant qui « permet d’approcher un problème par cercles concentriques toujours plus rapprochés et en eux‑mêmes signifiant » (p. 107) —, peut parfois être déconcertant, voire apparaître nébuleux pour les lecteurs peu habitués au discours glissantien :

Mais avant de s’en retourner vers ce renouvellement, la question du lien de Glissant à cette pensée postcoloniale doit être préalablement posée à nouveau, car elle est (sic) peut permettre d’envisager non pas l’origine, mais une certaine congruence de sa réflexion sur les données historiques — et partant, sur l’esclavage — avec le regard porté sur l’histoire propre à ce courant de pensée. (p. 283)

8Cette pensée rhizomatique, qui épouse « la pratique du ressassement et de l’accumulation dont [Glissant] se revendique » (p. 307), se manifeste aussi à travers les reprises notionnelles essaimées au fil des différentes parties qui, si elles s’expliquent certes par la densité de la pensée glissantienne, peuvent brouiller la dynamique de l’argumentation. On note aussi plusieurs coquilles, inévitables dans un travail d’une telle ampleur.

9La structure de Édouard Glissant, une traversée de l’esclavage suit un plan tripartite : I‑Repères, II‑Méthodes, III‑Visions, qui reflète la volonté didactique de l’auteur qui « [a] tenté par la progression rationnelle de ce plan d’ensemble, sinon de traiter de façon exhaustive les questions que pose la “matrice esclavage” de l’œuvre d’Édouard Glissant, en tout cas de les aborder les unes après les autres de la manière la plus didactique que possible, et en soulignant leur entrelacement » (p. 478). Le premier tome, « Rassembler les mémoires », réunit les deux premières parties, la troisième, « Renverser les gouffres », est l’objet du second tome. Les trois parties, de longueur inégale, sont précédées d’une introduction qui fonde la pédagogie de lecture proposée par le critique : « il s’agit de proposer et non d’imposer, en avançant des questionnements qui doivent permettre de penser par soi‑même, en disposant de nouveaux instruments d’appréciation amenés par l’œuvre » (p. 13). Et si les différentes sections reflètent indéniablement l’intention de l’auteur, le déséquilibre en termes de volume, entre les différentes parties d’une part, les différentes sections d’autre part, tend à brouiller la dynamique de l’argumentaire et peut, dans une certaine mesure, nuire à la portée didactique de l’œuvre.

Des vertus de l’interdisciplinarité

10Au carrefour de plusieurs disciplines, Édouard Glissant, une traversée de l’esclavage met en lumière la complémentarité des savoirs, conviction portée tout au long de sa carrière par Glissant. L’écrivain martiniquais « n’a[yant] eu de cesse de renouer les fils d’un moi émietté, en se mettant en quête des traces fondatrices mais disséminées par le gouffre initial, celui du bateau négrier [devenant ainsi] tour à tour historien, anthropologue, sociologue, excédent le rôle assigné par la tradition au poète » (p. 50‑51). L’immense carrière de Glissant a fait couler beaucoup d’encre et inspiré de nombreuses études critiques13 dont L. Céry ne manque pas de souligner non seulement les qualités, mais aussi les failles. Édouard Glissant, une traversée de l’esclavage se distingue des autres ouvrages de la bibliographie glissantienne au plan des choix génériques, thématiques et méthodologiques opéré par son auteur. Pour permettre à la pensée de Glissant de se déployer dans toute son amplitude, L. Céry choisit le genre de l’essai et de l’anthologie, seuls à même d’embrasser l’immense étendue et l’extraordinaire complexité d’une pensée protéiforme qui ne peut se traduire qu’à l’aune d’une « herméneutique ouverte » (p. 101). Le critique justifie son choix en soulignant « l’inutilité et même le risque qu’il y [a] à considérer [l]a pensée [du poète martiniquais] uniquement en l’un de ses points de repères que sont les ouvrages distincts, risquant par là‑même de figer un cheminement qui vaut surtout par son mouvement » (p. 26). Une dynamique transversale, qui rassemble en un même mouvement de pensée les essais théoriques et la création littéraire d’Édouard Glissant, informe les analyses de L. Céry qui s’attache à mettre au jour la « matrice esclavage », l’une des matrices initiales à partir desquelles l’œuvre du poète martiniquais « s’étoile » (p. 42).

