Acta Fabula
ISSN 2115-8037

Dossier critique
2020
Novembre 2020 (volume 21, numéro 10)
titre article
Hugues Diby et Maframa Ouattara

Les littératures africaines de langues europhones & leur désir d’Afrique

African literatures of Europhone languages and their desire for Africa
Boniface Mongo‑Mboussa, Désir d’Afrique [2002], Paris, Gallimard, coll. « Folio essais », 2020, 383 p., EAN 9782072877940.

1Écrivain, critique littéraire et éditeur de l’œuvre de Tchicaya U Tam’si, Boniface Mongo‑Mboussa est un spécialiste des littératures d’Afrique ; ses travaux couvrent autant l’émergence que les réceptions de ces productions fictionnelles, au niveau régional et international. Publié initialement en 2002, Désir d’Afrique est un premier essai qui a connu, il y a désormais vingt ans, un très grand succès critique. Accueilli dans la collection « Continent noir » chez Gallimard, il passe aujourd’hui dans la collection « Folio » du même éditeur : ce qui était considéré comme pièce d’une série de niche, pour ne pas dire un ghetto pour certains, est aujourd’hui intégré à une collection qui aborde des problématiques de façon transversale, sans mise en avant des appartenances. La différence est de taille et signale sans doute un changement important quant à la découverte des productions littéraires de langue française caractérisées par des imaginaires extra‑européens. La clarté de la démarche initiale, sur laquelle nous allons nous arrêter, a permis la reprise à l’identique, en format de poche, du volume, qu’il s’agisse de ses différents chapitres, de la préface d’Ahmadou Kourouma ou de la postface de Sami Tchak.

2Désir d’Afrique est une synthèse de réflexions et de témoignages sur les littératures africaines. Le choix du pluriel, avec « les littératures », sous‑entend la présence d’un discours hétérogène produit par différents acteurs littéraires : écrivains et critiques africains, antillais ou français. C’est en ce sens que la réflexion de B. Mongo‑Mboussa portant sur la littérature africaine motive la présence des écrivains appartenant à des espaces diasporiques. Il s’agit entre autres des Antillais Édouard Glissant et Daniel Maximin, et des critiques littéraires français tels que Jean‑Marc Moura et Bernard Mouralis. L’analyse de B. Mongo‑Mboussa porte sur un corpus varié écrit en langue française et anglaise ; l’ouvrage est composé de six chapitres autonomes qui offrent des réflexions sur la littérature africaine puis des interviews menées avec des auteurs significatifs. Le but de cette complémentarité discursive permet de croiser des points de vue, des époques et des espaces, afin de mieux caractériser ces littératures africaines.

3L’essayiste propose une histoire de la littérature africaine francophone, de ses balbutiements avec les auteurs de la Négritude, jusqu’aux productions contemporaines du début des années 2000. B. Mongo‑Mboussa s’oppose à la démarche des historiens de la littérature africaine qui «ne cessent d’analyser celle‑ci en termes de ruptures, disqualifiant ainsi, de manière insidieuse les classiques » (p. 21). Face à une telle approche de l’analyse des productions de la littérature africaine jugée défaillante, l’auteur démontre que les discours littéraires africains s’échelonnent non pas en termes de ruptures générationnelles liées aux positionnements des auteurs et de leurs œuvres mais selon une réalité historique en perpétuel renouvellement. Ainsi, il revendique une nouvelle voie pour l’histoire littéraire, passant par la relecture des classiques et ses influences thématiques sur les productions littéraires contemporaines.

