Acta fabula
ISSN 2115-8037

2021
Mars 2021 (volume 22, numéro 3)
titre article
Georges A. Bertrand

À la recherche de l’origine des mythes

In search of the origin of myths
DOI: 10.58282/acta.13490
Julien d’Huy, Cosmogonies. La Préhistoire des mythes, Paris : La Découverte, coll. « Sciences sociales du vivant », 2020, 384 p., EAN 9782348059667.

1Voici un ouvrage important dont le but espéré est de tenter de résoudre, d’une manière différente de celles mises en œuvre par ceux qui se sont attaqués par le passé à ce sujet, l’énigme que constitue, au-delà de l’existence des mythes à la surface de la terre, le pourquoi des ressemblances que l’on peut déceler entre les versions de certains d’entre eux, et ce, quelles que soient les régions du monde et les époques où ils ont été diffusés. Les liens que l’on décèle entre eux sont-ils fortuits ? Sont-ils la conséquence d’une propagation ayant une origine unique, d’une « révélation primitive » ? Ou bien encore la preuve de l’existence d’archétypes universels ?

2Julien d’Huy veut nous donner à comprendre comment, à la suite de quels tortueux cheminements, il est possible de plus ou moins reconstituer des récits « premiers », de suivre leurs évolutions, d’ainsi nous éclairer sur l’évolution elle-même des peuples qui les ont « pratiqués », ainsi que sur le sens qu’ils leur donnaient.

3L’auteur a essayé de mener à bien cette tâche en utilisant des méthodes statistiques réservées habituellement aux biologistes et aux généticiens, voulant de ce fait s’écarter, sans les abandonner, des démarches précédentes, plus empiriques, fondées sur l’histoire des religions, la sociologie, bref, les sciences humaines.

4La thèse de J. d’Huy, inaugurée par une préface de Jean-Loïc Le Quellec, se compose de quatre mouvements précédés d’un prélude, hommage discret à son ainé, Claude Lévi-Strauss, dont le tome 1 des Mythologiques était lui aussi construit comme une œuvre musicale avec une ouverture suivie de divers « mouvements » (sonate, fugue, symphonie, etc.). Et même si, plusieurs fois dans son livre, il discutera telle ou telle hypothèse du grand anthropologue, jamais il ne remettra en cause ce qu’il lui doit, à lui comme aux très nombreux chercheurs auxquels il se réfère sans cesse, inscrivant son travail en droite ligne de celui de ses prédécesseurs.

5Chaque « mouvement » de l’ouvrage est dédié à un élément. Le « cycle de la terre » sera ainsi suivi du « cycle de l’eau », puis de celui du feu, avant que « l’air » ne conclue l’ensemble avec un dernier chapitre intitulé « Final en mythe majeur ».

La méthode phylogénétique

6J. d’Huy a choisi pour répondre à la question de l’origine des mythes de privilégier une démarche empruntée aux biologistes, et appelée « phylogénétique », par laquelle ces derniers ont établi un tableau de toutes les espèces vivantes, sous la forme d’arbres eux-mêmes dits « phylogénétiques ». Sa méthode, développée pendant près de vingt ans et exposée dans diverses revues scientifiques au fur et à mesure qu’elle s’affinait et s’affirmait, constitue le cœur de l’ouvrage et lui permet d’essayer de répondre à trois questions essentielles : pourquoi les mythes, même transformés, perdurent-ils dans le temps ? Comment se transforment-ils ? Et enfin, à quoi sont dues leurs métamorphoses ?

