Acta fabula
ISSN 2115-8037

2021
Avril 2021 (volume 22, numéro 4)
titre article
Valentine Dussueil

« Voltaire tout entier » : une histoire de l’édition Kehl (1779-1789)

"Voltaire tout entier": a history of the Kehl edition (1779-1789)
DOI: 10.58282/acta.13521
Linda Gil, L’Édition Kehl de Voltaire. Une aventure éditoriale et littéraire au tournant des Lumières, Paris, Honoré Champion, coll. « Les dix-huitièmes siècles », 2018, 2 vol., 1478 p., EAN 9782745348647.

1Ce livre très érudit, tiré d’une thèse de doctorat sous la direction de Michel Delon, étudie dans le détail l’aventure éditoriale, entre 1779 et 1789, des premières Œuvres complètes de Voltaire, qui fut la « dernière grande entreprise philosophique du siècle » (selon François Bessire, cité p. 1322). Proposant des réflexions dans les domaines de l’histoire littéraire, de l’histoire du livre et de l’histoire des idées, il rend compte de la genèse de l’édition et complète les travaux précédents, parfois lacunaires en raison de la partialité des sources et des idées reçues sur l’opportunisme de Beaumarchais dans cette affaire ou encore sur les « supercheries1 » des éditeurs, qui n’hésitèrent pas à intervenir sur le texte de Voltaire, ce qui était admis auxviiisiècle. La table des matières, ordonnée et précise, facilite grandement la manipulation des deux imposants volumes.

2La réflexion de Linda Gil s’appuie sur une masse très importante d’archives souvent inédites. Reprenant à son compte le principe défendu par Nicholas Cronk d’une édition « datée » (p. 891), qui reflète les pratiques de son temps, elle inscrit le projet dans le contexte du tournant des Lumières (1770-1780) et dans un moment d’« effervescence éditoriale » autour de Voltaire (p. 207). L’édition Kehl replace le philosophe « au cœur d’un réseau dont il est le centre » (p. 976), et dont Beaumarchais tire parti, en sollicitant l’appui d’hommes de lettres et de princes éclairés, le roi Frédéric II, l’empereur Joseph II, et Gustave III de Suède. Elle est également un défi à la monarchie française, qui considère alors le philosophe comme un auteur subversif.

3En s’appuyant sur l’étude de la correspondance, L. Gil éclaire les rôles respectifs de Beaumarchais, de Condorcet, du libraire Nicolas Ruault et de l’homme de lettres Jacques Joseph Marie Decroix dans l’entreprise éditoriale. Elle met en lumière la recherche de « cohérence » chez les éditeurs et leur désir de « réhabilitation » de Voltaire (p. 1006). Son travail renouvelle les travaux d’André Magnan sur l’image de Voltaire véhiculée par l’édition Kehl2 et sur la relation Condorcet-Ruault, de Christophe Paillard sur les prémices « laborieuses » de l’édition3, de Gunnar von Proschwitz sur le rôle de Beaumarchais éditeur4, de Charles Coutel sur le supplément biographique de Condorcet5. Il prolonge et complète les réflexions d’Olivier Ferret sur le Dictionnaire philosophique ou lesmélanges6, de Jacqueline Marchand sur le rôle de Decroix7, de François Bessire sur l’édition de la correspondance et de Jeroom Vercruysse sur le Prospectus de l’édition de Kehl8. Il met en perspective les documents inédits publiés par Gunnar et Mavis von Proschwitz9. Le livre bénéficie, en outre, de l’actualité de la critique voltairienne puisque l’édition des Œuvres complètes de la Voltaire Foundation, débutée en 1968, doit s’achever en 202110.

4L’étude est organisée en quatre temps, qui suivent la chronologie de l’entreprise. L. Gil s’intéresse d’abord à la conception de l’édition et à sa fabrication, dans l’atelier de Kehl. Elle étudie ensuite les problèmes d’établissement du texte et de classement des œuvres. Elle consacre une troisième partie à l’édition de la correspondance, puis une dernière partie à la question de la censure idéologique et judiciaire, après la publication.

Une « édition qui fera tomber toutes les autres »

5À l’origine du projet, le libraire-éditeur Charles-Joseph Panckoucke se met d’accord avec Voltaire pour publier une édition « raisonnée » de ses œuvres, selon la conception encyclopédique. L’édition doit succéder à celle dite « encadrée » de Gabriel Cramer, publiée avec la participation de Voltaire. Avec l’aide de Decroix, Panckoucke réfléchit à une division du corpus, qu’il détaille dans un Plan, en 1777. L’opération n’aboutit pas. Le libraire ne parvient pas à réunir les fonds et, d’autre part, des œuvres comme Candide sont encore censurées. Enfin, Voltaire ne cesse de corriger ses textes, rendant le concept d’œuvres « complètes » instable.