11La première partie, assez courte14, pose les bases de l’étude herméneutique en faisant dialoguer l’historiographie, la littérature, l’Histoire et les mémoires afin d’éclairer le lien intrinsèque qu’entretiennent histoire, identité et mémoire dans la matrice esclavage de Glissant. Y sont abordées les notions de « “transversalité”, qui doit être comprise à la fois comme regard global, diachronique et interdisciplinaire, que comme saisie transrégionale (et donc forcément internationale) du phénomène esclavagiste » (p. 76), de « vision prophétique du passé », cette « reconstruction d’une conscience collective de l’histoire et de son inscription dans une cohérence temporelle » (p. 87) — notion qui est d’ailleurs reprise à l’aune de cinq approches différentes —, et de « trace », qui invitent à repenser l’Histoire à l’aune de l’inclusivité et de la multiplicité. L’historiographie occidentale, fondée sur « cette Raison de l’histoire telle qu’elle est conçue par Hegel [, …] est pointée [par Glissant] comme le stade d’un funeste “schématisme” à dépasser » (p. 66), une « histoire anté‑relationelle (sic), une histoire excluante et exclusive dans sa conception même, et au nom de laquelle a pu être conçue l’entreprise coloniale et commis le crime esclavagiste » (p. 76). Y est aussi mise en lumière une vision proprement glissantienne de la littérature, comme « texte‑recherche », « exploration créatrice » qui se nourrit des synergies entre études littéraires et sciences humaines, permettant « le renouvellement des analyses concernant Histoire et mémoire de l’esclavage » (p. 111). Synergies qui atteignent d’ailleurs chez Glissant leur paroxysme : mêlant la parole à l’action, le poète, qui fut ouvrier de la réappropriation mémorielle15, refusa de céder « aux illusions d’un savoir clos » (p. 106) et déploya sa pensée dans tous les registres (poésie, roman, théâtre, essai). Le détour glissantien par Walter Benjamin, opéré par L. Céry en clôture de cette première partie, éclaire d’un jour nouveau « la pensée de la “trace” par laquelle Édouard Glissant envisage l’histoire » (p. 107) en opposant « l’aura », ombre à la fois manifeste et potentiellement paralysante du traumatisme originel, à la « trace » qui fait de celui qui s’en empare non plus la victime d’un passé traumatique, mais l’agent d’une mémoire douloureuse conjuguée au présent pour « entrer dans la vision qui libère et la représentation qui incarne, entendre les harmoniques jusqu’alors étouffées de la mémoire délivrée, consentir aux cheminements qui émancipent et aux résistances qui promettent » (p. 111).

Écriture du marronnage & vision prophétique du passé

12La seconde partie creuse la vision glissantienne de l’histoire qui se fonde en premier lieu sur un « imperium éthique, à savoir un cadre de la conscience historique ne transigeant jamais avec les réalités humaines visées par une étude approfondie du fait considéré en tant que tel. (p. 123) » C’est une conscience souffrante de l’histoire (p. 123) que l’œuvre glissantienne nous dévoile dans ce mouvement de recouvrement d’un passé traumatique qu’il ne s’agit ni d’esquiver ni d’oublier pour pallier l’aliénation. À la différence de Fanon qui prônait le dépassement de l’Histoire pour ne pas en rester prisonnier16, Glissant propose, au contraire, de se libérer par l’Histoire, d’affronter ces mémoires de l’esclavage, de s’y confronter afin d’en percevoir toutes les ramifications agissantes sur le tissu social, les êtres, et les mémoires quitte à risquer l’aliénation, individuelle ou collective, car « l’esclave de l’esclavage est celui qui ne veut pas savoir » (p. 138). « [C]ette connaissance intégrale du fait esclavagiste » à laquelle aspire Glissant (p. 140) ne peut faire l’économie d’une reconceptualisation de la pensée historique qui a, dans son acception occidentale, relégué l’Afrique, les Africains et la figure de l’esclave aux marges du cours de l’Histoire17. La voie de cette connaissance intégrale, de ce que représentent la traite et l’esclavage dans l’histoire de la colonisation, passe nécessairement par la transversalité des approches, « seule méthode à même de faire apparaître les lignes de force de ces “figures stables d’évolution” » (p. 230). Repenser l’Histoire implique aussi d’interroger la pertinence des outils de la recherche historique au regard de son objet. Aussi Glissant interroge‑t‑il la validité du discours archivistique qui, en tant que produit de l’administration coloniale, peut s’avérer inopérant pour l’étude de la traite transatlantique et de l’esclavage. Dans le même sillon, le « déroulé linéaire de l’histoire », qui reflète une conception vectorisée du temps — elle aussi héritière de l’imaginaire occidental —, est, pour Édouard Glissant, un « leurre chronologique » (p. 142) qui ne peut traduire la présence/absence du passé de l’esclavage pour les Afrodescendants. Cette irruption du passé dans le présent, volcanique chez Césaire, érige, aux yeux de Glissant, l’écrivain en « casseur de pierres du temps » :