4L’intitulé de l’ouvrage, Désir d’Afrique, montre en filigrane comment l’attachement ou l’affection des écrivains pour le continent est l’une des conditions principales de possibilité de la littérature africaine et antillaise. Au regard du contexte d’émergence de cette littérature africaine1, celle‑ci se présente comme un geste de réaction face au non‑désir de l’Afrique, d’où le constat d’Ahmadou Kourouma, pour qui les écrivains africains font « une littérature de la mauvaise conscience de l’Occident et de la France » (p. 15). Il s’agit d’une littérature revendicatrice faite de répliques face à l’hégémonie occidentale, plus particulièrement celle de la France. Pour paraphraser l’auteur du roman Les soleils des indépendances, il appert de constater que c’est pour le désir d’Afrique que les écrivains africains se sont armés de plume (p. 15). Ainsi, « ils ont démontré que l’Afrique, le premier continent de l’humanité, avait — écrites ou non écrites — de multiples traces de son passé multimillénaires » (p. 15‑16). Cet exemple parmi tant d’autres montre de façon très convaincante comment les auteurs africains se sont servis de la littérature écrite comme contre‑discours — pour agencer leur désir d’Afrique — face à l’imposture européenne. En ce sens, qui désire l’Afrique ? Qui désire les littératures africaines ? Quelles sont les caractéristiques (thématique, esthétique, poétique) de ces littératures ? Comment cette idéologie du désir d’Afrique se manifeste‑t‑elle à la fois chez l’auteur africain et dans sa création fictionnelle. Quelle place occupe les littératures africaines dans la république mondiale des Lettres ? C’est sur la piste de toutes ces questions que B. Mongo‑Mboussa convie son lecteur, de façon très stimulante.

La question de la mémoire

5La question de lamémoire s’avère fondamentale dans l’histoire de la littérature africaine, conviction del’essayiste dès l’ouverture de son propos. En effet, l’ensemble des acteurs littéraires et leurs œuvres de fictions montrent que la mémoire joue un rôle significatif dans la structure des récits fictionnels et cela à travers plusieurs thèmes et motifs littéraires. Qu’il s’agisse de la mémoire des origines ou d’un « désir de mémoire » (p. 62), c’est‑à‑dire la matérialisation par écrit du vécu, la remémoration est une pratique littéraire à laquelle s’adonnent les écrivains africains. Née dans le contexte historique de la colonisation, la littérature francophone reste intimement rattachée à la narration des expériences passées et à « la puissance des racines » (p. 22). A ce sujet, B. Mongo‑Mboussa invite le lecteur à accorder un intérêt particulier aux textes classiques, dans la mesure que ceux‑ci témoignent de cette tradition littéraire, mais surtout parce qu’ils marquent l’élément déclencheur de l’innovation stylistique et narrative de la littérature négro‑africaine. En effet, la question de la mémoire se dessine comme une problématique centrale dans la relecture du fait colonial niée par l’Occident. Pour l’évoquer, les auteurs africains usent de différentes stratégies liées à des contextes spécifiques. Selon B. Mongo‑Mboussa, « si, au niveau de la France, on occulte la mémoire coloniale, chez le colonisé, plus précisément chez l’écrivain africain, se dessine une volonté de relire le fait colonial » (p. 65). C’est dans cet élan d’idée que celui‑ci situe le premier texte classique, Chaka de Thomas Mofolo, publié en 1925 en anglais, puis en traduction française en 1939. Investi d’une référentialité historique, l’espace romanesque donné à lire par l’auteur, dans sa forme comme dans sa tonalité manichéenne, génère dans la littérature africaine europhone la première illustration de la figure historique de Chaka. Depuis lors, plusieurs réadaptations ou réécritures de la même figure ou encore d’autres figures historiques d’Afrique ont vu le jour. Outre la saisie de cette originalité, B. Mongo‑Mboussa s’arrête sur un fait manichéen de l’histoire littéraire africaine : l’idéologie négritudienne et sa vision essentialiste. Cette dynamique idéologique consiste en la rupture du discours classique de l’institution française au profit de la revendication de la dignité africaine. Celle‑ci préfigure donc une ligne de conduite dont l’originalité poétique est d’énoncer « le mythe de l’Afrique traditionnelle harmonieuse et éternelle victime de l’Histoire » (p. 27). L’essayiste met en avant les reproches faits — par les intellectuels africains — à cette initiative datée, mais son désir de relecture des classiques permet aussi de saisir la puissance fondatrice de cette volonté de reconnaissance, foncièrement liée à un temps et un espace. C’est d’ailleurs ce que B. Mongo-Mboussaa défendu dans un article plus récent2. La Négritude, dont Cahier d’un retour au pays natal du Martiniquais Aimé Césaire est la Bible, fait polémique dans son versant géographique antillais. En effet, elle rend otage l’Antillais d’une vision culturelle africaine qui n’est pas la sienne. De ce contexte polémique va naître la créolité dont les enjeux littéraires apparaissent comme une « anti‑négritude » (p. 286). En cela, témoigner de la revendication d’« une lecture créole du monde créole » (p. 286), c’est mettre en exergue —— pour les Antillais — un outil littéraire solide adapté à la mémoire et à l’histoire insulaire. Ce paradoxe des mémoires idéologiques et des histoires montre une vision partagée du désir d’Afrique selon les espaces d’appartenance.

