Acta fabula
ISSN 2115-8037

Dossier critique
2021
Février 2021 (volume 22, numéro 2)
titre article
Aurélien Maignant

Itinéraires herméneutiques : la théorie narrative comme cartographie

Hermeneutic itineraries: narrative theory as cartography
DOI: 10.58282/acta.13401
Liesbeth Korthals Altes, Ethos and Narrative Interpretation. The Negociation of Values in Fiction, University of Nebraska Press, coll. « Frontiers of Narrative », Lincoln, 2014. 325 p. EAN : 9780803248366.

1Pourquoi ne sommes-nous pas d’accord sur la pertinence politique d’A Million Little Pieces ? ou sur les enjeux éthiques de Sujet Angot ? Est-ce parce que nous attribuons aux personnages des intentions différentes ? Parce que nos réponses empathiques divergent ? Parce que nous reconstruisons chacun.e à notre manière les discours auctoriaux ? ou les éthos des écrivain.es ? Est-ce en raison de nos vies personnelles ? de nos positions sociales ? de nos convictions morales et politiques ? Nous pouvons débattre de presque tous les paramètres qui font varier la réception, mais étudier ce débat est-il encore du ressort des disciplines culturelles ?

2Durant mes études en littérature française, j’ai développé une manière de réflexe critique à l’égard des modèles théoriques et des perspectives que je jugeais trop éloignés du réel social, du moins, de ce qu’il me semblait pertinent de considérer comme tel. Je me l’explique aujourd’hui par une méconnaissance de travaux et d’optiques ouvrant à des formes de compréhension plus constructivistes des productions culturelles. Pour autant, ce sentiment de coupure est assez largement partagé, surtout par les étudiant.es, et cette sensation de ne pas développer dans les amphis d’outils critiques pour comprendre le monde extérieur est invoquée pour expliquer nombre d’abandons dans les premières années de cycle, notamment de littérature. À titre personnel, c’est en découvrant la théorie narrative contemporaine que j’ai retrouvé une certaine confiance dans le potentiel anthropologique de nos disciplines. De là mon souhait de consacrer cette recension, même s’il est paru il y a plus de cinq ans déjà, et qu’il a déjà fait l’objet d’un compte rendu dans Acta fabula1, à l’un des ouvrages ayant joué pour moi ce rôle de pivot : Ethos and Narrative Interpretation : The Negotiation of Values in Fiction, de Liesbeth Korthals Altes. L’ouvrage ayant reçu à sa parution le prestigieux Perkins prize, les recensions n’ont au demeurant pas manqué2, de même que les entretiens avec son autrice3. Aussi, je n’en proposerai pas ici de résumé détaillé : je chercherai plutôt à souligner comment certaines pistes frayées par l’ouvrage entrent en résonnance avec l’étude du débat sur les fictions, étude à laquelle se consacre le numéro de Fabula LhT4 que le présentsommaire d’Acta Fabula accompagne. Il s’agit essentiellement de détailler ici le « tournant métaherméneutique » que Korthals Altes appelle de ses vœux, en montrant comment il outille la narratologie pour une approche plus méthodique du débat comme fait social, ce qui ne se fera pas sans quelques exemples. Je finirai en présentant quelques réflexions sur l’usage que fait l’autrice des théories de la réception en esquissant l’hypothèse contre-intuitive que nos modèles théoriques, si soucieux d’une forme d’objectivité, pourraient bien constituer en réalité des attitudes de réception possible.

Le cadre métaherméneutique

3Pour le dire rapidement, l’ouvrage utilise la notion d’éthos comme un nœud permettant d’articuler la question de la réception des récits. Cet angle donne l’occasion d’un état de la recherche brillamment problématisé. L’autrice y souligne les convergences entre les sociologies du discours francophones et les narratologies post-classiques anglophones, avec une attention marquée pour ce qu’on appelle les cognitive cultural studies — le tout s’accompagnant d’études de cas précises, axées sur des romans dont la réception a été particulièrement clivée : A Million Little Pieces de James Frey, Les particules élémentaires de Michel Houellbecq, Daewoo de François Bon, Sujet Angot de Christine Angot et quelques autres.

