Acta fabula
ISSN 2115-8037

2021
Janvier 2021 (volume 22, numéro 1)
titre article
Caroline Anthérieu-Yagbasan

Du champ des possibles à l’espace du pouvoir

From the field of possibilities to the space of power
DOI: 10.58282/acta.13331
Ludger Schwarte, Philosophie de l'architecture, traduction Olivier Mannoni, Paris : La Découverte, 2019, 576 p., EAN 9782355221255.

1La somme écrite par Ludger Schwarte, Philosophie de l’architecture, débute de manière tout à fait appropriée par le concept grec d’« archê ». Ce terme désignant tout aussi bien le commencement que le commandement fait référence à la fondation d’une cité, sur le plan physique mais aussi politique, dans une inscription à l’ordre cosmique des choses (gnomon). Le préfixe du mot architecture conduit alors l’auteur à cette définition préalable : « configuration de choses qui rend des événements possibles » (p. 18), englobant les prédicats d’activité (la structuration de l’espace), de produit (de son époque, des techniques, d’une idéologie) et d’instrument (comme médiation entre l’humain et la nature). L’architectonique qui fait de l’Homme la mesure de toute chose, comme chez Vitruve, peut alors être considérée comme une ontologie, reliant la mesurabilité et l’unicité. L’auteur y revendique une approche esthétique, s’intéressant à la manière « dont l’architecture nous fait face » (p. 23).

Espace & temps

2Les postulats de l’ouvrage débouchent donc sur la volonté avérée de s’inscrire dans une vision de l’architecture « plus large » et « plus incertaine » que la définition habituelle. Le mouvement entre la source des concepts (via l’étymologie par exemple) et leurs acceptions philosophiques conduit l’auteur à expliciter le rapport entre les trois vocables grecs ayant un rapport avec la dénomination spatiale, et leurs acceptions, d’Homère aux atomistes : khora, kenon, topos.

3La tension entre ces trois termes, que l’on peut traduire grossièrement en espace, vide et lieu, est représentative de l’ontologie associée à chacun, tant elle se lie profondément à une vision scientifique globale : possibilité, ouverture, commencement, construction, phénomènes. Or, l’architecture actuelle, ainsi que les sciences, sont bien les héritières de ces débats1 ; quant à l’auteur, il réfute que l’espace ne soit qu’ordre, et du même coup l’architectonique un domaine d’une « esthétique de la domination ». Lier ordre, ou forme, au concept d’étendue, c’est dénier à l’espace toute inscription dans un temps imprédictible, dans le devenir, le « dépourvu de signification », le « jeu ». Ici apparaît, soulignons‑le encore, la pertinence du sous‑titre archê, ce qui dirige, mais aussi ce qui débute, et par conséquent ce qui permet. L’espace devient ainsi cet endroit primordial, antériorité, même matrice du temps :

l’architecture doit inventer une position zéro dans la réalité. C’est sur cette position que la philosophie devient manifeste. La décision introduit quelque chose d’étranger à la réalité : un point, une frontière, un non.

C’est à partir de ce point que l’on compte. Il fait apparaître le temps qui, jusqu’alors, n’était que programme. De l’espace, on peut ensuite dire qu’il précède le temps, car, dans la mesure où le temps est mouvement mesuré, l’espace peut être conçu comme l’assemblement provisoire de ce qui peut se mouvoir et de la mesure. Il n’y a pas de temps sans que quelque chose se meuve. Le mouvement produit le temps2. (p. 60)

4Positionnée entre ces deux concepts‑clés s’il en est, l’architecture s’offre comme discipline de philosophie pratique dont le rôle esthétique s’étend jusqu’à l’éthique.

Planifier & organiser

5L’invention par l’architecte d’une « position zéro » lui permet d’établir une relation perceptible entre les idées et les choses. La fondation est rituelle depuis toujours ; l’auteur rappelle ainsi l’origine du mot latin templum, le temple, qui désigne au départ le carré tracé dans le cercle par un augure chargé de voir si les dieux sont favorables. De même, dit‑il, c’est la marche qui fait le chemin, ritualisant le passage d’un lieu à l’autre. L’organisation de l’espace engendre la planification du temps, comme dans l’exemple des lignes de chemin de fer : « La correction de l’espace par la construction du réseau de chemins de fer au xixe siècle a notamment débouché par le biais de l’esthétisation sur de nouveaux empires temporels technologiques3. » (p. 68)

