Acta fabula
ISSN 2115-8037

2006
Mai 2006 (volume 7, numéro 2)
Esther Ouellet

Dire le(s) temps au Moyen Âge

DOI: 10.58282/acta.1312
Dire et penser le temps au Moyen Âge : Frontières de l’histoire et du roman, études recueillies par Emmanuèle Baumgartner et Laurence Harf-Lancner, Paris, Presses Sorbonne Nouvelle, 2005, 264 p.

1Le temps médiéval est intrinsèquement pluriel et ne saurait se concevoir que dans ses multiples représentations. Alors que, dans l’Antiquité, la conception cyclique du temps prend sa source dans les changements de génération, dans l’éternel recommencement des saisons, la conception chrétienne du temps avancée par certaines œuvres depuis saint Augustin divise l’éternité en six Âges du monde marqués par une intervention de Dieu, le dernier âge ayant commencé avec la venue de Jésus Christ. Le temps chrétien n’est pas pour autant davantage linéaire que le temps antique. De fait, les relations de pèlerinages, depuis les voyages d’Éthérie en Terre Sainte au IVe siècle, par l’action sanctifiante de la marche dans les pas du Christ, font coïncider deux temps : celui vécu par l’auteur(e), celui vécu par le Sauveur.

2C’est à l’étude des manières de dire et de penser le temps au Moyen Âge que se consacrent les études recueillies par Emmanuèle Baumgartner et Laurence Harf-Lancner dans le présent ouvrage.

3La première partie, « Dire le temps », s’intéresse aux manières autres de marquer le temps historique dans des œuvres et des supports divers.

4L’excellent article d’Olivier de Laborderie ouvrant cette partie se consacre aux versions anglo-normandes des généalogies en rouleau des rois d’Angleterre offrant, par les moyens réunis d’un schéma et de commentaires, un aide-mémoire de l’histoire d’Angleterre. L’auteur y étudie tour à tour les indications temporelles, l’ordre chronologique des règnes, et les particularités du temps biologique des rois en comparaison avec le temps royal. La chronologie, clairement commandée par la succession généalogique des règnes et par le support matériel des rouleaux, compense la rareté des indications temporelles, les dates étant imprécises ou carrément inexistantes. Pourtant, cette apparente chronologie est bouleversée lorsque certains règnes sont inversés, dans le but de légitimer un règne ou de déplacer la responsabilité d’une usurpation. « Entorse significative » (p. 34) qui ne peut qu’entraîner un décalage entre le commentaire et le schéma, notamment aux médaillons de sainte Marguerite et d’Henri II, afin de présenter les Plantagenêts comme les légitimes successeurs des anglo-normands. Enfin, quelques traits spécifiques, comme l’absence de description de la vie d’un roi avant son avènement au trône, ou comme l’importance visuelle des médaillons centraux réservés aux rois anglais, montrent que la charge royale est plus importante que le sang, puisque les usurpateurs ont droit au même traitement pictural que les souverains légitimes. Les rouleaux exposent une continuité dans l’histoire du royaume qui repose, non pas « sur les liens du sang mais sur la permanence du royaume » (p. 44). Notons au passage les magnifiques reproductions des rouleaux insérées dans le volume à la suite de l’article.

5L’article de Philippe Contamine se penche sur les chronogrammes1 présents dans certains textes historiographiques des XIVe-XVe siècles : la Chronique du Mont-Saint-Michel (1343-1468), les Grandes Croniques de Bretaigne d’Alain Bouchart, la chronique du Messin Philippe de Vigneulles, le Journal de la paix d’Arras (1415) d’Antoine de la Taverne et les « Croniques abregees par Castel croniqueur de France composee ». Dans ces textes, un même événement peut être traduit pas différentes formules de chronogrammes, lesquelles « donnent toute leur place aux images, aux allégories, aux symboles » (p. 57). Ainsi, la figure de Jeanne d’Arc est concernée par plusieurs chronogrammes. Il est intéressant de constater que les auteurs empruntent parfois des chronogrammes à d’autres sources et les reproduisent dans leur fonction exotique.

6L’article de Gillette Labory conclut cette partie, en analysant les systèmes de datation présents dans la Grande Chronique de Normandie, compilée au XIVe siècle à partir des deux premières rédactions (Chronique Brève de Normandie et Chronique intermédiaire), et amplifiée à l’aide du Roman de Rou de Wace (vers 1170) et des Récits d’un Ménestrel de Reims. L’auteure attire clairement l’attention sur l’imposition par le compilateur de la Grande Chronique de son propre système de datation. Les dates sont rares, imprécises, reprises presque aléatoirement des sources de la Grande Chronique, et concernent surtout l’avènement des règnes, les événements marquants et la durée des règnes. Plusieurs événements dont la durée est indiquée (règnes, visites, maladies) et dont les sources sont inconnues, donnent l’impression d’un témoignage personnel du compilateur, qui cherche à légitimer le pouvoir et à glorifier la dynastie normande. « Dépourvue de tout repère chronologique trop strict qui l’assimilerait au genre annalistique trop austère, agrémentée d’éléments légendaires qui la rapprochent de la littérature de divertissement, la GCN veut offrir à ses lecteurs/auditeurs une histoire attrayante du passé, d’un passé parfois reconstruit et dans lequel l’imaginaire est appelé à jouer un rôle » (p. 73-74).