Nous ne le voyons pas s’étirer dans notre passé (nous porter tranquille vers l’avenir) mais faire irruption en nous par blocs, charroyés dans des zones d’absence où nous devons difficilement, douloureusement, tout recomposer si nous voulons nous rejoindre et nous exprimer (p. 310).

13Le poète martiniquais rejoint en cela la pensée postcoloniale qui « conteste radicalement la linéarité du récit historique, considéré comme un paradigme arbitraire propre au regard occidental » (p. 283).

14Comme souvent chez Glissant, la création littéraire apparaît comme un remède salutaire aux impasses qui guettent la réflexion théorique. Lorsque le langage, porté par la théorie, atteint les limites de la pensée, c’est l’imaginaire qui prend le relais et ouvre le champ des possibles. La contestation de l’archive trouve ainsi son expression la plus flagrante dans la production romanesque de l’écrivain martiniquais. Tout se passe comme si le détour par l’imaginaire permettait de « complexifier et [d’]incarner ce procès de l’archive en l’extirpant du seul registre théorique » (p. 145). Et si, à première vue, le passé peut apparaître enfoui sous les décombres d’une mémoire collective qui cherche à se reconstruire, il n’en est pas moins présent sous la forme de « traces », à l’instar de ces signes laissés dans la forêt par les Marrons. Ces traces figurent en quelque sorte des « anti‑archive[s] » (p. 169), ces mémoires oblitérées par l’aliénation coloniale et révélées par l’écriture. En invitant la mémoire du passé dans le présent, les traces enclenchent le processus de réparation des traumatismes mémoriels. À travers son œuvre, Glissant apprivoise la béance, ces trous de l’histoire dont la présence/absence est potentiellement destructrice. La plume dessine alors les contours d’un geste de réappropriation des mémoires traumatiques foncièrement libérateur, qui fait de la littérature caribéenne une forme de marronnage :

[Édouard Glissant] identifie au geste marron la littérature caribéenne elle‑même telle qu’il la conçoit, comme une pratique d’émancipation sans cesse tournée vers de nouvelles propositions, de nouveaux dépassements et de nouvelles échappées — c’est ce qu’il vise dans Poétique de la Relation, à travers la notion capitale de « marronage créateur », définitoire à ses yeux des littératures issues de la plantation, dans la Caraïbe et les Amériques. (p. 408)

