Acta Fabula
ISSN 2115-8037

Dossier critique
2020
Décembre 2020 (volume 21, numéro 11)
titre article
Annick Ettlin

Éloge des glissements poétiques

In praise of poetic shifts
Joseph Acquisto, Poetry’s Knowing Ignorance, New York : Bloomsbury, 2020, 213 p., EAN: 9781501355226.

1Le nouveau livre de Joseph Acquisto, professeur de littérature à l’Université du Vermont et spécialiste de la poésie française des xixe et xxe siècles, s’empare d’un sujet à la fois dense et intimidant, pour se laisser glisser subtilement dans les méandres, les nuances des discours que poètes et philosophes ont consacrés à la valeur métaphysique de la poésie. Bien que l’introduction du livre s’ouvre sur des questions que l’oxymore contenue dans son titre suggère assez naturellement (« What kind of knowledge, if any, does poetry provide ? Does it compete with, substitute for, or merely exist alongside philosophy or other systematic or non‑systematic attempts to characterize our relationship to the world and to delineate the limits of our attempt to know it ? » [p. 1]), l’auteur nous avertit sans tarder non tant qu’il n’y répondra pas, mais qu’il renoncera à stabiliser le propos, parce que c’est ce qu’exige la forme de son enquête. Il s’attachera ainsi à observer le rapport de la poésie et de la connaissance tel qu’il s’inscrit dans la modernité, c’est‑à‑dire dans un contexte où les poètes comme les lecteurs nourrissent de sérieux doutes quant à sa nature, et tout aussi bien quant à la pertinence des descriptions le concernant (p. 7). Les découvertes qui se présenteront chemin faisant n’en seront pas moins importantes : elles inviteront d’abord à une redescription de la notion de réflexivité poétique, puis formuleront un éloge des déstabilisations, d’abord linguistiques mais aussi conceptuelles, que prend en charge la poésie, à travers l’idée que nous nous en faisons collectivement.

2Ainsi l’objet de l’enquête, la forme de connaissance dont la poésie est porteuse, nous glissera‑t‑il forcément entre les mains. C’est que la poésie, du moins celle qu’Acquisto étudie ici, est elle‑même glissante, c’est‑à‑dire souple, ductile ; on n’en arrête jamais la définition, celle‑ci étant à l’origine d’innombrables spéculations1. Or, les glissements qu’elle opère sont précieux, d’abord parce qu’ils permettent au fond de réfléchir aux différentes formes, ainsi qu’aux limites, de notre rapport au monde (en ce sens, la poésie gagne une valeur épistémologique, elle devient méta‑connaissance), ensuite parce qu’en inscrivant fermement la poésie dans l’expérience et dans la vie ils contribuent à fonder des communautés, qui sont elles‑mêmes pensantes. Acquisto, notant le caractère risqué (glissant) de son projet, s’y plonge donc en connaissance de cause, parce qu’il ne serait pas plus juste selon lui de renoncer à interroger la puissance métaphysique de la poésie que de tenter de la circonscrire de manière stricte ou objective. Il affirme ainsi en préambule : « I aim to be faithful to the spirit of the claims I am making about knowing poetry, and I seek to intervene in the ongoing conversation about poetry’s relation to knowledge and non‑knowledge without making definitive pronouncements about it » (p. 14).

3Acquisto, qui prétend s’opposer tout aussi bien au modèle fourni par Martin Heidegger (de la « révélation poétique ») qu’à la posture qu’illustre notamment Jacques Réda (de l’inconscient poétique) situe ainsi sa réflexion dans la postérité de Philippe Jaccottet. Il lui consacre le quatrième chapitre de son livre, non sans lui avoir emprunté avant cela le titre de son introduction (« cette clef qu’il faut toujours reperdre »). La citation est extraite d’un passage de La Promenade sous les arbres (1957), qu’Acquisto reprendra plus loin pour le discuter plus précisément :

La poésie est donc ce chant que l’on ne saisit pas, cet espace où l’on ne peut demeurer, cette clef qu’il faut toujours reperdre. Cessant d’être insaisissable, cessant d’être douteuse, cessant d’être ailleurs (faut‑il dire : cessant de n’être pas ?), elle s’abîme, elle n’est plus. Cette pensée me soutient dans les difficultés2.

