Acta Fabula
ISSN 2115-8037

Dossier critique
2020
Novembre 2020 (volume 21, numéro 10)
titre article
Irena Wyss

(En)jeux d’un dictionnaire

Games and issues of a dictionary
Alain Mabanckou et Abdourahman Waberi, Dictionnaire enjoué des cultures africaines, Paris : Fayard, 2019, 344 p., ISBN : 978-2-213-70604-7.

1Si ces dernières années ont pu voir la parution d’un Dictionnaire de l'Afrique. Histoire, civilisations, actualité et d’un Dictionnaire amoureux de l’Afrique1 notamment, Alain Mabanckou et Abdourahman Waberi font la part belle, sur le mode ludique, aux cultures africaines en retenant le pluriel dans leur Dictionnaire enjoué des cultures africaines. Dans une centaine d’entrées d’une à quelques pages, ils nous offrent un « abécédaire buissonnier, une sorte de portrait ou plus exactement une mythographie qui donne à voir et à sentir le pouls d’un très grand continent dont la puissance culturelle est en train de se déployer sous nos yeux » (p. 11).

De A à Z

2La couverture colorée — illustrée par l’auteur de bande dessinée congolais Pat Masioni —, avec son planisphère centré sur l’Afrique à l’arrière‑plan et les deux auteurs dessinés au premier plan, tendant la main comme pour inviter le lecteur à ouvrir leur Dictionnaire, annonce d’entrée de jeu la coloration pop culture de l’ouvrage2. D’« Abacost » (veston d’homme en Afrique centrale) à « Zemidjian » (moyen de transport au Bénin), en passant par l’attendu « Cube Maggi », « Kourouma, Ahmadou » ou encore la « Sape » (la Société des Ambianceurs et des Personnes Élégantes), les deux « chasseurs de mythes » (p. 73) accompagnent le lecteur dans une « sorte de promenade à travers les cultures africaines, sans aucune exigence » (p. 11), si ce n’est celle, sans doute, d’un style impeccable et limpide. Il en résulte un voyage aussi passionnant qu’éclectique à travers les lieux et les époques : au gré du hasard alphabétique et de la subjectivité des auteurs3, le lecteur se familiarise ainsi avec des thématiques variées.

3L’ouvrage présente en effet nombre de personnalités d’hier et d’aujourd’hui, mais ouvre ses pages aussi bien à la peinture, à la mode, aux pratiques, à la botanique, aux lieux et moments historiques qu’à la cuisine et au football. Certaines notices retranscrivent également des textes ou des extraits dans des registres très variés : relevons par exemple la présence alléchante d’une recette de fonio au poulet, un poème d’Abdellatif Laâbi4, « Femme noire » de Senghor, des vers du poème « Souffles » de Birago Diop5, quelques paroles de la chanson « Indépendance Cha Cha », des extraits de la lettre à la jeunesse (1985) d’Amadou Hampâté Bâ et une magnifique lettre envoyée par Patrice Lumumba à sa femme Pauline depuis sa prison.

4Dans les différentes notices, les deux auteurs entremêlent éléments factuels, digressions et anecdotes personnelles de façon bien souvent décontractée ; ainsi, à propos d’Addis‑Abeba : « l’Éthiopie, c’est aussi Addis‑Abeba, sa capitale, qui garde la couleur tendre de nos premières vacances. Nous avions l’œil fiévreux, la coupe afro, le front haut, de grosses lunettes sur le nez mais pas d’acné, Dieu merci ! » (p. 19). Les auteurs initient un véritable dialogue avec leur lecteur, l’interpellant en lui donnant des conseils ; toujours à propos d’Addis‑Abeba, ils suggèrent en effet : « Envie d’un dérèglement des sens ? Allez vous perdre dans le labyrinthe du Mercato, le plus grand marché ouvert d’Afrique » (p. 21). Ou encore, dans la notice consacrée à l’écrivain somalien Nuruddin Farah : « une Somalie qui fera palpiter ton cœur, ami lecteur, si tu as une heure ou deux de lecture à lui accorder » (p. 148). Parfois, c’est l’humour qui est au centre d’une notice, comme dans celle consacrée aux vertus curatives du Bissap : « ça ne coûte rien d’essayer, même si vous ne serez pas remboursé par la Sécurité sociale… » (p. 65).Tout ceci contribue à déjouer les attentes du lecteur, et/ou s’intègre peut‑être dans une volonté auctoriale de s’adresser à un « lectorat jeune, qui n’a pas les œillères d’avant », comme le mentionne A. Waberi dans un entretien de la RTS et comme le laissait présager la couverture de l’ouvrage6.

Enjeux

5Qu’on ne s’y trompe cependant pas : si les auteurs du Dictionnaire enjoué des cultures africaines ne veulent pas montrer l’« Afrique comme un réservoir de malheurs » (p. 13), le ton enjoué annoncé dans le titre laisse à l’occasion sa place à l’hommage — nous pensons par exemple à l’entrée « André Gide », mentionnant son Voyage au Congo : « Voyage au Congo a au fond enfanté la rébellion, encouragé les « damnés de la terre » et rendu la fierté aux peuples opprimés. En cela nous pouvons dire un seul mot à l’auteur : merci ! » (p. 169). S’y trouvent aussi des réclamations — la notice « Herero » par exemple, se termine sur cette phrase : « Et nous réclamons plus de lumière, pour ceux‑là qui furent nos ancêtres » (p. 174) — et une dénonciation salutaire qui apparait d’ailleurs dès la première épigraphe, citant l’homme d’état Jomo Kenyatta : « Lorsque les Blancs sont venus en Afrique, nous avions les terres et ils avaient la Bible. Ils nous ont appris à prier les yeux fermés : lorsque nous les avons ouverts, les Blancs avaient la terre et nous la Bible. » Une place toute particulière est ainsi accordée aux relations interculturelles entre l’Afrique et l’Europe par exemple, en contexte colonial notamment, comme dans les entrées consacrées à André Gide, à la Vénus Hottentote (Saartjie Baartman) ou encore à Tintin au Congo. Il ne s’agit en effet pas seulement de permettre au lecteur d’entre‑apercevoir, précisément par l’aspect « éclaté du Dictionnaire et son goût assumé d’inachevé » (p. 12) la pluralité et l’effervescence des cultures africaines, « l’énergie magnétique du Continent » (p. 9) mais aussi de « rapprocher les gens »7 et de percevoir les enjeux auxquels le Continent a été, est, ou sera confronté. En ce sens, l’ouvrage revêt une dimension politique, et les deux auteurs montrent que ces enjeux ne diffèrent guère de ceux qui attendent le reste du monde8 (lire à ce propos l’entrée « réfugiés climatiques », passionnante par ailleurs).

6Bien entendu, un tel Dictionnaire enjoué des cultures africaines ne se veut pas exhaustif : ainsi, des entrées qu’on aurait pu attendre (« Afrique » ou encore « colonisation » par exemple) en sont absentes et les notices les plus courtes laissent parfois le lecteur un peu sur sa faim. Dans tous les cas, il s’agit d’une belle initiation aux cultures africaines, qui ne demande qu’à être complétée : le lecteur poursuivra sans aucun doute sa découverte avec le prochain tome de ce dictionnaire, puisque les auteurs nous l’annoncent dans l’entrée « Mbappé, Kylian ».