7Les articles de la seconde partie, « Temps historique, temps vécu », se consacrent à des œuvres qui font un usage maîtrisé de la chronologie en superposant le temps du récit au temps historique, le temps mythique au temps vécu du chroniqueur.

8Armelle Leclerc, dans sa fine analyse de deux œuvres du début du XIIe siècle (Historia Francorum qui ceperunt Jherusalem de Raymond d’Aguilers et Dei gesta per Francos de Guibert de Nogent), montre comment se mélangent deux temporalités dans les chroniques de croisade : le présent historique et le passé sacré. Ainsi, certaines références à la Bible attirent l’attention sur un temps cyclique. Nogent utilise le Livre des Maccabées pour justifier l’avancée militaire en montrant que la Croisade franque se compare au modèle biblique en le surpassant (p. 84). Chez Aguilers, la Passion, citée en fin de chronique, explique les motifs spirituels de la Croisade. L’expédition des Francs, menée dans un espace géographique coïncidant avec les lieux saints, devient la « réitération de la Passion » (p. 80). Le retour aux sources, les références à l’Écriture, créent un flou entre l’événement vécu et l’événement sacré, de telle manière que les deux temps se synchronisent : le « présent sacralisé » (p. 100) devient l’accomplissement des prophéties bibliques.

9L’excellent article d’Élisabeth Gaucher analyse le code et les schèmes temporels dans l’Histoire de Guillaume le Maréchal, une biographie historique où le temps individuel s’inscrit dans le temps collectif. Le biographe y démontre une volonté d’organiser le temps, de l’orienter, dans des durées qui se veulent symboliques. Ainsi, aucune date d’année n’est mentionnée, tandis que certains repères religieux (Noël, Pâques, etc.), communiquent la valeur sacrée d’une fête religieuse à l’événement qui s’y rattache. Le récit s’organise en schèmes temporels contradictoires. Le temps cyclique manifesté dans un déterminisme profane par les nombreuses mentions des prophéties de Merlin et de la roue de la Fortune réplique au temps linéaire de la quête individuelle de Guillaume qui s’oppose au déclin du monde. Les temps multiples du récit complexifient d’autant le réel.

10Marie-Thérèse de Medeiros s’intéresse à la Chronique de Jean le Bel sur la vie d’Edouard III d’Angleterre, qui a été d’ailleurs utilisée comme source par Froissart et Jean d’Outremeuse. Le temps de la chronique paraît traversée par la subjectivité du chroniqueur qui parcourt à deux reprises le segment 1340-1356, la première occurrence rapportant les faits importants survenus à Liège ou concernant le Brabant, et la seconde revenant à la matière première de la chronique, l’histoire du roi Edouard. Le temps vécu du chroniqueur prime donc sur le temps historique et influence le contenu de l’œuvre. Cette primauté du temps du moi sur le temps du monde est signalée par la désinvolture de l’ordre chronologique et l’extraordinaire acuité de la perception de la durée chez Jean le Bel.

11Françoise Autrand consacre son étude au Livre de l’Advision Christine, qui se veut une histoire allégorique et métaphorique de France des origines à 1405, date de rédaction de l’œuvre par Christine de Pizan. L’auteure s’intéresse, beaucoup plus qu’au temps, à la nature de l’histoire dans le Livre de l’Advision, qui montre une « charmante composition imaginaire des origines troyennes, un raccourci de la succession des trois races royales, un passé effacé devant un présent riche de péripéties » (p. 148). Ainsi, malgré les huit chapitres (VI à XIV) réservés à l’histoire de France, on ne peut pas à proprement parler, considérer l’œuvre de Christine comme un livre d’histoire.

12L’article suivant, par Giovanna Angeli, s’intéresse également à une œuvre de Christine de Pizan, Le Livre des fais et bonne meurs du sage roy Charles V (1404), une « chronique apologétique » (p. 151) composée selon une structure tripartite (histoire nationale, philosophie, histoire individuelle), comme le Livre de l’Advision Christine, d’ailleurs. Dans la première partie, constituée d’un survol historique et chronologique de l’histoire de la France depuis ses mythiques racines troyennes, le temps biographique et vécu du roi Charles V s’assimile au temps de l’Histoire grâce au tissu d’exempla (Moïse, Thémistocle, Polémon) auxquels peut se comparer le souverain. Temps vécu et temps historique sont donc fusionnés à cette occasion, comme ils le sont également dans d’autres œuvres de Christine de Pizan, afin que « la perception de la finitude d’une vie soit comparée à l’immensité, à l’infini des temps » (p. 161). Le passé est « présentifie » (p. 163), ramené dans le présent, dans une alternance constante entre l’ancien et le moderne.