4Je ne détaillerai pas le travail de Liesbeth Korthals Altes sur la notion d’éthos pour me consacrer sur ce qu’elle désigne elle-même comme l’objectif méthodologique principal de l’ouvrage : la constitution d’un cadre métaherméneutique. L’enjeu d’une telle approche est de prendre l’herméneutique, non comme objectif, mais comme objet. Minimalement, la métaherméneutique entend isoler, circonscrire, détailler, unifier et analyser les interprétations divergentes d’un même récit. Pour le dire en un mot, constituer la divergence comme objet d’étude ; pour le dire avec les mots de l’autrice, proposer « une reconstruction des itinéraires socialement encodés que suivent les interprètes »5. Le terme d’itinéraire n’est pas anodin. On peut considérer la métaherméneutique comme le geste contraire de l’herméneutique, du moins dans la relation que l’analyste entretient avec le récit : il n’est pas question d’en reconstituer l’unicité en assemblant les éléments autour d’un sens unifié, mais de le fragmenter en décrivant la pluralité de ses significations possibles. Dans ce grand ensemble que sont les relations possibles à un récit, les récepteur.trices tracent des chemins, imaginent des trajectoires, définissent un espace qui leur est propre, hésitent à des intersections, arrivent en des lieux différents — comme on peut explorer longuement une montagne, sans chercher à en atteindre un point particulier, dégagé de l’illusion d’un but et même de l’utopie d’en avoir un jour fait le tour. Le récit-montagne et celles et ceux qui l’arpentent attirent également l’attention d’une « perspective définie comme métaherméneutique dans la mesure où elle cherche à comprendre et modéliser l’interaction entre des conventions textuelles et interprétatives »6. L’idée d’une modélisation permet de filer la métaphore et d’inscrire le geste dans une perspective cartographique : comment dessiner les itinéraires possibles de celles et ceux qui arpentent un récit ? Et comment le faire sans oublier que l’ensemble des prises de position qui structurent l’interdiscours public sur un texte attestent d’une double négociation :

La négociation qui donne son titre à ce livre désigne un double processus : la négociation mentale par l’interprète individuel d’une variété d’indices textuels potentiels, qui est elle-même inscrite dans le processus à travers lequel les cultures articulent et négocient, ou échouent à articuler et négocier, des manières concurrentes de ressentir, de penser, de construire du sens et d’attribuer de la valeur.7

5L’ouvrage invite toute personne envisageant un tel protocole à se poser trois questions préalables. La première est celle de l’objet : s’agit-il de considérer les divergences portant sur l’œuvre en général, sur une séquence du récit, sur le sens d’une phrase, etc. La seconde question est celle du corpus d’interprétations possibles : soit on fonctionne par supposition, soit on fonctionne par déduction. La méthode par supposition est la plus simple à mettre en place : l’analyste part du texte et en infère des itinéraires possibles. C’est sans doute ce qui se fait le plus dans les travaux sur la réception : on présuppose les stratégies du texte, puis on décrit l’ensemble des « déviations » qui en sont virtuellement accessibles. Même sans reconduire la notion sémioticienne de Lecture Idéale, on peut sans peine identifier des variables herméneutiques à même de frayer les trajectoires : Korthals Altes se concentre essentiellement sur les cadrages concernant l’éthos des personnages, la généricité des textes, la figure réelle de l’auteur.trice et les conceptions normatives de la littérature. La seconde méthode, par déduction, repose sur la constitution d’un corpus effectif (et peut inviter à des études de terrain, de même qu’à la mobilisation de protocoles dont la théorie narrative n’a pas l’habitude, comme l’entretien ou l’observation de terrain). Ethos and Narrative Interpretation s’essaie aux deux optiques, alternant des cartographies métaherméneutiques basées sur des lectures virtuelles (où l’on présuppose différents cadrages possibles d’une même séquence textuelle) et des études de sources (par exemple certains débats critiques sur les œuvres de Houellbecq). La troisième question préalable est celle du plan de coupe que l’on choisit pour établir sa carte, ou bien, si l’on veut, de l’échelle qu’on veut donner au plan. C’est sans doute la plus fertile et la plus importante, et je voudrais y revenir en détail ici, mais il me semble pertinent, avant cela, d’expliquer en quoi l’approche métaherméneutique revitalise effectivement les capacités de la narratologie à se saisir du réel social.

Une enquête socio-cognitive

6De son double background cognitiviste et sociologique, l’étude de Korthals Altes conserve la réalité comme premier principe épistémologique, et surtout en matière de réception, elle engage à la modestie comme à la prudence. L’expérience sociale, esthétique et représentationnelle qu’est la réception d’un récit est si complexe qu’une carte métaherméneutique est forcément incomplète, incapable de saisir l’ensemble des paramètres régulant l’ensemble des réceptions possibles : une caractéristique qui la place sous l’aura respectable des déontologies sociologiques. Condamnant l’écueil descriptif des narratologies classiques préoccupées essentiellement par les structures formelles du texte, l’autrice déplace ce souci objectifiant vers les structures de l’interprétation, soulignant que les approches sociologiques et cognitivistes — cela surprendra peut-être — sont les deux faces complémentaires de cette revalorisation, rendant nécessaire ce que Lisa Zunshine appelle une « enquête sociocognitive »8.

7Il faut réinscrire l’ouvrage dans le spectre large du narrative turn9, soit une attention nouvelle pour le rôle structurant du récit dans l’expérience humaine. Si le tournant a considérablement élargi les corpus sur lesquels s’applique la théorie narrative (des objets du quotidien aux compétitions sportives10 en passant par le récit de soi11 et le récit médiatique12), il a aussi contribué à enrichir l’étude du récit littéraire, non comme fait esthétique supposément autonome, mais comme vecteur d’une modélisation du vécu humain13. Plus exactement, le récit littéraire et les artefacts culturels en général apparaissent comme un espace de négociation des formes de l’expérience et des modèles mentaux en jeu dans la « construction sociale de la réalité »14.