6Le parcours chronologique proposé conduit aux auteurs de l’époque des indépendances qui, selon B. Mongo‑Mboussa, abordent la mémoire coloniale en usant de stratégies et de ruse. En référence à cette thématique, l’auteur constate une transformation de l’abord de la mémoire par des auteurs tels Ahmadou Kourouma, Mongo Béti et Tchicaya U Tam’si. Avec eux, un point d’honneur est donné à la révision de l’histoire en ce sens que « revisiter la mémoire coloniale franco‑africaine participe plus d’une volonté de savoir que d’un besoin de célébrer les luttes héroïques des Africains contre le colonialisme » (p. 74). Dès lors, il est à constater que la prise en charge, dans la fiction, de la mémoire coloniale, prend des formes très diverses, tant par son traitement idéologique que par sa construction stylistique et poétique. Il en est de même en ce qui concerne les enjeux de cette évocation mémorielle. Dans le prolongement de ces constats, l’essayiste fait référence à Wole Soyinka qui soutient qu’« on ne doit pas se surcharger en portant la mémoire sur sa tête comme un fardeau. Mais la mémoire devrait nous servir en arrière‑plan » (p. 81). Celle‑ci est donc une force créatrice et peut guider la plume. Un cas typique de cet exercice mémoriel et historique est mis en évidence par B. Mongo‑Mboussa, avec le cas tragique du Rwanda. Il s’agit du projet d’écriture littéraire bien connu « Écrire par devoir de mémoire », initié par le poète tchadien Nocky Djedanoum, qui a permis à plusieurs écrivains d’Afrique et de la diaspora de vivre sur les lieux du génocide et y puiser la force de revisiter, par la fiction, ces événements aussi traumatiques que ceux de l’époque coloniale. Toutefois, avec le Rwanda, l’engagement s’étend sur deux volets : faire un témoignage de l’horreur, puis, sensibiliser et conscientiser à partir du génocide. A travers le partage de l’expérience des Rwandais, les fictions génocidaires interrogent l’origine du massacre et font une représentation du chaos. Le but du projet littéraire de 1998 consistait, pour reprendre les mots de B. Mongo‑Mboussa, à « briser le silence des rescapés du génocide rwandais, et partager leur douleur » (p. 187), sans pathos, mais en actualisant la fameuse notion d’engagement, topos de l’écriture des anciens colonisés. Celui‑ci est assumé, comme l’avait formulé l’initiateur du projet : « le Rwanda est un sujet douloureux. Et rien que pour la mémoire des morts, nous avions l’obligation morale d’aller jusqu’au bout » (p. 195).

7La restauration de la mémoire des origines (qu’elle soit continentale ou diasporique, coloniale ou génocidaire) implique toujours la mise à nu, pour B. Mongo‑Mboussa, du mal‑être humain (les blessures intérieures, psychologiques et le trauma profond) tout en jouant également un rôle thérapeutique. Toutefois, il démontre, grâce au regard croisé d’auteurs africains (francophones et anglophones) et antillais, que l’engagement littéraire n’est pas que désir d’une mémoire réparatrice, pour soi, mais qu’elle implique aussi la réception de ces voix d’ailleurs, mettant en scène des mondes extra‑européens dans des langues europhones.

Qui désire les littératures africaines ?