13Enfin, les études de la troisième partie, « Entre histoire et roman », portent sur un corpus d’œuvres qui se situent aux frontières du roman et de l’histoire.

14Maud Simon analyse, dans les deux rédactions du Roman d’Alexandre en prose, les fonctions temporelles de l’ajout de prologues (passé) et d’épilogues (futur) à l’Historia Preliis dont ces œuvres se veulent la traduction. Ainsi, dans la première rédaction, le prologue lie l’histoire d’Alexandre à une thématique biblique afin d’orienter la lecture dans une « visée chrétienne » et d’assurer « la christianisation du héros païen » (p. 177). Le prologue de la seconde rédaction reprend un extrait de la Compilation de saint Alban, une histoire de la Macédoine, en métamorphosant la conception linéaire du premier prologue en conception cyclique du temps alors que l’histoire des rois macédoniens est marquée par la décadence, reprise de règne en règne jusqu’à Alexandre. Les parties ajoutées élargissent donc la perspective temporelle de la vie du héros macédonien en faisant d’Alexandre un personnage avant tout historique.

15 L’étude de Christine Ferlampin-Acher s’intéresse au roman de Perceforest, œuvre anonyme du XIVe siècle faisant office de réécriture idéologique de l’histoire de la Bretagne fondée par les troyens, mais civilisée par Alexandre. L’auteure, en analysant dans le Perceforest les sources historiques narrativisées dont l’objectif est d’apporter autorité et crédibilité à l’œuvre, en étudiant les désignations génériques du Perceforest (chronique, istoire, faits), montre bien toute l’ambiguïté du mot (h)istoire apposé à une œuvre qui peut être reçue autant comme une chronique que comme une fiction. L’Histoire, dans le roman, est soumises à plusieurs rythmes : « sur le mode des translationes, elle développe linéairement un passé qui ne cesserait de s’amender, les nains dépassant les géants ; elle est orientée vers la révélation à venir, dans le cadre d’une lecture providentielle ; elle est cyclique, de chutes en restaurations » (p. 205).

16Enfin, la contribution de Catherine Gaullier-Bougassas, parmi quatre romans mêlant temps de l’Histoire et temps de la fiction (Jean d’Avennes, la Fille du Comte de Ponthieu, Saladin et le Livre de Baudouin de Flandre), analyse plus particulièrement le découpage temporel, témoin déjà de prises de position idéologiques sur l’histoire, dans Saladin et Baudouin. Ainsi, alors que le genre de la biographie justifie le cadre temporel de Saladin, Baudouin est parsemé de dates précises (de 1180 à 1292), mais presque toujours erronées, signalant les libertés du romancier. Le devenir historique des personnages se trouve expliqué par un recourt à une temporalité fictive, à des événements et des exploits quasi merveilleux inventés par l’auteur, mais donnés comme connus et évidents, alors que d’autres cadres événementiels, comme les Croisades, sont volontairement escamotés. On assiste donc, dans Saladin et Baudouin, à une fictionalisation de l’histoire, une temporalité inédite apportant des explications nouvelles aux faits historiques (p. 235)

17Cet ouvrage présente, sans aucune prétention d’exhaustivité, et malgré quelques inégalités2, plusieurs excellentes contributions sur le temps au Moyen Âge. Il est remarquable de voir se rapprocher, dans un corpus aussi disparate, des visions semblables de l’écriture du temps au Moyen Âge, alliant à la fois les dimensions cycliques et linéaires, historiques et fictionnelles, d’un temps sur lequel l’auteur-compilateur possède toute liberté. Malgré cet asservissement commun du temps historique à l’idéologie du scripteur, il reste que, le plus souvent, le temps mis en avant dans ce recueil est celui de l’Histoire, universelle, nationale, chrétienne ou individuelle, ce qui est souligné par l’abondance des titres consacrés au genre historiographique dans la bibliographie en fin de volume. On ne peut que déplorer l’absence d’études sur les penseurs médiévaux et les philosophes qui réfléchissent sur le temps, tentent de le diviser, de le fractionner en unités plus ou moins grandes. « Dire le temps dans sa matérialité brute » n’advient jamais ? Ce n’est pas la leçon que transmet Honorius d’Autun, au XIIe siècle, lorsqu’il divise l’heure « en quatre points, dix minutes, quinze parties, quarante moments, soixante signes et vingt-deux mille cinq cent soixante atomes3 ».