7Pour l’auteur, les variantes d’un mythe, ses évolutions depuis l’origine des sociétés humaines, se sont construites de façon « arborescente », chaque version de celui-ci étant issue d’une précédente et elle-même donnant naissance à plusieurs nouvelles versions, l’ensemble formant comme un arbre généalogique. Comme il paraît évident que les migrations humaines sont à l’origine d’une grande partie de la circulation des mythes, l’étude des correspondances entre certains aspects de tel ou tel permet de reconstituer, au moins partiellement, les mouvements humains depuis le paléolithique. Avec, toutefois, deux écueils : d’une part ces migrations ne peuvent être souvent qu’hypothétiques, puisque, au-delà de six millénaires, il n’existe aucune trace écrite des histoires colportées ; et d’autre part parce qu’on ne connaît de très nombreux mythes anciens que par les traductions, en général effectuées par les voyageurs européens qui les ont recueillis et qu’ils vont interpréter (aux deux sens du mot) selon leur culture, leur idéologie propre.

8Comparant les diverses versions du mythe de Polyphème, le cyclope mis en scène dans le Chant IX de L’Odyssée, J. d’Huy, pour la clarté de sa démonstration, propose d’étudier cinq versions du mythe, en mettant en lumière les éléments, les mythèmes, qui leur sont communs et ceux qui divergent d’une version à l’autre. Il lui suffit, ensuite, de construire un tableau avec en ordonnée les mythèmes, et en abscisse les versions du mythe selon sa région de propagation. Ainsi, pour chacune, on saura quels sont les mythèmes qui auront été utilisés, et, avec ces éléments construire un arbre dont chaque branche représentera un lieu de diffusion, les racines du tronc représentant les mythèmes « de base » qui, ensuite, se retrouveront, plus ou moins transformés, abandonnés (ou non) dans telle ou telle version suivante. Plus il y aura de versions disponibles du même mythe plus l’arbre sera touffu, et sa structure complexe. Cet arbre, que l’on peut qualifier de « généalogique », au sens où toutes les versions sont comme les rejetons d’une famille, permet de remonter, tout au moins hypothétiquement, de génération en génération, au prototype commun.

9Ainsi, le mythe initial de Polyphème, né au paléolithique, se transforme-t-il à la période néolithique, le gibier gardé par le « Maître des animaux » et libéré par le héros devenant alors troupeau d’animaux domestiques gardé par un berger. D’autres versions vont surgir, peu à peu, d’autres vont s’éteindre et, aujourd’hui encore, on en retrouve des traces dans le folklore aussi bien occidental qu’africain.

10Dans ses essais de construction d’un arbre phylogénétique, J. d’Huy n’exclut pas deux problèmes : le mythe peut avoir plusieurs ancêtres, à savoir, pour poursuivre avec Polyphème, qu’il est possible qu’existe plusieurs récits initiaux à la base de plusieurs arbres, dont, peut-être même plusieurs branches pourront, ultérieurement, se croiser, se « marcotter ». D’autre part, comme les règles de l’hérédité humaine nous l’ont appris, l’ensemble des gènes de chaque parent ne se retrouve pas dans l’ADN de leur enfant, il existe également des « sauts » dans la transmission. Et il en sera de même dans l’hérédité mythique.

Variations mythiques

11La deuxième partie de l’ouvrage traite du thème de « l’Émergence », à savoir de l’ensemble des récits consacrés à la création de la Terre. S’appuyant, entre autres, sur les travaux de Georges Dumézil, J. d’Huy émet l’hypothèse que non seulement un mythe pourrait se diffuser (et se transformer) « seul », de génération en génération, mais qu’il pourrait également se diffuser « en groupe », à savoir lié à tout un ensemble de faits sociaux (de « traditions ») rattachés à une société donnée. Il en serait ainsi de l’ensemble des mythes qui se sont répandus sur toute la surface du globe et traitant du « plongeon cosmogonique », à savoir l’émergence de terres consécutives à la montée des eaux à la fin de l’ère glaciaire et appelé « Déluge » dans les récits mythiques européens. Face à l’absence de documents écrits, il reste à l’auteur l’analyse (et l’interprétation), entre autres, des représentations rupestres pouvant le conforter dans ses hypothèses. Selon lui, les mythes concernant la Création du monde, liés d’ailleurs à ceux narrant les catastrophes « cosmiques », sont d’abord apparus dans l’hémisphère sud avant d’émigrer en Eurasie puis en Amérique du Nord par le détroit de Béring.

