Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2020
Avril 2020 (volume 21, numéro 4)
titre article
Claude Delmas

Enquête sur la parole intérieure des personnes incarcérées

Survey on the inner voice of incarcerated people
Stéphanie Smadja & Catherine Paulin, La Parole intérieure en prison, Paris, Éditions Hermann, coll. « Monologuer », 2019, 219 p., EAN 9791037001665.

1Comme l’indique leur titre, Stéphanie Smadja et Catherine Paulin se proposent d’analyser un type particulier de discours, celui de la parole intérieure des personnes incarcérées. Elles ouvrent ainsi un champ de recherche dun grand intérêt, au carrefour de la psychologie, des sciences politiques, du droit et de la sociologie. Chacun de ces domaines entre en résonance avec certains aspects du discours analysé. Deux motivations principales animent la recherche : en premier lieu, le projet didentifier la finalité globale du discours soumis à l’étude ; et en second lieu, la volonté de mettre à l’épreuve les perspectives générales en ayant recours à des analyses linguistiques serrées, qui n’éludent pas le détail. Sont ainsi mises à contribution les approches énonciatives (guillaumienne, post‑guillaumienne, benvenistienne, cognitiviste, etc.), sans omettre le cadre de la linguistique du texte. Stéphanie Smadja et Catherine Paulin ne négligent pas le problème que constitue « lemprunt doutils de la linguistique pensés pour le langage extériorisé » dans des analyses de la parole intérieure. Elles soulignent ainsi le caractère « peu probant des théories communicationnelles » dans ce domaine, et adoptent certains principes présentés dans les théories cognitives.

2Un premier chapitre présente les divers aspects de « lenquête de terrain et du protocole de recherche ». Le second chapitre expose certaines caractéristiques de la « représentation des « intérieurs » (vie, langage, et monologue). Le troisième chapitre traite du lien entre les repères prototypiques pronominaux les plus directs dans lespace intérieur, et présente les problèmes des pronoms et de la représentation de soi. Le quatrième chapitre illustre lun des thèmes récurrents, à savoir que lincarcération nimplique pas de manière exclusive un enfermement de limaginaire et un blocage linguistique — cest alors que la catégorie du nom prend le relais entre particularisation et inscriptions interculturelles. Le cinquième chapitre étudie le lien entre limage des procès, des états et des situations, ce qui conduit à se pencher sur la catégorie des verbes en tenant compte des spécificités des temporalités de la parole intérieure (endophasique). Se trouve enfin évoquée la catégorie de la phrase, catégorie qui simpose dans la tradition de la communication extérieure, mais qui se révèle problématique pour rendre compte du discours endophasique. Cest là l’un des points les plus intéressants de louvrage.

3Les études sur le type de discours envisagé ne sont pas nombreuses. Les auteures rappellent le rôle joué par les travaux de Vytgotski en ce qui concerne lextériorisation naturelle du langage intérieur chez lenfant, et en discutent les hypothèses. Leur position sappuie sur les principes élaborés dans le cadre du programme Monologuer, qui fournit un certain nombre doutils adaptés à l’étude du type de discours examiné. Après avoir exposé ce qui les rapproche et les distingue de leurs prédécesseurs (Vygotski, Georges Saint‑Paul le créateur du terme « endophasie » —, Egger, Wiley, etc.), les auteures, à linstar de Gabriel Bergougnoux, semploient à combler le manque de travaux ancrés dans le domaine de la linguistique. La réflexion et une pratique en profondeur ont conduit à préciser le protocole denquête sur le langage intérieur. Diverses expériences menées par Saint‑Paul, Hurlburt, entre autres, ont conduit Stéphanie Smadja à créer en 2014 le Protocole 2R adapté, que l’ouvrage présente dans le détail.

4Les participants passent par deux phases : dans la première, figure une période intermédiaire entre deux entretiens semi‑directifs, dans laquelle le participant est invité à « noter sur le vif et non rétrospectivement » sa vie intérieure dans un carnet endophasique, qui lui est offert (accompagné ou non denregistrements audio ou vidéo). Le participant nest pas obligé de confier au chercheur son carnet endophasique. Le carnet est scanné et restitué. La seconde phase commence et finit par un entretien. Les auteures consignent le détail de la mise en exercice des phases de lenquête. Elles évoquent la question de la « modification de lobjet par le regard sur lui » et celle de la transposition écrite du langage intérieur. Benveniste offre sur ce point un éclairage précieux, que les auteures retiennent avec à propos : « […] lacte d’écriture ne procède pas de la parole prononcée, du langage en action, mais du langage intérieur mémorisé ». En conséquence l’écriture constituerait le mode de transcription le plus adapté au langage intérieur, ce qui légitime le recours au carnet endophasique.