6Cette technologie qui invente la ligne droite traversant le paysage crée également la ponctualité. Toutefois, la faculté intrinsèque à planifier donne à l’architecture une relation trouble avec le pouvoir ; exemple est pris avec l’épisode révolutionnaire français. L’auteur peut tracer un parallèle convaincant entre la fixation de nouvelles normes de mesure (le mètre en l’occurrence, « connexion du territoire avec les révolutions planétaires », mais aussi le calendrier) et la canalisation des libertés. Nous arrivons ainsi à un point du livre qui amène une tension, ou du moins ouvre à la discussion : le parti pris idéologique qui n’est pas clairement énoncé. De la sorte peuvent être associés, par exemple, l’égalité constitutionnelle du territoire avec l’emprise du pouvoir, la coercition spatiale amenant comme tout naturellement à une coercition politique.

7L’architecture du pouvoir délimite des frontières, mais également un intérieur, faisant norme, en lien avec le déroulement historique, de la propriété privée, et de l’urbain primant sur le rural.

L’espace politique

8L’espace politique, de fait, est plutôt citadin, et l’auteur l’avait affirmé dès les premières lignes de son introduction : son propos est de construire une histoire des espaces publics via l’architecture, et donc d’examiner l’influence de cette dernière sur les mouvements sociaux. L’espace politique, expression qui se confond fréquemment sous la plume de L. Schwarte avec « espace public », est donc un « processus collectif à plusieurs strates », puisqu’il « ne se ramène ni à un bâtiment artistique ni à un produit de l’ingénierie sociale4 » (p. 20).

9Les analyses de ce livre peut‑être les plus stimulantes visent ainsi à définir cet espace, la manière dont il est contraint, ou plutôt ouvert, par l’architecture, et donc la place de cette dernière dans les mouvements de libération populaires ; bref, pour en revenir aux cités idéales de l’Antiquité, comment les lieux du vivre‑ensemble peuvent être conditions de possibilités de ce dernier. Ainsi le philosophe propose‑t‑il une analyse des « conditions architectoniques de la démocratie », titre du chapitre 5 (p. 429 sq.), qui en arrive aux trois critères qui, selon lui, compensent en un parlement, héritier fermé de la place publique, l’absence de démocratie directe : la capacité de rassemblement, l’articulation des espaces, et l’accessibilité qui vaut transparence (au sens propre comme au sens figuré) :

 Si les architectures forment la base, et pas seulement les instruments ou les objets, d’une culture politique, c’est qu’elles sont performatives sur au moins deux niveaux et que ces niveaux sont imbriqués l’un dans l’autre : d’abord dans la mesure où elles en créent la possibilité physique, et en deuxième lieu comme marquage symbolique5. (p. 431)

10Si l’architecture crée l’espace politique, elle offre par là‑même au peuple ses conditions d’exercice politique. Traitant ce sujet qui semble lui tenir particulièrement à cœur, le chercheur s’élève presque au lyrisme dans un passage qu’il faudrait citer intégralement pour lui rendre justice6.

Possible

11Fort logiquement, Ludger Schwarte propose l’architecture comme « quintessence de la capacité7 ». Les infinitifs substantivés germaniques, délicats à traduire légèrement en français, se révèlent particulièrement appropriés à cette idée de processus qui s’adapte en adaptant le monde et libère des possibilités. Ainsi ce qui apparaît précisément à partir d’un plan ne saurait être planifié, la prévisibilité n’étant pas de mise dans le domaine architectonique.

12Les possibilités sont des forces, à l’image de la dynamis grecque. La maquette ne sera jamais esquisse, mais « une métaphore qui transpose du pensable dans le réel8 » (p. 484). Le Mögen défini par Heidegger en arrive alors à la signification de « donation d’espace ». Le possible a bien à voir avec la liberté, le futur, la communauté humaine et son devenir. Ainsi conclut le chercheur :

Il est donc temps pour nous de comprendre comment nous générons nous‑mêmes la plausibilité de ce qui vient vers nous en guise de structure de l’expérience, et quelles alternatives il y a à cela. Nous ne pouvons rendre ni le temps, ni l’espace, ni les lois, les énergies ou la vie responsables des configurations possibles de notre cosmos. (p. 489)


***

13Au‑delà de l’esthétique, au‑delà même des présupposés politiques qui la sous‑tendent, cette somme érudite ouvre de nombreuses perspectives dans des champs divers, de l’Histoire à l’épistémologie, sans oublier la métaphysique. Car comme le disait Frank Lloyd Wright, « l’architecte doit être un prophète. S’il n’est pas capable de voir au moins à dix ans dans le futur, ne l’appelez pas un architecte. »