Dans la perspective de la psychologie évolutionnaire, Merlin Donald définit d’ailleurs la culture comme un système cognitif distribué à l’intérieur duquel des visions du monde et des modèles mentaux sont construits et partagés par les membres d’une société.15

8Charge au narrative turn, ensuite, d’élargir l’approche en montrant le rôle du récit (et notamment du récit littéraire) dans cette négociation :

Dans ce qu’on appelle le narrative turn, des chercheurs et des chercheuses de différentes disciplines ont mis au premier plan, le rôle des récits et des arts narratifs dans ce processus de construction sociale de la réalité. Des mythes à l’histoire, des épopées aux ragots les histoires aident à tisser le tissu social et à façonner ce que nous vivons comme réalité.16

9S’il s’y inscrit très bien, l’ouvrage de Korthals Altes élargit encore les perspectives du turn, dans la mesure où l’objet premier de la métaherméneutique n’est pas directement la fonction structurante des récits, mais bien la mise en négociation de cette fonction dans la sphère sociale. Pour l’autrice, les paramètres expliquant la diversité des interprétations reposent largement sur des actes de cadrages, et elle montre que l’étude de ces actions requiert une alliance des approches sociologiques et cognitives. Les sciences cognitives insistent sur le rôle que jouent les modèles mentaux dans notre cognition ordinaire, ce qui revient à montrer que notre expérience du monde et la manière dont nous lui donnons du sens empruntent des schémas plus ou moins répétitifs et récursifs. Elle l’articule de manière très pertinente avec la notion d’acte de cadrage, issue cette fois de la sociologie goffmanienne17, qui saisit une réalité phénoménologique similaire, mais à une échelle différente, celle de la reconnaissance d’un ensemble de situations sociales incitant à des formes d’expériences collectivisées et socialement construites. Elle élabore, à partir de là, une distinction de niveau entre micro-cadrages cognitifs et macro-cadrages sociaux, qui permet notamment de penser l’espace des interprétations possibles en y incluant des variables aussi diverses que la reconstruction des états mentaux d’un personnage (très étudiée par la narratologie d’inspiration cognitivste18) et l’attribution sociale de régimes de valorisation/justification (qui incite cette fois à regarder du côté des travaux de Jérôme Meizoz sur les postures auctoriales19 ou de Luc Boltanski et Jérôme Thévenot sur les modèles de cité20). On en trouve un exemple pertinent lorsque Korthals Altes détaille quelques paramètres en jeu dans la construction d’un éthos auctorial en montrant comment certains concepts sociologiques s’inscrivent dans le modèle tripartite de la cognition (schémas, scripts, modèles mentaux) :

Des concepts comme la posture ou l’éthos peuvent être compris comme des modèles mentaux, des itinéraires conventionnels suivant lesquels des écrivain.es se classifient et son classifié.es par d’autres, ce qui a des conséquences dans l’interprétation de leurs travaux. Une posture, dans cette perspective, connecte des schémas (conceptions de la littérature incluant des idées sur sa fonction dans la société ; genres comme macrocadrages suggérant des contrats de communication implicites), des scripts (comment être – et se comporter comme — un.e écrivain.e, sur les scènes privée et publique) et des modèles mentaux (postures et types d’éthos auctoriaux : l’écrivain.e comme guide, prophète, génie, marginal.e, enfant terrible, etc.). 21

10En définitive, l’inscription de la métaherméneutique dans ce cadre « socio-cognitif » est une nécessité (et non un choix théorique), dans la mesure où les deux niveaux d’explication des phénomènes collaborent à l’espace des possibles interprétatifs. Comme le montre l’autrice, le débat suscité par A Million Little Pieces peut s’expliquer aussi bien par des projections imaginatives diverses (des réactions empathiques distinctes, des pensées attribuées différemment aux protagonistes, des relations de confiance différentes à la voix narrative, etc.) que par des cadrages sociaux divergents (sur l’éthos de l’auteur réel comme sur la généricité du texte et ses conditions matérielles de publication/diffusion) — et ces niveaux collaborent au sein d’itinéraires complexes.

11En un mot, la métaherméneutique ne cherche pas à objectiver les structures narratives, mais les processus d’interprétation. Ces derniers deviennent un axe fertile pour la recomposition d’une scientificité narratologique (astreinte bien sûr à la définition complexe et plastique de l’objectivité dans le champ des sciences humaines) qui voit s’ouvrir de nouvelles perspectives : « les humanités, en coopération et en complémentarité avec les sciences sociales et cognitives, devraient revendiquer le champ d’étude de la représentation et l’interprétation de l’expérience humaine »22. Et, finalement, il me semble important d’ajouter que l’ouvrage attaque de front la distinction parfois hâtivement faite entre approches sociales et cognitives, les secondes étant fréquemment taxées, surtout quand elles se penchent sur le fait narratif, d’entretenir une coupure avec les phénomènes empiriques. Korthals Altes montre au contraire qu’elles ont un rôle essentiel à jouer dans la revitalisation des études littéraires, particulièrement des approches soucieuses du rôle structurant de la littérature dans nos intersubjectivations éthiques et politiques :