5Le chapitre 2 offre une présentation intéressante et originale de la prise en compte de la vie intérieure, et partant de la parole intérieure des participants dans le contexte carcéral. L’on a affaire ici à un croisement entre, dune part, limage que les participants se font de leur vie intérieure et du langage intérieur et, dautre part, les supports (carnets, entretiens, etc.), qui témoignent de leurs points de vue. Les « enjeux langagiers » quimpliquent la vie et la parole intérieures se trouvent ainsi mis en avant. Ce qui est récurrent est le « va et vient entre intérieur et extérieur », ces deux espaces étant médiatisés par le langage. Lenquête met au jour une modification de la vie intérieure, et par suite une « modification » de la parole intérieure, ainsi que le caractère « évolutif » de ces deux facettes de lintériorité. La modification y est vécue comme une « tension » entre intériorité et extériorité, et cette évolution peut parfois être identifiée via des marqueurs grammaticaux fonctionnels. Un exemple : dans une même séquence discursive, le passage du possessif dans le syntagme nominal « “ma”parole intérieure » à larticle défini dans le syntagme « la” parole intérieure » marque le passage de la sphère du moi à la sphère du hors‑moi.

6De plus, la dichotomie entre intérieur et extérieur sarticule de manière différente dun participant à lautre. La présentation peut varier : certains proposent un texte de type prose ; l’un des participants présente sa parole sous forme de poème. De même, chez certains, le « je » prédomine, chez dautres, le recours au pronom « nous » fonctionne comme un « masque » qui peut aller jusqu’à la disparition du sujet. Chez certains, la parole intérieure joue un rôle positif dauto‑régulation et un rôle mémoriel, chez dautres, à linverse, elle correspond à une forme de « rumination ». In fine, la parole intérieure apparaît « fondamentalement comme dialogique ».

7La troisième section est consacrée aux pronoms. Dès lors quil sagit dun discours qui sadresse à soi‑même, la catégorie pronominale devient cruciale. Les auteures reprennent la thèse de Benveniste, selon laquelle le monologue est un dialogue intériorisé, qui correspond à « un moi‑locuteur et un moi‑écouteur ». Les auteures nuancent cette caractérisation, elles se posent la question du statut du sujet : « “je”est‑il simple producteur de discours ? Ne serait-il pas produit” de ce qui parle en moi » ? Les auteures comparent de manière éclairante lemploi des pronoms dans les « entretiens 1 et 2 » et lusage de ces derniers dans les « carnets ». Dans les entretiens, lemploi de « je » est prédominant, celui de « tu » est rare. Lexpérience du positionnement du participant par rapport « au miroir dans un café » est révélatrice de limage préalable que ledit participant se fait de lui‑même.

8Le pronom « je » apparaît comme « le marqueur endophasique par excellence ». La représentation de soi donne lieu à de mises en scène que l’on peut analyser à partir de catégories grammaticales. Les auteures identifient des usages de « tu » motivés par le besoin de se critiquer « “je”nepeux pas me tromper, donc cest tu”que je gronde ». La différence majeure entre les emplois carcéraux par rapport à dautres emplois réside dans ceux de la troisième personne. Lemploi de « on » correspond à des commentaires rétrospectifs dans lesquels « le “je”se dissimule derrière lindéfinitude de “on”». Il ne sagit donc pas de référence rigide mais de choix et de mises en scène.

9Dans les carnets s’élabore parfois une réelle stratégie à la fois linguistique et ontologique. Des tournures impersonnelles précèdent des tournures personnelles. Les sections impersonnelles telles que « Quest-ce quil fait beau aujourdhui » sont appréciatives et couvrent un « je » sujet expérient — on trouve donc sous limpersonnel qu’une forme de subjectivisation peut être récupérée, et permet de laisser la place à une forme explicite du pronom : « “je”me sens bien ». Avec « je », il sagit donc de choix liés à des données discursives.

10En dautres contextes, « je » peut se définir par étapes successives « “je”ne suis quun sale égoïste > “je”ne suis quune poule mouillée > “je”ne suis quun irrésolu », etc. Les emplois de « je » ne se réduisent pas à une référence simple, mais chaque emploi intègre le contenu des adjectifs nominalisés.

11Lenquête analyse des emplois de « il » polysémiques et polyphoniques. Dans le texte dun participant, ce pronom peut être utilisé pour une auto‑désignation. Dans son texte, on observe une seule occurrence de « je ». Parfois, l’écriture sapparente à une imitation de textes littéraires (cas d’« innutrition ou imprégnation inconsciente de lecture que lon a faites »). Lun des apports de louvrage tient dans cette démonstration qui établit que les pronoms peuvent correspondre à des résultats dopérations plus ou moins complexes et que les repérages ne sont pas toujours aussi directs que la schématisation théorique pourrait le laisser croire.

