Acta fabula
ISSN 2115-8037

2020
Octobre 2020 (volume 21, numéro 9)
titre article
Bénédicte Louvat

L’âge des possibles : le théâtre tragique du XVIe siècle

The age of possibilities: the tragic theater of the XVIth century
DOI: 10.58282/acta.13157
Théâtre tragique du XVIe siècle. Jodelle – Des Masures – La Taille – Garnier, éd. Emmanuel Buron et Julien Goeury, Paris : GF-Flammarion, 2020, 512 p., EAN 9782081452145.

1Si l’on trouve en format poche, et depuis plusieurs années, non seulement le théâtre de Corneille, Molière et Racine, mais également Le Véritable Saint Genest de Rotrou, La Mariane de Tristan L’Hermite ou Les Amours tragiques de Pyrame et Thisbé de Théophile de Viau, pour s’en tenir à quelques pièces du xviisiècle éditées dans la collection GF-Flammarion, il n’existait jusqu’à présent qu’une édition du théâtre du xvie siècle au format poche : celle des Juives de Garnier procurée par Michel Jeanneret pour la collection « Folio Théâtre » en 2007. C’est peu de dire que l’anthologie conçue par Emmanuel Buron et Julien Goeury vient combler un manque : elle rend enfin accessible au plus grand nombre un florilège de tragédies qui n’avaient bénéficié jusqu’à présent que d’éditions savantes, pour certaines un peu anciennes — même s’il faut rappeler l’existence d’un vaste programme éditorial franco-italien qui, depuis 1986, ambitionne de donner à lire l’intégralité du Théâtre français de la Renaissance (Florence/Paris, Olschki/PUF, 1986-, 17 volumes parus).

2L’entreprise s’inscrit dans un important mouvement de renouvellement du discours sur le corpus tragique de la période, qui se manifeste de plusieurs manières : par différentes publications collectives générées par les programmes des Agrégations de lettres (sur Hippolyte et Les Juives ou Hippolyte et La Troade de Garnier, pour les plus récents), par la parution du beau volume de l’« Avant-Scène théâtre » consacré au théâtre français du Moyen Âge et de la Renaissance (dir. Darwin Smith, Gabriella Parussa et Olivier Halévy), par des thèses récentes (celles de Florence Dobby-Poirson ou de Nina Hugot notamment), mais également par la mise en scène de Cléopâtre captive par Charles Di Meglio et la présentation du spectacle à la Bibliothèque nationale de France et au Château-Musée d’Ecouen en 2018.

3La tragédie du xvie siècle a désormais droit de cité et fait l’objet d’approches et de travaux neufs, riches et pour tout dire passionnants, auxquels E. Buron, l’un des maîtres d’œuvre de cette anthologie, a contribué avec énergie et constance. Son complice, J.Goeury, est par son expertise en matière d’écrits et de discours protestants, à l’origine de l’œcuménisme esthétique et religieux qui caractérise cette anthologie. Car qui dit anthologie dit évidemment choix ; mais celui qui a été retenu est particulièrement pertinent. D’abord parce que les quatre pièces qu’on lira, Cléopâtre captive (1553) d’Étienne Jodelle, David combattant (1563) de Louis Des Masures, Saül le furieux (1572) de Jean de La Taille et La Troade (1579) de Robert Garnier s’échelonnent au long de vingt-cinq années essentielles pour le genre ; ensuite parce que ces pièces puisent dans les trois grandes catégories de sujets (historiques, mythologiques et bibliques, ou plus justement vétéro-testamentaires) ; enfin et surtout, car c’est l’originalité de cette anthologie, parce qu’elles mettent au jour les fractures esthétiques et confessionnelles qui caractérisent les pratiques tragiques du temps.

4La tragédie n’est alors en rien unifiée ; elle est un terrain d’expérimentations et d’affrontements, au sein duquel le positionnement par rapport au legs antique a partie liée avec les choix religieux. Ainsi, aux côtés de la toute première tragédie à l’antique, mais bâtie à partir d’un sujet historique qui n’avait pas fait l’objet d’une tragédie chez les Anciens, on lira avec profit la première pièce d’une trilogie militante, les Tragédies saintes de Des Masures qui, tournant le dos aux efforts humanistes d’un Jodelle ou d’un Grévin, revient à la formule de l’Abraham sacrifiant de Théodore de Bèze et notamment à ses « cantiques » en lieu et place des « chœurs » à l’antique (les partitions de ces cantiques à quatre parties, présentes dans l’édition originale, sont d’ailleurs reproduites) ; avec Saül le furieux, « tragédie prise de la Bible, faicte selon l’art et à la mode des vieux Autheurs Tragiques », le sujet biblique paraît néanmoins compatible avec les principes aristotéliciens, dont La Taille est l’un des premiers commentateurs en France ; enfin, La Troade fournit l’exemple d’une réécriture de plusieurs tragédies antiques d’Euripide et de Sénèque, composée par celui qui s’est alors imposé comme le spécialiste du genre tragique.

5La variété des pièces, qui se fait sentir dans le travail du vers, le traitement des personnages individuels et collectifs, le choix de montrer ou de raconter les actions violentes — le combat de David et Goliath est traité frontalement dans David combattant, à rebours du recours presque systématique au récit du messager ailleurs —, se manifeste aussi concrètement par les choix éditoriaux. Les éditeurs ont, en effet, souhaité rendre perceptible la présentation d’origine de ces textes de théâtre, présentation qui varie d’un auteur et, sans doute, d’un imprimeur-libraire à l’autre. D’où le maintien de la désignation du locuteur par les simples initiales de son nom dans les pièces de Jodelle et de Garnier, alors qu’elle est conforme aux usages modernes chez Des Masures et La Taille. La graphie n’est pas modernisée mais harmonisée et simplifiée, conformément aux usages qui prévalent dans les éditions de poche. Surtout, les éditeurs ont fait le choix, louable et assurément pertinent pour toucher un public non averti, de limiter la présentation générale et les notices en tête de chaque pièce et de multiplier les notes de bas de page qui viennent, en sus du glossaire, lever les difficultés de langue ou expliciter les références culturelles. Édition de son temps, cette anthologie présente enfin des textes de théâtre, destinés à la performance, et les différents paratextes, remarquables par leur efficacité et leur élégance, font la part belle aux éléments non-verbaux.

6Il reste à souhaiter que ce théâtre tragique trouve des prescripteurs, responsables de programmes d’enseignement ou de concours, mais aussi et d’abord des lecteurs, curieux d’arpenter ce laboratoire des possibles d’un genre naissant. Et, pourquoi pas ?, des metteurs en scène et comédiens impatients d’inventer avec lui de nouvelles pratiques de jeu.