Il y a une urgence nouvelle à légitimer à la fois la littérature et les études littéraires – critique et théorie – en mettant en avant la capacité des deux à provoquer une réflexion sur les valeurs, la rationalité ou la moralité, des réflexions vitales pour la culture au sens large comme pour les individus, et c’est une préoccupation que je partage. Cette recherche de légitimité explique peut-être paradoxalement la popularité croissante des sciences cognitives dans les sciences humaines. […] Les recherches contemporaines sur le rôle que peut jouer la lecture de fictions narratives dans le développement de l’empathie ou comme l’exercice de notre compréhension de l’esprit des autres et de notre imagination morale peut aider à rendre aux sciences humaines, sur des bases nouvelles, une pertinence sociale, philosophique et intellectuelle.23

Cartographies possibles

12Ceci posé, j’en reviens à ma montagne. Si la première question de toute approche métaherméneutique concerne l’objet (œuvre, séquence, phrase, etc.), et la seconde la méthode (à partir du texte ou au contraire de la réception réelle), la troisième, et la plus épineuse, concerne le plan de coupe. Pour cartographier les itinéraires possibles que peut arpenter la réception, il faut bien choisir l’échelle qu’on voudra donner à la cartographie : quels types de paramètres, plus exactement de variables, semblent pertinents pour structurer la carte ? N’est-il pas utopique de cartographier l’ensemble des interprétations possibles ? Si, bien sûr, mais cela n’enlève rien aux savoirs locaux que peuvent produire différents angles cartographiques, et l’on peut faire sienne la confiance de l’autrice qui affirme en introduction :

Vu la complexité des processus d’inférence et de cadrages engagés […] dans les processus d’interprétation en général, il peut paraître chimérique d’essayer d’y détecter des récurrences cohérentes. C’est pourtant ce que ce livre va tenter de faire.24

13L’intérêt d’une démarche métaherméneutique est aussi de ne pas produire de savoirs concurrents. De la même manière que des cartes différentes d’une même montagne ne produisent pas une connaissance opposée, on peut s’essayer à cartographier diversement un corpus d’interprétations. Ceci amène un autre intérêt de l’approche, à savoir qu’elle autorise la mobilisation de très nombreux modèles théoriques, tous à même d’expliquer certains débats sur une œuvre, puisque tous à même de constituer des plans de coupe. Dans Ethos and Narrative Interpretation, Liesbeth Korthals Altes ne s’essaie pas tout à fait à une systématisation des cartographies possibles, la focale étant plutôt mise sur les intersections, dans l’idée de montrer comment l’ensemble des échelles participent des opérations de cadrage. Je propose d’essayer ici l’exercice inverse, soit de dissocier et de détailler différents plans de coupe, à partir de modèles théoriques (ou simplement de notions partagées) que l’autrice mobilise dans des analyses complexes (ou qu’elle évoque simplement comme fertiles sans les mettre à l’épreuve de cas précis). Sans m’y attarder trop, je présente donc une dizaine de plans de coupe possibles de la montagne interprétative, ou, pour quitter l’analogie, une dizaine de variables qui permettrait de comprendre les divergences herméneutiques sur un récit. Chaque plan de coupe répond donc à la question : quelle est l’échelle théorique la plus pertinente pour comprendre un débat sur un récit (ou sur une séquence d’un récit) ?

Ethos, pathos, logos

14Un premier plan de coupe pourrait mobiliser les modes de persuasion de la rhétorique classique, desquels Korthals Altes repart. Avec une approche communicationnelle du récit, majoritaire aujourd’hui si l’on veut problématiser sa fonction sociale, on conçoit sans peine que les débats puissent s’expliquer par des constructions distinctes du logos, du pathos et de l’éthos, et la grande plasticité des itinéraires que peuvent prendre les réceptions lorsqu’elles élaborent cet équilibre entre les composantes persuasives de l’entité adressant un discours. Les variables cartographiques sont alors aussi bien les réactions possibles à chacune des composantes, que les équilibres possiblement composés par les destinataires. Pour autant, ce plan de coupe peut encore se décliner selon la figure parlante, puisque l’équilibre peut être différent encore selon que les réceptions se polarisent autour du discours adressé par un personnage, par une voix narrative ou par l’écrivain.e, autant d’entités susceptibles de susciter des débats, même à l’échelle d’une brève séquence narrative. Korthals Altes définit elle-même une matrice des interprétations possibles appuyée sur ce plan de coupe à plusieurs niveaux, associant la complexité éthique et politique des récits comme discours à ce qu’elle a pu appeler ailleurs le « dispositif rhétorique »25 (le montage pathos/éthos/logos rejoué à chaque niveau discursif du récit). Une enquête métaherméneutique sur A Million Little Pieces pourrait par exemple questionner individuellement les destinataires pour chercher à décrire chaque équilibre rejoué de la triade dans leurs lectures, à l’échelle du personnage narrant comme à l’échelle de l’écrivain.e.