8Cette question posée de façon provocatrice par Sami Tchak dans sa postface au volume (p. 368) — puisqu’elle rouvre le débat en conclusion ! — pointe les difficultés rencontrées par ces littératures nommées africaines et antillaises dont la réception est très instable et marginale. Cet accueil peu glorieux est, selon B. Mongo‑Mboussa, un problème autant régional qu’international qui soulève plusieurs questions : pour qui écrit l’écrivain africain, antillais ? Ou pour qui devrait‑il écrire ? L’écrivain est de façon régulière en situation de contraintes et de négociations, car partagé entre deux publics : son public de cœur (africain) et son public de raison (occidentale). Cette catégorisation du lectorat faite par Mohamadou Kane illustre la double attente que l’écrivain africain doit satisfaire. Chaque public exige de lui une attitude particulière, de sorte que celui‑ci se trouve dans une position d’entravé. Il est dans un dilemme que traduit B. Mongo‑Mboussa :

L’écrivain africain est piégé dès le départ et devrait se montrer vigilant pour éviter que son discours ne soit récupéré ni par son lectorat de cœur qui le condamnerait à magnifier l’Afrique, ni par son lectorat d’adoption qui a souvent de l’Afrique une image figée, celle d’un monde dans lequel vit encore ce bon sauvage cher à Montaigne et Diderot. (p. 33)

9Les exigences des lecteurs d’Afrique se distinguent de celles des lecteurs internationaux. Face à ces horizons d’attentes spécifiques, à quel public l’écrivain africain devrait‑il être le plus fidèle ? À partir d’une approche en sociologie littéraire, B. Mongo‑Mboussa fait un inventaire du marché des littératures africaines. Après observation, celui‑ci constate l’absence d’une politique éditoriale compétente en Afrique et aux Antilles, ce qui rend plus redoutables les lecteurs internationaux (p. 33). Les littératures africaines dépendent fortement des publics étrangers qui, au regard de leur richesse économique, disposent des instances de légitimations nécessaires à l’épanouissement d’un auteur. Cette dépendance à l’égard de l’Europe met les littératures africaines dans des conditions précaires qui les empêchent de s’affirmer. Jean Michel Devésa dans l’interview intitulé « Mort et vie de Sony Labou Tansi » interpelle sur les exigences des institutions éditoriales françaises qui voudraient que l’auteur africain et antillais cultivent un exotisme de bon aloi (p. 339). Ce débat — largement exposé et discuté depuis la première édition de cet essai — est exemplifié avec les échanges de Sony Labou Tansi avec son éditeur, comme cela a aussi été montré depuis avec Yambo Ouologuem3 : les éditions du centre nient la pratique littéraire de l’écrivain et font en quelque sorte des littératures africaines une littérature de contrainte.

10L’absence d’une vie littéraire satisfaisante est, parmi tant d’autres, une des difficultés que rencontrent les littératures africaines. A cela, il faut ajouter le manque régulier d’une culture du livre dans les espaces d’Afrique. Cette réalité est également partagée par les écrivains antillais et les interviews réalisées par B. Mongo‑Mboussa permettent de saisir de façon très concrète les problèmes évoqués. C’est cela qui se dévoile avec le Guadeloupéen Ernest Pepin :

Je suis tout de même enclin à penser que le lectorat guadeloupéen, même augmenté de la « diaspora », demeure assez étriqué. Le livre n’est toujours pas une préoccupation majeure. Il arrive, de plus, que la distribution fasse preuve de certaines défaillances. Les librairies ont peur des stocks et le public réagit à l’évènement puis passe à autre chose. Par ailleurs, peu de textes sont étudiés dans les établissements scolaires, ou très épisodiquement. Nous sommes encore loin du potentiel réel. (p. 284)