15La troisième et dernière partie, objet du second tome intitulé « Renverser les gouffres », s’intéresse aux enjeux mémoriels mobilisés par la pensée glissantienne de l’Histoire. Enjeux qui demeurent indissociables de la question historique. En amont de l’écriture d’abord, tant le poète martiniquais « a su trouver dans la continuation de sa réflexion sur l’esclavage, l’occasion de conjuguer ces deux registres traditionnellement et ô combien réputés pour leurs dissonances, au moins selon une certaine approche critique répandue » (p. 479), en aval de celle‑ci ensuite, dans la mesure où « [l]e processus mémoriel engendre les fulgurations d’une présence du passé, que devra nécessairement fixer l’histoire pour contrer le risque de l’oubli, toujours menaçant » (p. 614). L. Céry creuse, au sein de cette troisième partie, les notions de « digenèse », « qui désigne dans la pensée glissantienne […] le (sic) pluralité des commencements en même temps que l’impossibilité des genèses uniques pour les peuples composites (par opposition aux peuples ataviques) » (p. 801), de « trace » et de « Relation », qui se trouvent au fondement de la contre‑dialectique glissantienne de la mémoire de l’esclavage. Raisonnement tripartite qui consiste, dans un premier temps, à « mesurer », à prendre la mesure des oblitérations de la mémoire de l’esclavage, pour ensuite « recouvrer », « [s]e réapproprier l’histoire dans toutes ses dimensions, […] recouvrer la mémoire naguère voilée et qui, à partir d’un souvenir traumatique, acquiert le statut d’une liberté de l’esprit conquise sur l’informe » (p. 809), et enfin, « rassembler » les mémoires, rassemblement nécessaire du fait « de l’interdépendance mondiale des mémoires », en particulier en ce qui concerne le passé de l’esclavage (p. 818). Explorer les mémoires de la traite et de l’esclavage est ainsi, pour Glissant, le moyen de « renverser les gouffres » ouverts par l’histoire coloniale en invitant au « partage des mémoires », et ce, « des deux côtés des mers et des sables où la Traite a tracé et où ces esclavages ont grandi » (p. 777). Voilà sans doute pourquoi l’écrivain martiniquais est l’un des rares « à ne pas éviter la question délicate entre toutes, de la responsabilité africaine due à la complicité des élites internes dans le commerce négrier » (p. 713). Mais si l’Afrique est certes l’une des étapes du parcours mémoriel entamé par Glissant, elle n’est à aucun moment érigée en figure matricielle des Amériques noires. C’est effectivement le bateau négrier qui constitue la « matrice, par laquelle débute (en digenèse) une trajectoire collective et individuelle tout à la fois » (p. 803). Il est le lieu « [d’]“emmêlement” de toutes les filiations », « le lieu d’une nouvelle identité, par la créolisation activée » (p. 803), qui rend toute quête d’une filiation linéaire illusoire, indubitablement vouée à l’échec car relevant d’un parcours identitaire qui se heurterait à « l’obscur de cette mémoire impossible » (p. 803).

16Corollaire de la mémoire, l’oubli « n’est pas loin de constituer un réel paradigme au sein de [la] réflexion [mémorielle de Glissant] » (p. 518). Si comme le souligne Ricœur, l’oubli, souvent considéré comme défaillance de la mémoire, en est avant tout la condition même18, il « s’apparente chez Glissant au stade ultime du raturage », cette mémoire oblitérée par l’histoire coloniale. L’oubli constitue ainsi « une annihilation de l’identité de la conscience, une négation du moi individuel et collectif, dans cet extrême de la dissolution des repères historiques » (p. 518). L’écriture travaille alors à reconstruire ce moi pluriel, individuel et collectif, menacé de diffraction par une histoire longtemps écrite au singulier. Et c’est dans ce mouvement de balancier entre histoire et mémoires que le passé traumatique se trouve apprivoisé au fil de la plume, palliant ainsi les risques de désintégration de l’être face aux silences du récit univoque de l’histoire dans son acception occidentale. Notons, en outre, que le caractère indissociable de l’histoire et des mémoires de l’esclavage dans la pensée glissantienne rejoint le rôle fondamental joué par les écrivains américains et caribéens dans ce « partage des mémoires » qui, pour L. Céry, s’opère selon « trois registres : celui d’une remémoration “incorporée” (cette “mémoire affective” selon laquelle “les nerfs et la peau se rappellent”), celui d’une reformulation qui vise à rendre l’esclave sujet et non plus objet d’une histoire, et celui d’une représentation matricielle d’un passé oblitéré » (p. 666). Et pour conserver sa dimension foncièrement libératrice, la mémoire doit se faire « vision prophétique du passé », car « clamer la mémoire prospective, conjuguer la mémoire au futur d’une vigilance et d’une action décrite dans Mémoires des esclavages, c’est en ce sens, transcender tout risque de déni, en prolongeant dans la “marche en avant”, la conscience intense de l’histoire et le primat de sa connaissance, enfin soustrait de l’ancien “fardeau” » (p. 866). Le geste d’écriture s’inscrit alors dans une démarche qui dépasse le rôle traditionnellement assigné à la littérature en ce qu’elle devient véritable « sacerdoce de la transmission » (p. 1000) et pose les cadres de la résistance, à l’aune du marronage, dans un monde où sévit encore le refoulé colonial :