Dimension de l’éthos

15Si l’on resserre l’échelle de la carte, on pourrait se concentrer simplement sur l’éthos, et choisir comme plan de coupe ses trois dimensions traditionnelles. Korthals Altes rappelle que l’éthos repose chez Aristote sur la phronesis (reconnaissance d’une sagesse pratique/expérientielle qui rend le discours pertinent), la vertu (sentiment de l’honnêteté de la personne qui parle) et l’eunoia (sentiment que la personne qui parle nous veut du bien). Dans la mesure où les récepteur.trices reconstruisent des éthos, à différents niveaux, on pourrait cartographier leurs divergences en décrivant précisément en quel endroit diffère leur relation à la figure parlante : ce peut-être par exemple le sentiment d’honnêteté qui n’est pas partagé dans la réception, ou bien le type d’expertise pratique conféré.

Déterminants institutionnels

16Un spectre hante les études de réception, le spectre du constructivisme, prêté trop souvent à Stanley Fish dans une version particulièrement radicale. Il n’en est rien bien sûr, les travaux du théoricien américain ont essentiellement attiré l’attention sur l’inscription du récit dans des structures de réception normatives (notamment la manière dont les institutions organisent le lien entre expérience personnelle et rapport au langage), ce qui a conduit à la théorisation de communautés interprétatives26. Pour Fish, la perception des structures textuelles varie selon les habitudes interprétatives socialement conditionnées (par exemple type de relation au texte que l’on développe en famille, à l’université, au travail, etc.). Si l’on pourrait dire de la métaherméneutique qu’elle est la science de ces communautés, on pourrait aussi utiliser les cadrages institutionnels comme variables cartographiques, en expliquant les débats par la diversité des rapports établis entre expression et expérience en tant qu’ils sont déterminés par les habitudes institutionnelles des débattant.es.

Stéréotypes / Sociotypes

17Autre point d’accroche d’Ethos and Narrative Interpretation, les travaux sur le langage de Ruth Amossy ont souligné que la reconstruction des intentions discursives, et plus généralement de la relation entre langage et expérience du monde, reposait sur le recours constant à des stéréotypes, soient à des modèles culturels qui facilitent la compréhension de situations (de situations de discours comme de situations mimétiques) par leur intégration dans des scripts plus larges27. Ils nous aident à généraliser et catégoriser des faits nouveaux pour construire une relation stable à notre environnement, et sont bien sûr essentiels à notre relation aux récits. Mais la reconnaissance de stéréotypes, l’usage de stéréotypes et le contenu même de ces stéréotypes sont hautement relatifs, déterminés essentiellement par les trajectoires sociales et expérientielles : on peut donc envisager que certains débats s’expliquent par des usages différents de ces stéréotypes chez les débattant.es.

Scènes d’énonciation

18La notion de scène énonciative a été proposée par Dominique Maigueneau pour comprendre l’interaction discursive, en cherchant à situer chaque discours triplement dans une scène englobante (type de discours), une scène générique (genre de discours) et une scénographie (mise en scène propre à chaque discours)28. Selon le linguiste, le discours littéraire relève de la paratopie dans la mesure où il manque d’un ancrage communicationnel pragmatique, ce qui le rend particulièrement propice à multiplier les scènes. Le revers constructiviste, c’est que cette triple inscription du discours pourra être inférée très différemment dans la réception, qui peut (toujours à l’échelle du personnage, de la voix narrative ou de l’auteur.trice) identifier des scènes distinctes. Il parait alors tout à fait viable de cartographier certains débats en suivant les différentes scènes d’énonciation reconstruites par les lecteur.trices.

Cités

19Le modèle en cités, valorisé par Liesbeth Korthals Altes, est développé par Boltanski et Thévenot dans De la justification. Les économies de la grandeur29. Cherchant à comprendre les processus sociaux aux prismes de conventions collectives, il a l’avantage de constituer en lui-même une modélisation sociologique du débat. Les cités sont des ensembles normatifs partagés qui permettent aux individus de comprendre différentes situations sociales, de partager des régimes de justification et même d’expliquer des controverses. Les auteurs en distinguent six : la cité de l’inspiration (création, esthétique), domestique (famille, rituels), de l’opinion (réputation, individualité), publique (démocratie, collectivité), marchande (concurrence, accumulation), industrielle (science, rationalité)30. Ces cités sont un bon exemple d’environnements conventionnels, ayant des conséquences qu’on peut expliquer au niveau cognitif comme au niveau social, et qui justifient différents types de controverses : controverses à l’intérieur d’une même cité (deux individus s’opposent à l’intérieur d’un même environnement conventionnel) ou entre deux cités (deux individus s’opposent car ils n’évaluent par une situation à l’intérieur du même environnement conventionnel). Le modèle parait donc fertile pour cartographier des réceptions polémiques en termes de régimes de justification distincts : par exemple, la réception d’un récit qui se situe principalement dans la cité inspirée (valeur esthétique) contre la réception d’un récit qui recourt plutôt à des modes évaluatifs relevant de la cité civique (valeur politique).