4Comme chez Jaccottet, la fugacité de la poésie (peut‑être faudrait‑il parler aussi de sa négativité) se présente pourtant chez Acquisto comme remède ou consolation (contre la rigidité des autres formes de discours), ou comme solution paradoxale, aussi paradoxale que l’ignorance savante (« knowing ignorance ») que le livre lui attribue et qu’il s’attache à décrire. « If meaning emerges », affirme le critique, « it is fleeting, but poetry becomes the space where that fleeting meaning is recorded in its very light » (p. 136).

Penser avec la poésie

5Pour autant, le livre d’Acquisto ne se présente pas moins comme une étude rigoureuse, excellemment documentée. Également l’éditeur d’un volume collectif intitulé Thinking Poetry, paru chez Palgrave Macmillan en 2013, Acquisto a participé en 2014 au numéro de L’Esprit créateur consacré à « La pensée littéraire », dirigé par Oana Panaïté ; plusieurs de ses précédents volumes et articles associent la lecture des poètes à celle des philosophes, notamment Giorgio Agamben, Jean‑Luc Nancy, Alain Badiou ou Jacques Rancière. Son travail sur les rapports que la poésie entretient avec la philosophie vise à cerner l’intérêt réciproque que se sont manifesté poètes et philosophes au cours du xxe siècle ; il se situe dans la proximité d’autres études récentes, produites aux États‑Unis, sur l’utilité sociale, morale ou épistémique de la littérature, par exemple chez Martha Nussbaum, Richard Eldridge ou Rita Felski3. Mais Acquisto insiste en particulier, pour sa part, d’abord sur le seul point de vue des poètes (au détriment de celui des lectrices et des lecteurs), ensuite sur la poésie lyrique des xixe et xxe siècles, choisissant ainsi d’exclure d’autres formes poétiques qu’expérimentent les auteur.e.s modernes et contemporain.e.s, car la figure du sujet lyrique est au centre de sa réflexion. Il s’intéresse enfin aux rapports de diverses natures que la poésie entretient avec la philosophie, ne se limitant donc pas à envisager leur éventuelle rivalité.

6L’étude d’Acquisto détermine ainsi un empan temporel et y trace un parcours en partie chronologique, à partir des textes fondateurs des poètes romantiques allemands. Victor Hugo, Charles Baudelaire, Guillaume Apollinaire, Philippe Jaccottet ou encore Jean‑Marie Gleize y sont convoqués pour servir une discussion sur la manière, les termes qu’emploient les poètes modernes lorsqu’ils décrivent leur rapport au monde et à la vérité. L’étude se concentre à cet égard sur un corpus moins poétique, en fait, que théorique (puisqu’à l’ère moderne, comme on le sait, la théorie poétique se trouve presque exclusivement dans les mains des poètes eux‑mêmes). Acquisto s’en justifie dès les premières pages du livre. Dans la mesure où la modernité dessine selon lui une nouvelle représentation des rapports entre la poésie et la connaissance, il l’associe aussitôt à un tournant d’une autre sorte, touchant à ce que recouvre le terme de « poésie » :

And yet there is something that happens in the nineteenth and twentieth centuries that inaugurates a new way of posing this relationship or framing the problem of the relationship of poetry to knowledge. This has something important to do, I will argue here, with a shift in the use of the term « poetry » whereby there is a newly reinforced distance between poetry as a concept and as the collective name given to poems (p. 1).

7Acquisto part ainsi du constat qu’un clivage s’établit et se creuse, à partir du romantisme, entre l’idée de poésie et les pratiques qui lui correspondent, celles‑ci donnant lieu à la production d’objets verbaux et sonores, qui délivrent d’ailleurs parfois des contenus empruntés aux sciences, sur un mode didactique, visant ainsi, sinon à la mise en forme de connaissances, du moins à la prise en charge d’un sens. Le chercheur précise tout de suite qu’il ne se penchera pas sur les poèmes, et moins encore sur la manière dont le travail de la forme peut affecter les contenus. Son enquête se concentrera en effet plutôt sur les usages, parfois abstraits, d’un terme générique. Pour mesurer la valeur métaphysique de la poésie, argue‑t‑il, il ne faut pas nécessairement passer par la lecture des textes poétiques, mais s’attacher plutôt à la fabrication (qui possède une histoire, des aléas, différentes modalités) d’un concept, celui de poésie, qu’investissent particulièrement les poètes modernes, encore très imprégnés d’une vision romantique du monde et de l’art.