11Tout porte à croire que le public de cœur de l’auteur antillais est loin d’être fiable et satisfaisant. Ces failles mettent en relief la non‑autonomie de son territoire littéraire. Dès lors s’impose de trouver des alternatives à cette dépendance. L’autonomie des littératures africaines passe par la mise en place d’une politique littéraire efficace. Wole Soyinka, Prix Nobel de littérature, incite à la création des prix littéraires régionaux, qui seront non seulement décernés aux auteurs du continent, mais aussi à des auteurs internationaux. Toutefois, à condition que ces prix portent « le nom d’une institution africaine, d’une divinité africaine, ou encore d’un personnage célèbre, fils ou fille d’Afrique, et on doit faire de sorte que le monde aspire à l’obtenir » (p. 78). Cette incitation a pour but de favoriser le rayonnement de la vie littéraire en Afrique. Aussi, ces prix pourront avoir une renommée internationale et réduire la dépendance des auteurs africains vis‑à‑vis des prix d’outre‑mer. En plus de ce désir d’une politique de légitimation dynamique, B. Mongo‑Mboussa propose la promotion de la paralittérature, car celle‑ci « aurait pu contribuer à fidéliser le lectorat moyen […]. Sur le plan symbolique, elle aurait servi de véritable contre‑littérature susceptible de récuser les stéréotypes racistes et dévalorisants de l’homme noir » (p. 34). De ce programme rédempteur, force est de constater que le public ciblé est le public de cœur. La paralittérature répond aux exigences des lecteurs d’Afrique. Le succès de la « collection Adoras » en Côte d’Ivoire évoqué par le critique en est une preuve tangible (p. 35).

12Ainsi, faire désirer les littératures africaines passe par l’élaboration de programmes différents, tant politiques, économiques que culturels ; ce constat formulé en 2002 garde toute son actualité en 2020. Autant la légitimation de ces littératures nécessite des ressources économiques pour le développement d’une vie littéraire autonomes en Afrique et Antilles, autant elle doit prendre en compte les attentes du lectorat national et international. Cependant, si l’enjeu véritable des littératures africaines est de légitimer leurs positionnements institutionnel, esthétique, théorique et mémoriel, tant au niveau régional qu’international, quel rôle joue la critique internationale dans ce désir d’affirmation et de reconnaissance des littératures d’Afrique et d’Antilles — comme pratique singulière d’une conscience créatrice ?

Le désir de l’ailleurs ou les représentations européennes de l’Afrique

13B. Mongo‑Mboussa veut démontrer, dans le chapitre « Odeur de l’Autre » (p. 301) dont le titre est inspiré d’un essai de Valentin Mubimbe, comment la culture européenne conçoit ou désire l’Afrique. Pour cela, il exploite judicieusement la notion d’« ailleurs » que Jean‑Marc Moura a développée en 1998 dans L’Europe littéraire et l’ailleurs. Y est défini « l’ailleurs » comme « un domaine d’expérience, effectif ou imaginaire, déjà habité par d’autres et dans lequel un personnage peut pénétrer4 » ; il s’agit donc d’une représentation européenne de domaines géographiquement et historiquement situés, une perspective exogène de la représentation d’un ailleurs devenu aujourd’hui lieu d’origine de littératures africaines en langues europhones. Cette réflexion sur les développements des littératures africaines est prolongée par le regard critique de chercheurs européens qui ont éclairé le fonctionnement et les déterminismes (historiques, politiques, idéologiques) de l’histoire littéraire africaine. Il s’agit entre autres de la théorie postcoloniale née aux Etats‑Unis et que Jean‑Marc Moura a fait mieux connaître en France spécialement. L’essayiste considère ce rapport à la spécificité postcoloniale comme essentiel pour la fin du xxe siècle — qu’on appelle désormais la globalisation —, en ce sens qu’elle « permet de penser la littérature dans les rapports centre/périphérie, qui sont une donnée essentielle dans le monde actuel » (p. 343). Avec Bernard Mouralis, B. Mongo‑Mboussa revient à la vision primitiviste du noir de l’époque coloniale, nourrie d’une tradition ancienne, mais qui s’est renouvelée dans la culture occidentale moderne. Il appert de constater, selon Mouralis, que cette dichotomie entre peuple primitif africain et peuple civilisé occidental maintient selon une idéologie raciale une « identification » (p. 321) de chacun. Cette dynamique d’opposition, toujours d’actualité5, a été le motif d’ébauche de l’innovation littéraire africaine et permet de considérer, selon Mouralis, que la stratégie littéraire africaine négritudienne (dès les années 1930), positionnée dans la grande tradition littéraire internationale, a donné sens à l’histoire littéraire africaine. Ensuite, l’historien Philippe Dewitte et B. Mongo‑Mboussa interrogent le regard porté sur l’homme noir en Occident, encore aujourd’hui : « des stéréotypes du passé, des images paternalistes et racistes ont resurgi dans les années 80 sans que personne n’y trouve à redire, ce qui en dit long sur la rémanence de l’inconscient collectif français » (p. 358). L’historien pointe ce qui disqualifie, bien que selon lui la lutte contre le déni d’humanité ne puisse pas signifier « revendiquer une identité mondiale factice » (p. 360) ou encore un panafricanisme intercontinental, dont la portée idéologique se révèle utopique et dangereuse de nos jours. Néanmoins, il faut « faire en sorte que chacun se sente bien dans sa peau. Car même s’il ne l’exprime pas, l’homme noir est sans doute à cause de l’histoire de la traite négrière celui à qui on demande quotidiennement et insidieusement de fournir le brevet de son humanité » (p. 268). Une telle formule renvoie tristement aux diatribes du Roi Christophe dans la pièce d’Aimé Césaire, publiée en 1963…