Composantes narratives

20Un autre modèle narratologique ouvert à la virtualisation peut être trouvé dans la narratologie rhétorique, un des courants dominants du champ américain contemporain. Porté notamment par les travaux de James Phelan et Peter Rabinowitz, on y analyse l’interaction entre stratégies du récit et stratégies de lecture au prisme de trois composantes, théorisées au départ comme des relations possibles au personnage, mais étendues plus largement ensuite31. Pour les rhétoricien.nes, le texte peut chercher à construire (et les lecteur.trices peuvent recevoir) un personnage autour d’une composante mimétique (ce qui revient à le considérer comme une personne réelle, cette attitude est donc largement liée à un état immersif), d’une composante thématique (ce qui revient à le considérer comme un symbole, voire un porte-parole chargé de tenir un discours) ou d’une composante synthétique (ce qui revient à le considérer comme une fonction du récit). Comme le propose Korthals Altes, ces composantes peuvent très bien être analysées comme des stratégies de lectures, et servir à modéliser certains débats, certaines divergences herméneutiques qui s’expliquent alors par un type de relation spécifique à un élément narratif. D’autant plus, bien sûr, que chaque type de relation engagera dans son sillage différentes opérations de cadrages, sociales et cognitives, de même que la mobilisation de différents régimes d’évaluation.

Divergences psychomimétiques

21Un autre plan de coupe qui peut se révéler utile pour décrire certains débats se situe à la seule échelle de l’engagement immersif (on peut donc le comprendre comme un agrandissement de la seule réception mimétique évoquée plus tôt). Le terme « psychomimétique » est proposé par Korthals Altes elle-même, qui y voit une manière de rassembler l’ensemble des divergences liées à l’imagination narrative. On y trouve par exemple les désaccords liés aux motivations d’un personnage dans la fiction, ceux qui reposent sur l’attribution aux protagonistes de systèmes de valeurs distincts32, de même que le degré de confiance que l’on accorde à leur représentation du monde (sincérité, ironie, etc.)33. C’est peut-être le niveau qui mobilisera le plus les ressources de la narratologie cognitive : « Le tournant cognitif actuel relégitime, sur des assises scientifiques, le mode de lecture psychomimétique comme étant l’approche la plus naturelle et la plus anthropologique du récit, y compris du récit fictif »34. C’est en tout cas le niveau dans lequel l’expérience ordinaire des récepteurs et des réceptrices sera le plus à même d’entrer en compte dans l’explication de représentations imaginatives distinctes, participant à la polarisation du débat : « Les lecteurs et les lectrices donnent du sens aux récits fictifs en s’appuyant sur leurs expériences quotidiennes avec les gens et leurs actions, stockées dans leur mémoire sous des formes schématiques »35.

Voix narrantes

22Le type de relation développé avec une ou des voix narrante(s) non-incarnées dans le monde de l’histoire pourra constituer un autre plan de coupe pertinent. Les divergences herméneutiques peuvent se modéliser en incluant à la fois la construction de la figure narrante (ses valeurs, son parcours, l’idéologie qu’elle défend, etc.) et celle de sa relation à la fiction racontée (sa crédibilité épistémique ou reliability, ses évaluations morales des situations, ses attachements affectifs envers les protagonistes, etc.). Il n’est pas rare qu’un débat autour d’une œuvre se structure partiellement autour de la nature du lien qu’entretient la voix narrante avec la situation, et l’on devine sans peine les implications éthiques ou politiques que peut avoir un différend sur la question dans la réception réelle. Dans son livre, Korthals Altes fait siennes les propositions les plus constructivistes sur l’attribution de confiance ou de valeurs à la voix narrante. Elle relaie notamment le modèle de Nünning selon lequel « déterminer sa relation à la voix narrante n’est pas un acte descriptif innocent puisqu’il change objectivement les jugements de valeur ou les projections gouvernées par les présuppositions et les convictions morales du récepteur »36. L’autrice rappelle aussi qu’une grande partie des théories de la relation lecteur.ice/voix narrante reposent sur l’acceptation implicite d’un standard, d’un sens commun partagé sur ce qu’est la normalité psychologique, morale et linguistique, arrière-fond contraire au parti-pris constructiviste et manifestant un universalisme daté. Elle complexifie toutefois son approche de la relation en incluant dans les variables méta-herméneutiques, non pas seulement les réflexes psychomimétiques qui permettent de cadrer la crédibilité et les valeurs d’une voix narrante, mais aussi les connaissances encyclopédiques (notamment génériques et littéraires).