12Comme pour ceux concernant Polyphème, les mythes des Origines se sont transformés, s’adaptant aussi bien au lieu géographique de leur émergence qu’à celui de leur « arrivée », composant aussi bien avec la situation « sociale » dans laquelle ils sont apparus qu’avec la religieuse, et pouvant disparaître si les conditions locales ont changé, après avoir, toutefois, donné éventuellement « naissance » à de nouvelles versions.

13Julien d’Huy s’intéresse ensuite aux mythes du soleil et du feu « volés » et/ou « cachés ». Et, comme pour les précédents, il essaie de remonter au plus loin dans le temps afin d’établir, d’étape en étape, l’état de leurs transformations et de leur diffusion. Ainsi, pour le mythe du soleil, il a mis en évidence sa persistance au fil des millénaires et sur tous les continents, puisque plus de mille arbres phylogénétiques ont pu être construits. Pour ce faire, l’auteur a disposé de ressources informatiques, entre autres d’un algorithme bayésien qui est habituellement utilisé pour reconstruire a posteriori la structure et la généalogie d’une population. Ce mythe, comme ceux analysés précédemment, aurait une origine paléolithique, passant ensuite de l’Égypte au Japon, avant de rejoindre l’Amérique du Nord, avec même des allers-retours d’un continent à l’autre. Il permet, de plus, de mettre en lumière l’importance du genre de l’entité en jeu. Ainsi, au Japon, il s’agit d’une « Déesse Soleil » (tout comme dans le monde sémitique) et non d’un « Dieu Soleil », comme dans certaines cultures occidentales, dont la française.

14On retrouvera cette ambiguïté d’ordre sexuel avec le mythe d’un feu pouvant avoir été volé aussi bien par un homme (Prométhée) que, plus souvent, par une femme comme en Afrique noire. Le feu, descendu du ciel par un intermédiaire (un éclair, un oiseau, un arbre…) est sans cesse convoité et objet de luttes pour sa possession, que ce soit entre le ciel et la terre, entre deux peuples ennemis, ou bien encore entre un homme et une femme, celle-ci pouvant d’ailleurs triompher, donnant ainsi naissance à toute une série de mythes « matriarcaux » où elle gouverne seule (sans les hommes) la société. Et l’auteur de mentionner des récits mettant en scène des sociétés matriarcales, que ce soit en Terre de Feu ou chez les Iroquois, sans oublier les Amazones de la mythologie grecque. À propos de ces sociétés, il nous est très difficile de savoir si elles ne furent que mythiques ou bien si elles ont réellement existé. D’après Françoise Héritier, c’est la crainte inconsciente des hommes en une gestation d’enfant sans leur intervention qui aurait motivé et ce, depuis la Nuit des Temps, l’organisation patriarcale de la plupart des sociétés humaines, des sociétés dans lesquelles la femme est maintenue en état d’infériorité sous la domination « naturelle » de l’homme.

15J. d’Huy va formuler à ce propos quelques remarques concernant la société occidentale actuelle, ayant peut-être trouvé là un exemple contemporain de revivification d’un mythe, de la naissance d’un nouveau rameau, avec le désir d’un « retour » au matriarcat de la part d’un certain nombre de féministes, pour que les femmes retrouvent un pouvoir qu’elles auraient eu jadis. Et d’avancer l’hypothèse — peut-être la plus importante de l’ouvrage — que l’être humain serait, en fait, « prisonnier », souvent inconsciemment, des mythes qui ont façonné son histoire, son savoir et, comme on ne peut penser qu’à partir de ce que l’on sait, d’un ensemble de mythes qui façonne notre vision du monde. Dès que l’homme « abandonne » une croyance, il se précipite vers une nouvelle. Et seul le savoir peut lui permettre, non pas de vivre sans mythes, mais d’avoir le pouvoir, en en étant conscient, de les comprendre, de les « domestiquer ».