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14Désir d’Afrique de B. Mongo‑Mboussa fait écho aux perpétuels défis des littératures africaines écrites en langues europhones, depuis l’époque coloniale jusqu’à celle dite moderne. La singularité théorique et critique de l’auteur s’est manifestée tantôt par des voix d’auteurs et de critiques littéraires, tantôt par une actualisation et une réévaluation personnelle visant l’histoire littéraire africaine. Mais, contrairement à des approches critiques des littératures africaines qui ont dissocié le monde francophone africain, antillais et anglophone, B. Mongo‑Mboussa opte pour un désir d’Afrique en tant que trope dont le travail d’écriture, c’est‑à‑dire de représentation de la scène d’Afrique ou de l’homme noir répond à des spécificités selon des pays et des aires géographiques qui se complètent et se compénètrent. En ce sens, ce volume littéraire se démarque par la cohérence des contributions qui s’y succèdent et la concentration autour d’une double thématique complémentaire : la question des mémoires partagées (Afrique, Antilles, Europe) et du désir d’Afrique. Quand bien même cette formulation d’un désir propose des caractéristiques innovantes pour façonner l’image d’une humanité noire et donner aux littératures africaines la place qu’elles méritent sur l’échiquier mondial littéraire, B. Mongo‑Mboussa note avec pessimisme la dépendance de celles‑ci vis‑à‑vis des institutions éditoriales du centre et leur tentation de toujours la voir « verser dans le folklore de l’exotisme » (p. 357). Par ailleurs, l’auteur termine son ouvrage avec deux chapitres dont la portée critique est significative pour l’histoire littéraire africaine. Le dernier chapitre déjà mentionné, « L’odeur de l’Autre », s’associe au travail innovant de la critique littéraire occidentale à propos de la représentation du monde noir et de la réception de cette littérature périphérique6 : elle est pensée, non plus à partir d’une tradition imagologique de domination mais d’une anthropologie de l’Autre dont le but est de briser l’injustice sociale et de mieux cerner la poétique postcoloniale de ces littératures. La postface de Sami Tchak, quant à elle, interpelle les auteurs d’Afrique sur l’essoufflement « des littératures écrites, et surtout écrites dans les langues des colonisateurs, le français, l’anglais, etc. » (p. 363). Selon son auteur l’urgence actuelle est de poser la vraie question du rôle des littératures africaines pour les sociétés, mais aussi de mettre l’accent sur le travail d’écriture : « construire oralement un sens sur l’écrit. Puisque c’est de cela qu’il s’agit : amener l’écrivain à se dire, provoquer l’oralité de l’écriture » (p. 368).

15Nous pourrions conclure avec Boniface Mongo‑Mboussa que l’impératif de décentraliser les littératures africaines a été tout le combat du xxe siècle. Ainsi, à partir de sa démarche historique fondée sur une relecture des classiques, mais aussi d’un regard croisé en signe d’apport mutuel d’auteurs africains, antillais et français sur les littératures africaines, Désir d’Afrique sonne comme une interpellation à renouveler l’intérêt pour l’Afrique. Le regain de sa créativité fictionnelle, son désir de reconnaissance mondiale etla saisie de son humanité seront déterminants pour ce xxie siècle. En tant que nouveaux lecteurs de cette riche contribution, nous ne pouvons que nous en réjouir.