8Le premier chapitre du livre, à travers le commentaire de plusieurs textes de Hugo, Baudelaire et enfin Apollinaire, permet d’illustrer avec efficacité le parcours suivi par la poésie moderne, jusqu’à son faîte, tout en introduisant la première hypothèse clé de l’ouvrage. Après avoir montré comment s’élabore progressivement, chez Hugo, de ses premiers textes jusqu’aux Contemplations, une croyance en la valeur métaphysique de la poésie, qui s’interpose entre le monde et le sujet à la manière d’un code (elle permet de le traduire ou de l’interpréter), Acquisto signale les limites d’un tel modèle : l’opération elle‑même (de traduction ou d’interprétation) demeure opaque et en fin de compte incompréhensible. Chez Baudelaire, qui prend ses distances avec Hugo, la question n’est plus de savoir ce que la poésie peut ou ne peut pas révéler, et sa réflexion, estime Acquisto, est à la fois plus ambitieuse et plus complexe. Elle tient sur un paradoxe fécond : en se détournant de la question métaphysique, Baudelaire découvre pourtant la valeur épistémologique de la poésie, puisque c’est en cherchant à prouver que la poésie n’a pas le vrai pour objet qu’il est amené à produire nombre de déclarations (qui sont autant de postulations métaphysiques) sur ce qu’elle peut être d’abord, et sur ce que la vérité devrait être ensuite. Sous le rejet de cette dernière se dissimule en réalité l’ébauche d’un questionnement sur les formes et les nouveaux sens que peuvent prendre, dans le langage poétique, la connaissance, la représentation ou même le sens lui‑même. Ainsi, Acquisto donne une ampleur, une ouverture à la réflexivité qui hante la poésie moderne (et, dans nos imaginaires, tend à la refermer sur elle‑même) :

If poetry has only itself for object, this hardly removes us from epistemological concerns. Rather, it heightens them : if a claim is made for poetry existing on its own terms, an urgent question of definition emerges : what exactly is poetry and how may we delineate it from everything else in order to assign it its autonomous status ? These definitional queries are variations on epistemological concerns : knowing poetry is itself a claim about knowledge (p. 40).

9Dans le chapitre II, selon la même logique, la tautologie fameuse des poètes romantiques (« la poésie est la poésie », sous la plume de Novalis) se trouve dénouée par le raisonnement du critique, qui y voit une forme de connaissance particulière, spécifique à la poésie. Il faut ainsi comprendre que, si la poésie n’a pas exactement pour vocation de se mesurer aux autres formes du discours, en revendiquant un meilleur accès aux savoirs ou une meilleure connaissance du monde, elle se présente en revanche comme une métapensée, une connaissance au second degré, permettant de mieux évaluer ce qu’est la connaissance. L’hypothèse est ensuite mise à l’épreuve du concept de « pureté », tel qu’il apparaît chez Paul Valéry : bien que la « poésie pure » relève évidemment d’une logique de l’autonomie poétique, à l’intérieur de cette même logique se développe pourtant une tension entre le pur et le réel, et cette tension est à l’origine d’une réflexion épistémologique qui favorise, en lieu et place d’un modèle de la révélation, une démarche de mise en question ou de mise en mouvement. Chez des auteurs qui sont parfois nos contemporains (car Acquisto consacre ici des pages à Jean‑Claude Pinson et à Jean‑Marie Gleize), une nostalgie subsiste du temps où la poésie (romantique) donnait accès à la vérité, et cette nostalgie entre en tension de manière féconde avec la lucidité dont ils font preuve par ailleurs, rejetant les scénarii épiphaniques, afin d’envisager sérieusement ce que « penser avec la poésie » veut dire.