Une histoire de l’humanité

16L’étude des mythes concernant « La Femme-oiseau » permet à J. d’Huy d’appliquer une fois encore sa méthode phylogénétique et de préciser un point très important concernant la recherche de preuves de l’hérédité des mythes : l’étude du patrimoine génétique des restes humains trouvés ici ou là mettent en évidence des contacts, anciens, entre des populations très éloignées les unes des autres aujourd’hui. Cela lui permet de prouver qu’à une période donnée de la préhistoire il y eut mélange de populations et donc transferts linguistiques, puis de récits, avant que de nouveau isolés par la poursuite des migrations, ceux-ci ne se transforment peu à peu. Il a ainsi pu reconstruire a posteriori l’histoire de certains mythes, et essayé d’en reconstituer le récit originel. Malgré l’absence de documents « écrits », l’étude et l’interprétation des gravures rupestres dispersées de par le monde, associées à celle des « isolats » linguistiques présents dans les langues actuellement parlées par tel ou tel groupe humain, permet de reconstituer, partiellement, une histoire de l’Humanité, l’étude de ses mythes étant à la fois un moyen de la reconstruire et de l’expliquer.

17Au terme de ce très important ouvrage, parfois difficile en raison du vocabulaire spécifique employé, J. d’Huy énonce une courte synthèse reprenant les principaux résultats de ses recherches, avant de proposer une manière d’envisager l’Aventure humaine par l’intermédiaire des histoires qui se sont répandues depuis qu’elle existe. Des mythes fondateurs se sont peu à peu égaillés, transformés, chacun différemment, au gré des migrations à la surface du globe. Les arbres phylogénétiques construits par l’auteur permettent d’approcher certaines « vérités », mais il a l’extrême modestie de les considérer — et il le répète souvent — comme des hypothèses, des tâtonnements, des certitudes passagères qui peuvent s’écrouler lorsque la découverte d’une nouvelle pièce aura pu fragiliser l’ensemble. Il lui apparaît certain, cependant, que l’origine de l’Homo sapiens se situe en Afrique, même si, ensuite, sa dispersion reste source de discussions. A-t-elle eu lieu en une seule fois, ou bien en deux moments distincts ? Il ne privilégie aucune des deux hypothèses, même si la seconde a, pour le moment, ses faveurs. Pour lui la circulation de gènes entre plusieurs populations a amené circulation et mélange entre les mythes et l’étude de l’évolution de ces mythes peut permettre d’avoir une idée de l’évolution génétique de telle ou telle population. Ainsi des faits culturels peuvent servir de « preuves » à des faits naturels.

18S’étant focalisé sur les origines préhistoriques des mythes, l’auteur a laissé à d’autres chercheurs le soin de prolonger son travail, en particulier sur les contes, seulement évoqués en quelques lignes dans son ouvrage. Il n’a, en effet, dédié qu’un court chapitre aux différences entre mythe et conte. Pour lui le mythe est considéré, dans les sociétés où il est raconté, comme un récit véridique, alors que le conte, lui, n’est qu’une fiction. « Le conte est un mythe qui n’est plus pris au sérieux », écrit-il.


***

19La multiplicité des versions de chaque mythe, alliée à la multiplicité des mythes eux-mêmes, leurs croisements, leurs ressemblances, ouvre des perspectives vertigineuses. L’étude précise, rigoureuse et documentée de Julien d’Huy permet au lecteur, une fois dépassés les aspects « techniques » qui la rendent parfois ardue, de considérer autrement l’espèce dont il fait partie. Le mythe, partagé, est la preuve, quelle que soit sa « vérité », de l’unité de la condition humaine, la preuve également de la volonté, consciente ou non, de l’Homme d’inventer son histoire, de s’inventer lui-même.