12Le quatrième chapitre offre une analyse linguistique du syntagme nominal. Le nom avec ses déterminations est analysé en profondeur. Comme dans la section précédente, les auteures prennent comme point de départ les thèses de Vygotski et Saint‑Paul. Elles montrent que leurs approches fonctionnent particulièrement bien pour caractériser la catégorie de discours étudiée. Saint‑Paul met en avant la faculté que possède le nom de simplifier une multitude dinformations. Elles retiennent par ailleurs de Cotte que « le nom nopère pas une mise en mots de nos expériences mais quil permet de les construire ». Comme dans le chapitre précédent, les auteures sappuient sur les données que leur fournissent les entretiens, les carnets, et des « exercices d’écriture émotionnelle », dont la consigne est d’écrire pendant trois jours de suite un texte long ou court, à la première personne, impliquant une émotion réelle. Les auteures envisagent les distinctions N commun / N propres, abstrait / concret, singulier / pluriel, etc. Les analyses menées soulignent une fréquence élevée du nominal, même si la perspective peut varier. Des exemples font lobjet de réflexions particulièrement intéressantes, qui révèlent certaines spécificités demploi : celle du possessif, du partitif (p. 98). Il est également intéressant de noter certaines corrélations entre déterminants et certaines sphères opposées (sphère privée, de bien être ; sphère sociale liée à un mal être). Le nom peut participer à la dynamique du récit, mais cette dynamique nest pas toujours de nature chronologique, et elle favorise une saisie globale et atemporelle des souvenirs. Plusieurs cas de figure sont évoqués : celui du défini, celui du nom propre, celui des néologismes. On notera également les emplois du déterminant ø, qui loin de correspondre à une simplification, se présente dans les « exercices d’écriture émotionnelle » comme lindice dune synthèse dexpériences riches et nombreuses ; ce marqueur tient parfois de la polyphonie, dans la mesure où certains « patrons » semblent hérités de lectures.

13Le cinquième chapitre est consacré au verbe et aux temporalités de la parole intérieure en situation carcérale. Les auteures étudient les conséquences de lenfermement carcéral sur lexpérience du temps et de lespace et partant sur les productions langagières. Le double enfermement spatial et temporel ne peut sexpliquer à laide des outils forgés pour lanalyse de la parole extérieure. Ce type de discours pose un certain nombre de questions. Le discours endophasique sadresse dabord à soi‑même — peut-il néanmoins être « adressé » ? L’étude montre que plusieurs situations d’énonciation coexistent : une situation extérieure et ou une plusieurs situations intérieures. Les rapports à linstant présent varient dun participant à lautre entre ancrage et décrochage. Lorganisation du quotidien et les activités diurnes carcérales induisent une temporalité liée à la répétition. Cependant, les carnets témoignent dune tension entre répétitif et précisions inattendues (parfois, à la minute près). De manière intéressante, certains emplois endophasiques du présent viennent masquer la conceptualisation cyclique, qui peut confiner à latemporalité. La superposition du présent sur du cyclique induit une « forme de brouillage ».

14Dautres données apparaissent dans les textes issus d’« exercices d’écriture émotionnelle », lesquelles favorisent laccès à dautres temporalités et à la mémoire autobiographique. Les émotions échappent à toute chronologie linéaire. En ce qui concerne le passé, les exercices d’écriture émotionnelle respectent les conventions décrites par Benveniste, à ceci près que cest la première personne qui est utilisée. Limparfait descriptif permet de poser le cadre du récit. Par ailleurs, on retrouve la tension entre répétition et singularité et les valeurs de limparfait (temporelle, modale, descriptive, itérative). Chez un participant, on relève que la temporalité est inscrite dans le sémantisme des substantifs et dans la succession des lexèmes.