Auteur.trice et entités narrantes

23Le type de relation construit par les récepteurs entre l’auteur.trice réelle et les entités narrantes (intra ou extradiégétique) peut constituer un plan de coupe pertinent en lui-même, Korthals Altes montre notamment combien il entre en jeu dans les clivages de la réception réelle de Houellbecq. C’est d’ailleurs l’œuvre de Houellbecq que mobilise Raphaël Baroni pour repenser la virtualisation du débat autour du degré d’attribution supposé entre les voix possibles et les énoncés littéraires : c’est ce qu’il propose d’appeler, dans une perspective tout à fait métaherméneutique, une critique polyphonique37. S’il n’est sans doute pas nécessaire de développer pourquoi différentes attributions d’énonciation entre les propos d’un personnage/d’une voix externe et ceux de l’auteur.trice peuvent faire débat, la métaherméneutique bénéficie là encore d’une grande capacité d’intégration des modèles théoriques. On sait combien la narratologie a pu débattre de la nécessité d’une distinction entre auteur.ice et voix narrantes, surtout quand elle est soucieuse d’une description anthropologique la lecture. Si les propositions favorables à l’hypothèse du narrateur optionnel38 demeurent minoritaires, il n’en reste pas moins que certaines lectures d’une même œuvre peuvent dissocier les deux, ou au contraire les associer. On peut ainsi cartographier certaines polémiques de réception selon que les débattant.es considèrent ou non que la distinction auteur.ice/narrateur.ice est nécessaire pour évaluer le récit en question : « Pour Herman, ‘‘la pertinence du concept de narrateur varie selon les situations narratives’’ et j’ajoute que sa pertinence dépend des stratégies interprétatives et des cadrages mis en place par les lecteurs et les lectrices »39.

Auteur.trice empirique

24Le type de relation établi avec l’auteur.trice est sans doute un plan de coupe qui sera toujours, d’une manière ou d’une autre, pertinent pour cartographier un débat, c’est aussi celui que l’ouvrage de Liesbeth Korthals Altes explore le plus en profondeur. Même s’il peut paraître à certain.es convenu ou embarrassant, ce paramètre de la réception réelle est une nécessité de terrain :

La recherche empirique en psychologie sur les comportements de lectures réels […] semble confirmer que ce que nous pouvions déjà supposer en voyant la popularité immense des biographies d’auteurs ainsi que les conversations ordinaires sur la littérature : à des degrés distincts, l’ensemble des lecteurs tendent à inclure des conjectures sur l’auteur dans leurs interprétations d’une œuvre littéraire (Claessens, 2009)40.

25À nouveau, son approche métaherméneutique présente le vif intérêt de pouvoir mobiliser quantité de modèles théoriques, non pour arrêter une théorie définitive de la relation auteur.trice/lecteur.trice, mais pour modéliser différentes manières de l’envisager dans la réception réelle. Le débat peut ainsi être cartographié en termes de relations différentes à l’auteur.trice, mais aussi de types de relation différents, qui s’expliqueront par divers déterminants socio-cognitifs : chaque lecteur.trice utilisera différemment la figure auctoriale pour élaborer une interprétation. Je ne peux donner une liste des types de relation plus efficace que celle établie par Korthals Altes elle-même :

1) L’auteur comme une personne biographique « de chair et de sang » ou un citoyen (qui constituent en fait deux rôles différents qui, dans les termes de Boltanski et Thévenot, ressortissent respectivement des cités et des régimes de valeurs domestique et civique).

2) L’auteur dans son rôle social d’écrivain.e, à partir duquel la notion de posture auctoriale a été développée. (Meizoz) […]

3) L’image de l’auteur construite sur la base du reste de son œuvre, qui peut fonctionner comme un éthos préalable, à la lumière duquel les nouvelles œuvres sont classifiées, interprétées et (dé)valorisées. Outre l’auteur.trice, les historien.nes de la littérature et les critiques contribuent à la construction d’éthos basés-sur-l’œuvre. […]

4) L’image de l’auteur.trice que construisent les lecteur.trices sur la base du péritexte et de l’épitexte. Ces textes ont toutefois un statut compliqué d’auctorialité et d’autorité : qui parle à travers eux et selon quelles inflexions dialogiques (potentiellement orientées à des fins stratégiques) ? […]

5) L’image de l’auteur.trice potentiellement construite sur la base du texte lu, qui a pu être appelée ‘‘auteur.trice implicite’’ (parfois abstrait.e, inféré.e ou hypothétique). En tant que construction interprétative, l’auteur.trice implicite subsume la vision du monde et les valeurs du texte dans son ensemble. C’est la seule dimension auctoriale sur laquelle la théorie narrative s’est vraiment penchée.

6) L’auteur.trice comme narrateur.trice [un point déjà abordé plus haut dans cet article comme une possibilité interprétative].41

Conceptions normatives de la littérature

26Un dernier plan de coupe de la montagne interprétative sur lequel insiste l’ouvrage réside, au sens large, dans les conceptions normatives de la littérature, qui n’a rien d’une pratique sociale consensuellement définie : la société fait peser sur l’acte de narration des attentes différentes. Aujourd’hui, plus les modèles théoriques reconnaissent son pouvoir structurant (social, cognitif, expérientiel, éthique, etc.), plus ils tendront à se soucier de ses formes, de ce qu’il représente, de la manière dont il propose une « structure de rationalité »42 ou se rend apte à « conduire les conduites »43. À l’inverse, bien sûr, plus l’on cherchera à valoriser son autonomie, plus on minimisera son rôle anthropologique et sa capacité d’agir sur le réel. Ce type de conception normative peut bien sûr constituer un angle cartographique pertinent pour comprendre certains débats : « Pour une narratologie métaherméneutique, de telles affirmations, exprimant des conceptions particulières de la littérature, deviennent en eux-mêmes l’objet de l’étude »44.