Et face aux abdications officielles toujours possibles : marronner. Avec une épée devenue houe, un registre de plantation devenu syllabaire, et une mémoire des « malheurs qui n’ont point de bouche » devenue boussole. Et c’est encore Césaire qu’il nous faut écouter, dans une fraternité du marronage qu’il partageait avec Glissant. (p. 1001)

17Conscient de la dimension intrinsèque d’ouverture qui marque la pensée glissantienne de l’esclavage, L. Céry conclut son ouvrage en soulignant, non sans une certaine ironie, l’impossibilité de conclure :

Devant la densité que dessine la matrice esclavage dans l’œuvre d’Édouard Glissant, il semble illusoire de vouloir conclure. Aussi illusoire que pouvait l’être le dessein d’en synthétiser les contenus : tout juste aura‑t‑on tenté ici de livrer un aperçu de l’ampleur inédite à la fois de cette réflexion et de cette représentation qui mettent en jeu une pensée de l’esclavage marquée par l’ambition d’explorer les aspects d’une histoire à restituer, et d’une mémoire à formuler. (967)

18Nous partageons cette impossibilité de conclure tant Édouard Glissant, une traversée de l’esclavage marque à la fois l’ampleur et la dynamique de la pensée glissantienne. Si nous avons choisi d’en proposer un parcours de lecture reflétant nos propres affinités, philosophes, historiens, et littéraires trouveront un intérêt dans cet ouvrage et ce, qu’ils soient ou non glissantiens. L. Céry nous invite à poser un regard neuf sur le propos glissantien autour de l’histoire et des mémoires de l’esclavage en travaillant sur un corpus suffisamment vaste. En repartant des textes mêmes, L. Céry montre avec justesse l’importance de réorienter une lecture de l’œuvre de Glissant qui a donné lieu à de nombreux contresens. Il développe des analyses d’une grande finesse en ayant recours à la stratégie du détour d’inspiration glissantienne. L’opposition de Benjamin entre la trace et l’aura, pour relire la trace glissantienne, et le détour par Césaire, Obama, et Toni Morrison, pour éclairer « [c]e poids considérable […], [cette] pesanteur historique, culturel, et psychologique » que constitue le passé de l’esclavage (p. 627), sont particulièrement révélateurs. La démarche adoptée par L. Céry tout au long de l’essai critique, mêlant analyses littéraires et théoriques, réaffirme la fécondité d’approches transdisciplinaires dans la quête d’un savoir intégral. Transdisciplinarité qui suscite encore aujourd’hui la controverse19 et dont l’institutionnalisation tardive démontre l’attachement, pour le moins regrettable, d’une certaine forme de savoir à la pensée clivée :

[L]’approche transdisciplinaire n’a pas encore trouvé une place affirmée dans l’échiquier académique des formations, pas plus que dans l’éventail de la répartition des sciences en différents domaines de connaissances. Rares sont les formations à la transdisciplinarité en tant que telle. Et de fait, une grande partie de la communauté des enseignants et des chercheurs travaille encore selon le paradigme du monde initié par Pascal et Descartes, caractérisé par une approche fragmentée du monde20.

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19Édouard Glissant, une traversée de l’esclavage dévoile l’impérieuse nécessité de se souvenir d’un passé intégral, seul à même de nous permettre de comprendre les blessures du présent et d’apaiser les mémoires en vue de forger ensemble les possibles à venir. Compte tenu du caractère profondément illusoire de toute conclusion en la matière, nous invitons le lecteur à poursuivre la réflexion en citant ces quelques mots de l’historien Pascal Blanchard : « l’histoire ne s’oublie pas. L’histoire laisse des traces et notre mission à nous, de cette génération actuelle, […] c’est d’aller aborder ces questions que nos aînés n’ont pas voulu aborder pour arriver justement ensemble à les dépasser, sinon nous allons rester dans des frustrations, des nostalgies, des rancœurs, des violences identitaires et nous serons incapables d’écrire une histoire commune21 ».