15Le sixième chapitre propose une réflexion nouvelle sur la phrase tout en sappuyant sur les données analysées de manière originale dans les chapitres précédents (cf. les pronoms, les noms, les temporalités). Dans de nombreux cadres théoriques, consciemment ou non, le modèle sous-jacent est celui de la phrase dans le texte écrit. Les auteures prennent comme point de départ des caractérisations avancées par des chercheurs tels que Vygotski, Egger, Benveniste, Seguin, Philippe, etc. À la lumière des données endophasiques dont elles disposent (entretiens, carnets, exercices d’écriture émotionnelles), leur réflexion les conduit à interroger certaines hypothèses et leur permet même, dans certains cas, dinvalider la généralisation de lhypothèse « Vygotski‑Egger », qui envisage la parole intérieure comme étant « fragmentée, abrégée », voire « décousue ». À linverse, elles démontrent de manière convaincante, quil faut identifier les spécificités endophasiques dans la logique inhérente à ce type de discours, sans les appréhender dans loptique du langage extériorisé. Les auteures soulignent ainsi la nécessité de distinguer entre séquences courtes et séquences longues. Elles posent comme hypothèse de travail un certain nombre de repères : la majuscule, comme point de départ de la séquence et le point, comme terme de ladite séquence, la notion de prédication, les actes de langage directs ou indirects quelle autorise (affirmer, interroger, etc.). Lenquête révèle une affinité entre enchaînements de séquences courtes et commentaires sur le monde extérieur ou réactions sensorielles ou émotionnelles. Apparaît également un lien entre contenu dune unité détachée et décharge émotionnelle. De même, certaines répétitions apparaissent comme caractéristiques de lendophasie. Certaines données soulèvent le problème du statut des séquences endophasiques. Lorsque des séquences se distinguent par une absence de ponctuation ou lorsque « la répartition des majuscules ne correspond nullement à un début de phrase », peut-on encore parler de « phrase » ? Cela est encore plus vrai lorsque « certaines ruptures thématiques donnent limpression quil ny a pas de phrase ». Les auteures, sappuyant sur la méthodologie Monologuer, montrent quil convient de raisonner en dautres termes. Pour ce qui concerne les données fournies dans, au début et à la fin des carnets, « la phrase se construit selon le modèle canonique en français sujet / verbe / complément », mais au milieu du carnet, ce sont les phrases nominales qui prédominent. Lesquelles tendent « à condenser les émotions passées tout en effaçant dans [la] parole intérieure [la] propre subjectivité [du participant] ». Certains « mots-phrasesexplicitent l’émotion » et « le même phénomène de saturation se produit tout au long de ces phrases nominales ». Les phrases longues sont absentes ou rares. Lorsquelles se présentent, les limites de la phrase apparaissent incertaines : « la subordination ne joue aucun rôle dans le flottement des délimitations ». On note un emploi idiolectal, possible du morphème que et, également, que « lincertitude des contours de la phrase saccentue au fur et à mesure du déroulement de la pensée ». Le discours endophasique « saffranchit de plus en plus des normes du langage extériorisé ». La parole intérieure « affirme sa spécificité, elle se fait flux ininterrompu ».

16En ce qui concerne le concept de « phrase », il apparaît « opératoire » à condition « danalyser la parole intérieure à plusieurs niveaux ». Lhypothèse de Vygotski, selon laquelle le langage serait « abrégé », « se trouve confirmée dans le corpus par lusage des phrases courtes […] En revanche, les phrases de taille moyenne ou longue contredisent lhypothèse de labrègement […] ». Les auteures concluent que le « discours endophasique oscille entre trois pôles, labrègement, lallongement, le flux. Plutôt qu’à un modèle uniforme, la parole intérieure appelle à être pensée en termes de variétés idiolectales ».

17Stéphanie Smadja et Catherine Paulin livrent ainsi un travail original à plusieurs égards. Le terrain d’étude est peu fréquenté, comme on l’a rappelé, et les auteures ont le souci de présenter et discuter avec honnêteté et rigueur les hypothèses de leurs devanciers. Louvrage offre des analyses qualitatives approfondies, et la problématique est ciblée avec précision. Les auteures accordent à la linguistique le statut de « discipline socle », et font appel aux outils pensés pour le langage extériorisé, mais leur analyse est confortée par une méthodologie et des outils qui ont fait leurs preuves dans le cadre dune recherche antérieure plus vaste (cf. le protocole 2R : Représentation et restitution de la vie intérieure). Les spécificités du double enfermement (spatial, discursif) se trouvent scrupuleusement respectées. Les analyses portent sur des données effectives contenues dans un corpus bien circonscrit, ce qui permet des allers retours entre faits, hypothèses et discussions. Aucune explication n’apparaît forcée pour rendre compte des problèmes : ce sont au contraire des analyses fines qui sont proposées, qui tiennent compte du « contexte de vie » des participants, des idiosyncrasies de chacun deux, de la nature des supports (entretiens, carnets, exercices d’écriture émotionnelle), de la nature des textes (liste, texte de prose, texte sous forme de poème, etc.). Lanalyse porte sur le détail des parties du discours (pronoms, noms, verbes) mais aussi sur la globalité de la phrase, à propos de laquelle de stimulantes hypothèses sont formulées.