6À la mort du philosophe, Beaumarchais achète les droits et les manuscrits à Panckoucke et fonde la « Société littéraire et typographique », en 1780. L. Gil étudie l’installation, à Kehl, de la « première imprimerie entièrement intégrée d’Europe », qui comprend une papeterie, une fonderie de caractères, une typographie et une reliure. Elle restitue les réflexions des éditeurs sur le choix du papier, des caractères de John Baskerville et de la mise en page. L’ambition de Beaumarchais est de rivaliser avec « les Didots, les Barbous, les Pierres » (p. 415). Il confie à Decroix et à Ruault la responsabilité de collecter les inédits et d’établir le texte. Jean François Letellier, le directeur de la Gazette des Deux-Ponts, est son contremaître, et Condorcet est une sorte de « directeur scientifique » (p. 571). Quant à Beaumarchais, surnommé « le patron » par ses collaborateurs, il se charge notamment de la publicité (p. 1090).

7L’entreprise de Kehl a surmonté de nombreux obstacles et L. Gil étudie notamment les difficultés de trésorerie et de gestion du personnel, qui culminent en 1784, avec le renvoi de Letellier, surnommé le « tyran de Kehl ». L’édition de la correspondance avec Frédéric II de Prusse se transforme, d’autre part, en un « véritable procès » (p. 1139), où Beaumarchais a su habilement négocier une « liberté nécessaire » (p. 1154). La correspondance avec Catherine II devient également une affaire politique. Enfin, la collaboration avec Jean-Louis Wagnière, l’ancien secrétaire de Voltaire, est difficile. Celui-ci bloque l’accès aux archives du philosophe et menace de servir les intérêts de la concurrence. Des projets de contrefaçons de la Nouvelle Société Typographique de Berne, de la STN, imprimerie suisse spécialisée dans les ouvrages clandestins, de Grasset, de Cramer et de Palissot, font également planer en permanence un risque financier. Face à ces menaces, Beaumarchais imagine de se contrefaire lui-même, en publiant, au format in-octavo, une édition bon marché de son Voltaire.

8L’édition fut condamnée par le parlement et par la Sorbonne à partir de 1781. Un arrêt du Conseil d’État, promulgué le 3 juin 1785, exigea la suppression des trente premiers volumes. Ces censures soulignaient les contradictions de l’Ancien Régime. En effet, le Roi faisait partie des souscripteurs et l’édition bénéficia du soutien clandestin de grands du royaume comme Maurepas, Malesherbes et Calonne. Le public fut appelé à soutenir l’entreprise malgré les condamnations, faisant de l’imprimerie de Kehl un « avant-poste de la dissidence », dans le contexte des Lumières combattantes (p. 1322).

Le Voltaire de Kehl

9L’édition de Kehl a l’ambition de donner la meilleure image possible de Voltaire et les éditeurs n’hésitent pas à pratiquer une forme de censure. Ruault entreprend de « retrancher toute l’humeur » du philosophe, au nom de l’« honnêteté littéraire » et du « repos des lettres » (p. 1091). Il est décidé de ne pas imprimer la correspondance avec Baculard d’Arnaud et de réécrire « en termes moins énergétiques » les lettres libertines de Cideville, conseiller au parlement de Rouen (p. 1097). Les éditeurs minimisent également le jugement favorable que Voltaire put exprimer sur la réforme Maupeou. Le dernier volume, centré sur l’homme, propose une Vie de Voltaire rédigée par Condorcet, des pièces justificatives et des Mémoires pour servir à la vie de M. de Voltaire écrits par lui-même. Cette présentation est en lien avec la tradition littéraire des Vies et des recueils d’anecdotes (voir l’art. « Vies » de l’Encyclopédie).