Déstabiliser les notions

10Après avoir réévalué le sens de la réflexivité moderne (en lui donnant bel et bien une autre direction, puisqu’il s’agit de voir comment elle contribue à approfondir le rapport de la poésie au monde et à la connaissance), l’ouvrage d’Acquisto progresse vers une seconde proposition forte, en introduisant plus spécifiquement la notion d’« ignorance », qui figure dans le titre mais n’est véritablement exploitée qu’à partir du chapitre III. Ce dernier propose d’explorer une tension dynamique entre la connaissance et l’ignorance, deux termes que les poètes travaillent à vider partiellement de leur sens courant, pour les réinvestir. Ils leur font subir ainsi le même traitement qu’à la notion de poésie, dont Acquisto nous annonçait, dans son introduction, la rigoureuse instabilité :

The considerations of the poets and thinkers I study are, necessarily, unsystematic and sometimes reluctant to supply precise definition of the terms they employ. That sometimes vague use of terms such as « poetry » or « knowledge » or « experience » is precisely the point (p. 4).

11En effet, de même que le sens du mot « poésie » ne peut être établi clairement et définitivement sur le plan théorique, sous peine de mettre en danger l’idée de poésie elle‑même, soit en la diluant dans une forme plus générale de discours ou de pensée, soit en la réduisant aux productions poétiques qu’elle recouvre abstraitement, grâce aux déstabilisations conceptuelles qu’elle engage et dont elle est la première victime, la poésie introduit de la malléabilité, de la souplesse ou du jeu dans nos conceptions de ce que peut être la connaissance. Elle la déstabilise, puis la retourne même en une forme d’« ignorance productive » (p. 4), neutralisant ainsi un partage dichotomique qui nous est familier, entre la connaissance et l’ignorance. Acquisto suit ici, pour commencer, les pistes explorées par Georges Bataille et Maurice Blanchot, qui ont œuvré à mettre la poésie en question, c’est‑à‑dire à faire basculer la discussion sur le mode interrogatif, un mode à la fois non systématique, souvent paradoxal et constamment ouvert (à plus de questions et plus de discussions, à mesure que prolifèrent sous la plume des critiques les définitions, toujours provisoires, de la poésie). Ainsi, ce qui pouvait apparaître dans l’introduction comme une série de précautions méthodologiques, certainement de bon aloi, prend dans ce chapitre un sens plus profond : comme chez d’autres spécialistes de la modernité, notamment chez Peter Dayan, qui en tire une théorie de l’intermédialité (selon laquelle la poésie ne peut se définir en tant que concept qu’en faisant appel aux autres arts, substituant ainsi aux discussions théoriques des comparaisons intermédiales)4, on observe chez Acquisto l’importance, parmi les poètes modernes, d’une idée de poésie aussi puissante et organisatrice qu’elle est insaisissable (et déstabilisante sur le plan conceptuel).

12Dans le chapitre IV, ce qui pour les deux penseurs que sont Bataille et Blanchot s’apparentait à une méthode se transforme pour deux poètes, Philippe Jaccottet et Jean‑Michel Maulpoix, en une véritable éthique, une manière de vivre. Si Blanchot et Bataille engageaient des réflexions auxquelles ils ne se souciaient pas de mettre fin, investissant ainsi de façon positive les tautologies ou l’apparente insignifiance caractérisant les formes de pensée proprement poétiques, Acquisto trouve chez les poètes d’autres incarnations d’une telle activité conceptuelle, à la fois turbulente et revigorante. Après avoir observé chez Valéry, dès la fin du chapitre II, l’invention de l’idée d’« état poétique », il explore chez Jaccottet et Maulpoix d’autres façons de revisiter le modèle de la révélation hérité des romantiques allemands et présent notamment chez Hugo. Chez ces poètes se développe un nouvel idéal, plus passif, de disponibilité au monde et d’attention à ce qui est. Avec Jaccottet en particulier, Acquisto observe comment le tiraillement qui lui est propre (entre la nostalgie, l’admiration qu’il éprouve à l’égard du modèle romantique et la critique très lucide qu’il formule à son propos) peut nous amener à dépasser l’alternative entre affirmation et négation, entre connaissance et ignorance. Plutôt que comme une source de connaissance, la poésie se présente chez Jaccottet comme un espace tensionnel, où la pensée peut être mise en question. De même, chez Maulpoix, le poète est désormais « tardif », il n’échappe pas au scepticisme, mais il poursuit néanmoins son travail de poète de manière à ce que quelque chose de nouveau puisse émerger, une forme de parole qui ne relève entièrement ni du doute ni de la certitude. C’est à force de regarder le monde et d’en faire l’expérience que Jaccottet et Maulpoix sont à même de repenser les rapports de la poésie et de la connaissance. À propos du premier, Acquisto formule ainsi la conclusion suivante :