La théorie comme attitude de réception

27Aussi, on l’aura sans doute compris à ce stade, l’un des enjeux les plus stimulants du cadre métaherméneutique proposé par Liesbeth Korthals Altes réside dans sa manière de se ressaisir de la théorie avec une grande souplesse. Les perspectives ouvertes par l’ouvrage invitent à reconsidérer principalement les théories de la réception, les modèles qui présupposent les formes de la relation entre l’œuvre et les récepteur.trices. En déconstruisant la narratologie classique et son désir d’objectifier les structures du texte, l’autrice laisse envisager, du moins à mes yeux, combien certaines propositions théoriques figent en vérité des attitudes possibles face au récit, des manières de construire sa relation à l’objet compossibles dans la sphère publique et au fondement de nombreux débats. La question de la distinction entre auteur.trice et voix narrante en est peut-être le meilleur exemple : si la narratologie ne parviendra jamais à trancher la question par raisonnement hypothétique, c’est sans doute qu’il ne s’agit pas là d’un point qui appelle une réponse objective à l’échelle du texte, mais de deux attitudes virtuellement accessibles à chaque interprète, que l’on peut décrire objectivement en tant qu’itinéraires herméneutiques, et dont on peut aussi décrire et historiciser les fondements comme les implications idéologiques. En posant les bases d’une discipline cartographique, Korthals Altes me semble inviter à un recul métathéorique mettant en lumière combien il est nécessaire de situer les modèles théoriques eux-mêmes. Très souvent, les différentes théories entre lesquelles l’autrice navigue

sont directement utiles pour l’approche […] mais en tant que notions métaherméneutiques, offrant un vocabulaire et une tentative de conceptualisation de certains processus interprétatifs, et non comme des outils évidents de description.45

28À plusieurs reprises dans l’ouvrage, diverses querelles théoriques sont mises, dialectiquement, sous la lumière nouvelle des reading strategies (au sens large). Avec un constructivisme assumé, Korthals Altes révèle combien ce qui pourrait apparaitre comme des scissions entre différents types de rapport au récit pourraient en réalité être relues comme également pertinentes, si l’on considère que les modèles ne décrivent pas des relations absolues au texte, mais des attitudes « interprétatives » possibles, coexistantes à une même œuvre ou séquence narrative, le plus souvent, compossibles anthropologiquement puisque relatives à toutes les formes de narration. L’essence de la théorie (même si cela nous est contre-intuitif) serait de décrire la relativité. Difficile de ne pas entendre résonner alors, dans le champ ultra-théorisant de la narratologie, la formule aussi simple qu’efficace de Donna Harraway : « La production de théories universelles et totalisantes est une erreur majeure qui fait manquer la plupart de la réalité, probablement à chaque fois »46.

29Sans surprise, ces numéros de Fabula-LhT et d’Acta Fabula consacrés aux débats sur les fictions ont ravivé nombres de débats sur ce qu’est la fiction, faisant apparaitre que les querelles qui animent la réception empirique se comprennent en repensant celles qui animent en amont les théories de la fiction elles-mêmes (quelle que soit l’époque du débat). Ce faisant, le travail collectif mené dans ce double numéro me semble illustrer cette opération de virtualisation à laquelle Korthals Altes soumet la théorie, en l’occurrence de la fiction : des points de clivage comme la nature du personnage ou la référentialité des récits apparaissent eux aussi comme résultant d’attitudes interprétatives. En quittant ce sommaire, on pourrait aussi situer les modèles théoriques en regard de leurs fondements idéologiques, ce qu’illustre bien par exemple la critique profondément politique que formule Rancière de l’élitisme qui permit un jour l’alliance des perspectives structuralistes et marxistes, farouchement hostiles à l’immersion fictionnelle47. Il faut alors se tourner du côté d’un précédent sommaire de Fabula LhT, intitulé « Situer la théorie », qui inspire ces quelques remarques conclusives.

30À titre personnel, ce tournant métaherméneutique me semble particulièrement riche pour imaginer des variantes dans nos enseignements de la théorie narrative : il invite à l’enquête, méthode de plus en plus présente dans les disciplines culturelles, et à raison48. Les questions qui ont servi de fil à cette recension pourraient très bien constituer le point de départ d’un protocole d’évaluation selon lequel les étudiant.es devraient proposer une analyse métaherméneutique de la réception réelle en sélectionnant d’abord (1) un corpus (œuvre, séquence, etc.), puis (2) un angle problématique (où se situent les divisions ?) pour établir des enquêtes et enfin des formats pour récolter des réceptions (questionnaires, entretiens, etc.). Selon les résultats, il s’agirait alors de sélectionner le ou les plans de coupe les plus pertinents pour problématiser leurs résultats et faire apparaitre ce qui motive les divergences entre les enquêté.es. Ce serait sans doute une méthodologie fertile, non seulement pour se réapproprier les outils théoriques dans toute leur plasticité, mais aussi pour reprendre une forme de confiance en la capacité des notions emmagasinées dans les amphis, non seulement pour commenter des textes, mais pour aussi décrire quelque chose du réel social qui les entoure, en l’occurrence, des débats sur les fictions.