10L’édition des œuvres respecte, selon L. Gil, un équilibre entre la « carrière officielle » de Voltaire et sa « carrière clandestine de penseur subversif », et, à ce titre, des volumes de « Mélanges littéraires » réunissent le Discours de réception à l’Académie française et les écrits de la « production clandestine, militante et pamphlétaire » (p. 949). Cependant, l’organisation générale traduit un désir de réhabilitation. Elle adopte le classement par genres et le corpus dramatique, qui fit la gloire de Voltaire, occupe, sans surprise, les neuf premiers volumes. L’œuvre polémique, en revanche, est disséminée entre les satires en vers et les facéties en prose, opération qui vise à rendre Voltaire fréquentable. Beaumarchais écarte également les Anecdotes sur Fréron et d’autres attaques ad hominem, ainsi que les Lettres sur l’Héloïse de Rousseau.

11À l’initiative de Condorcet, l’édition de Kehl cherche à présenter Voltaire en philosophe et en penseur politique. Le corpus philosophique est augmenté de vingt-neuf dialogues, auparavant considérés comme des œuvres littéraires. Ce « nouveau corpus » (p. 845) représente treize volumes. Dans un esprit comparable, une section « Politique et législation », qui ne figurait pas dans le plan de Decroix de 1777, rassemble des écrits de Voltaire sur l’actualité et sur les affaires judiciaires, l’affaire Calas notamment. Condorcet souhaitait rendre sa place à Voltaire « au centre du mouvement philosophique des Lumières ». Il considérait, par exemple, que les Éléments sur Newton avaient contribué à la « chute du cartésianisme dans les écoles » (p. 1197). À ce titre, le livre de L. Gil met en lumière le rôle déterminant de Condorcet dans le projet de Kehl. Celui-ci est le principal auteur du paratexte et rédige soixante-dix avertissements ou préfaces, et environ deux mille deux cent soixante notes « philosophiques et politiques » (p. 1218). Son avertissement du Traité sur la tolérance est « un bilan des Lumières à la veille de la Révolution » (p. 1267). L’édition est pour lui une préparation de son engagement révolutionnaire.

12L’édition de la correspondance était pour Beaumarchais l’« objet le plus essentiel parmi les nouveautés » du Voltaire de Kehl, celui également qui était susceptible d’être « le plus demandé » (p. 1117). Le but du dramaturge n’est pas d’éditer « tout Voltaire » mais de le « faire paraître tout entier » et de donner à voir « un autre Voltaire, intime et privé » (p. 1080). Les dix-huit volumes de la correspondance rassemblent un choix de quatre mille cinq cents lettres, réparties entre la Correspondance générale et les Correspondancesparticulières, regroupant les échanges avec les monarques européens. L. Gil étudie la fastidieuse collecte des lettres et l’appel au public passé par Beaumarchais pour compléter le corpus, qui met en lumière chez lui un sens moderne de la communication. Elle analyse les transactions et les contrats avec les propriétaires de lettres, évoque les défiances de Panckoucke à l’égard de Beaumarchais et révèle, à propos du classement des lettres, un désaccord entre Decroix, qui voulait publier les lettres dans l’ordre chronologique, et Ruault, qui souhaitait un classement par ordre alphabétique des destinataires. C’est Ruault qui eut le dernier mot et Decroix écrivait en 1782, à propos de la correspondance, « qu’un corps complet par ordre chronologique aurait été préférable à plusieurs petits corps détachés : on y aurait vu les progrès de l’esprit de l’auteur depuis son enfance jusqu’à sa mort, et l’histoire littéraire, philosophique et politique de ce siècle sans interruption » (p. 1076). L’adoption du classement chronologique tant pour la correspondance que pour les œuvres par la Voltaire Foundation, donne en quelque sorte raison à Decroix deux siècles et demi plus tard.


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13La recherche de Linda Gil sur l’édition de Kehl prolonge de nombreuses réflexions, dans le domaine de l’histoire du livre, sur la notion d’œuvres complètes, initiée notamment par Jean Sgard11, ou sur l’utilité des catégories littéraires vagues comme les « mélanges » ou les « facéties ». Elle appelle une comparaison avec d’autres entreprises éditoriales de dimension équivalente comme les œuvres complètes de Rousseau ou de Diderot. Elle ouvre également des pistes de recherche sur la patrimonialisation de l’œuvre de Voltaire dont l’édition de Kehl a constitué une première étape, sur l’élaboration d’un Voltaire prosateur, historien et épistolier, étudié à l’école au xixe siècle, sur la fortune du Dictionnaire philosophique, ce « monstre éditorial » selon Christiane Mervaud, créé par les collaborateurs de l’édition Kehl à partir des Questions sur l’Encyclopédie, des textes alphabétiques et des Lettres philosophiques, et sur le Voltaire des années 1780, à la fois admiré par le public éclairé et mis au ban par l’institution religieuse.