Rather than creating a rift between poetry and thought, Jaccottet shows how they can be united and viewed as a similar enterprise, or in fact how poetry as he characterizes it provides the most livable option in terms of questions of doubt or certainty about the reality we inhabit ; poetry gives voice to the tentative nature of thought itself and provides a model for understanding and justifying the conceptual restlessness that thinking, as opposed to knowing, entails. After having passed through the stage of « pure poetry » that would negate or at least de‑emphasize the relation of poetry to lived experience, with Jaccottet the history of thought about poetry returns to a deep imbrication with lived experience […] (p. 137-138).

Savoir vivre

13On voit bien ainsi comment la deuxième hypothèse d’Acquisto, sur la revalorisation de l’« ignorance » et son dialogue avec la connaissance, mène à un propos en réalité moins métaphysique qu’éthique, voire politique. Si l’on peut regretter que cette dimension de la discussion ne soit véritablement assumée et désignée comme telle qu’un peu tard, on se réjouira qu’elle donne lieu du moins à un dernier chapitre, consacré à la notion de « communauté » poétique. En effet, en suspendant le sens, quant à la définition de la poésie elle‑même ou quant à celle de sa valeur métaphysique, en donnant cours et crédibilité à une autre forme de rapport au monde qu’on pourrait qualifier d’« ignorance savante », les poètes modernes donnent aussi vie à un espace de pensée au sein duquel se forment des groupes, des communautés. Celles‑ci, comme le précise Acquisto, tiennent moins en fait à des pratiques réelles de regroupement ou à des sociabilités (entre lecteurs et lectrices ou entre poètes), qu’à un imaginaire commun qui se constitue à travers les actes de lire et d’écrire, autour de l’idée de poésie, un imaginaire dans lequel tout un chacun peut se projeter de manière individuelle. Se situant entre les sphères publique et privée (car malgré sa publication, un poème n’est souvent amené à être consommé qu’en privé), la poésie constitue un espace de réflexion privilégié pour penser le rapport entre l’individu et le groupe. Mais là encore, le critique insiste sur le caractère mobile ou indéfini des communautés poétiques, qui ne préexistent pas à la poésie mais sont composées et recomposées à mesure que le sens de celle‑ci se déplace ou se renouvelle. Acquisto définit le fil rouge du chapitre dans les termes suivants :

I call on Jacques Rancière and Jean‑Luc Nancy in order to identify how « literature », conceived in a very broad sense, invites us to imagine community as a notion which, like poetry, never quite coincides with itself and which lives only in our attempts to imagine it, to seize it, to interpret it and to reshape our experience in light of the ways in which we understand and claim to « know » it (p. 164).

14C’est donc sur les propositions de Rancière et de Nancy que le dernier chapitre de l’ouvrage s’appuie en particulier : plus précisément, le premier lui permet d’identifier la poésie à une forme de vie, constamment reliée à d’autres formes de vie notamment collectives, et le second l’amène à observer la manière dont la notion de communauté elle‑même se laisse entreprendre et déstabiliser par le travail de la poésie, un travail non seulement linguistique, mais aussi et surtout conceptuel (même s’il participe, bien plus qu’à décrire des notions, à les mettre en cause, à douter de leur existence ou de leur pérennité, bref à déconstruire d’une certaine manière l’entreprise métaphysique). Cette dernière étape de la réflexion permet aussi de prolonger le propos tenu plus haut sur les vertus de la réflexivité, puisqu’il s’agit de mettre au jour une forte solidarité entre la quête métapoétique (conduite par une communauté) et la forme que prend au même moment, pour celui ou celle qui ce faisant l’intègre et la pense, la communauté elle‑même. En s’interrogeant, la poésie de l’ère spéculative s’implante pourtant très solidement dans le réel, le monde ou la vie, non parce qu’elle les reflète mais parce qu’elle nous aide à prendre conscience de la manière dont nous nous y référons. Elle invite ainsi à un dernier glissement, de la théorie vers la politique :

Poetry requires the formation of human community, as the question of what worlds poetry may create emerges from the need to interpret what poetry’s self‑identity might mean. There is indeed a politics here, but one that is created by poetry rather than expressed by it (p. 174).

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