Acta fabula
ISSN 2115-8037

2020
Mars 2020 (volume 21, numéro 3)
titre article
Gauthier Grüber

Onomastique et plaisir de la lecture

Onomastics and reading pleasure
DOI: 10.58282/acta.12685
Adeline Latimier-Ionoff, Lire le nom propre dans le roman médiéval, Paris : Classiques Garnier, coll. « Recherches littéraires médiévales » 28, 2019, 518 p., EAN 9782406092001

1Développer chez le lecteur moderne « le plaisir de la lecture » pour les romans arthuriens tardifs en vers : tel semble être le souhait d’Adeline Latimier‑Ionoff dans son ouvrage Lire le nom propre dans le roman médiéval, issu de sa thèse de doctorat soutenue à l’université de Rennes 2 en 20161. Disons‑le tout de suite, ce souhait ambitieux n’est pas déçu à la lecture de cet essai. Par le truchement du nom propre, l’auteur propose en effet une grille de lecture stimulante pour des textes méconnus2 (Les Merveilles de Rigomer, Claris et Laris, Floriant et Florete, Cristal et Clarie, Melyador). Complémentaire d’autres récents travaux, comme ceux de Florence Plet‑Nicolas sur le Tristan en prose3 ou de Vanessa Obry sur les romans des xiie et xiiie siècles4, l’ouvrage permet d’appréhender les dernières transformations d’un genre appelé à disparaître5, dans une période marquée par une intense activité philosophique sur le langage et une évolution des dénominations6.

2L’introduction, claire et complète, justifie les motivations de cette étude qui porte sur une « petite unité à l’échelle d’un roman » et qui « se laisse saisir assez simplement », mais qui soulève des problématiques « fort diversifiés » (p. 21). Comment le nom propre permet‑il de construire un personnage ou un lieu ? Comment cette construction peut‑elle évoluer à l’intérieur de l’œuvre au gré des qualifications ? En quoi la pratique de la dénomination dans le corpus permet‑elle d’évaluer un changement stylistique dans le genre romanesque ? La démarche, on le voit, se veut exhaustive ; il s’agira tout d’abord d’étudier « dans un contexte étroit » (p. 37) la réalisation des noms propres dans la phrase et le vers, avant de s’intéresser à la construction sémantique du nom propre, puis à l’examen de celui-ci « pris dans les rouages du récit, en tant qu’il prend part à l’élaboration de l’intrigue et structure l’univers fictionnel » (p. 38).

Introduction du nom propre

3La première partie de l’ouvrage (« Matérialité du nom propre ») s’attache donc aux réalisations concrètes du nom propre. A. Latimier-Ionoff revient tout d’abord de manière convaincante aux sources mêmes de ces étiquettes, en décrivant leurs « matérialités » dans les manuscrits. Au‑delà de l’absence de majuscules assez courante dans les codices, c’est le traitement particulier de certains personnages qui retient l’attention de l’auteur : ajouts d’initiales, décors dans la marge... S’intéressant aux anthroponymes et toponymes des œuvres (les deux catégories les plus représentées par les noms propres), A. Latimier‑Ionoff remarque que ceux‑ci sont employés de manière plus fréquente dans les romans tardifs, avant d’en étudier plus finement les occurrences, notamment à travers les procédés de mise en valeur et d’enrichissement. On appréciera à ce propos les analyses de l’emploi des démonstratifs introduisant les noms des personnages (p. 91), celles des rejets et enjambements (p. 96‑97) ou encore du présentatif « es vos » (p. 99‑101), qui montrent bien que l’introduction du nom propre dans les textes répond à des enjeux stylistiques précis, et mérite donc qu’on s’y attarde. D’autant plus que l’acte de nomination permet de spécifier l’évolution du genre romanesque : il est par exemple intéressant de noter que la nomination par anticipation (c’est‑à‑dire avant la première intervention du personnage) qu’ignorait Chrétien de Troyes est possible dans les romans tardifs. Reprenant les analyses de Philippe Hamon7 et de Vanessa Obry, l’auteur s’attarde également sur la « stabilité » du nom propre dans le récit et ses « modulations au rythme de la narration » (p. 127) ; la nomination d’un personnage évolue en effet dans la diégèse, qu’elle soit concrètement modifiée dans certains épisodes (recours à l’anonymat, aux pseudonymes...) ou qu’elle s’enrichisse sémantiquement (comme c’est le cas du prénom Cristal dans Cristal et Clarie). Il existe ainsi une grande souplesse dans l’emploi du nom propre — qui n’est d’ailleurs pas systématiquement utilisé, certains personnages secondaires pouvant rester anonymes. Quand elles existent, ces dénominations peuvent être « ternes » (c’est le cas des personnages qui ne sont nommés qu’une seule fois pour ne plus être désignés que par leur titre dans la suite du récit) ou « soignées » (p. 169) pour les personnages les plus importants. Enfin, les procédés utilisés pour identifier autrement les personnages (notamment par le biais des armes, des armures, voire des blessures) participent eux aussi à cette variété des appellations, qui viennent « stimule[r] le plaisir de la lecture » (p. 182).

Onomatomancie dans le roman arthurien tardif

4La deuxième partie de l’ouvrage (« Imaginaires du nom propre ») débute par quelques rappels sur les pratiques de nomination dans la période étudiée. Il apparaît alors que les noms choisis par la fiction ne suivent pas l’évolution générale de la double dénomination et du figement des noms propres. Ceci posé, l’auteur revient sur l’une des grandes particularités du nom propre dans la littérature médiévale, qui est son ancrage dans une tradition connue du lecteur (notamment pour le corpus arthurien). On apprécie les précautions d’A. Latimier‑Ionoff à ce sujet : l’utilisation des index disponibles, forcément imparfaits, ainsi que notre méconnaissance de l’origine de certains noms appellent effectivement à la prudence dans l’analyse des noms propres. Pour les références clairement identifiables, notamment dans les comparaisons et les descriptions (avec des renvois à Caïn, Tristan, Achille...), l’utilisation de noms connus semble inviter le lecteur à réinterpréter le personnage ainsi qualifié. L’étude des degrés d’« arthuranité » de certains noms propres se révèle plus riche d’enseignements. S’inscrire dans le monde arthurien peut répondre à plusieurs motivations, telles que construire la légitimité de la fiction ou s’assurer le succès du texte (même si dans les cas des œuvres du corpus, cette réussite n’est pas toujours éclatante). Citer les grands personnages de la Table Ronde permet également de donner de la valeur aux héros de ces romans tardifs qui côtoient les gloires des romans d’autrefois. L’auteur remarque à ce propos la relative stabilité des figures « historiques » du personnel arthurien qui, loin d’évoluer, auraient même tendance à se simplifier dans le cadre de ces nouveaux romans (leur passé héroïque n’est pour ainsi dire jamais évoqué). Contrairement aux romans en prose de la même période8, il n’y a donc pas dans les romans en vers tardifs de recomposition des personnages primitifs de la matière de Bretagne ; les héros paraissent immuables, ce qui permet d’assurer la cohérence de l’univers (on pense au personnage de Gauvain). On peut parler, et la réflexion proposée à ce sujet est convaincante, de mythification en cours des personnages. Arthur, par exemple, peut avoir différentes incarnations (l’Arthur de Rigomer n’est pas le même que celui des romans de Chrétien de Troyes), il reste parfaitement reconnaissable — signe qu’il est devenu un mythe au‑delà du simple personnage. Restent les cas de dénominations originales, qui n’empruntent pas à l’univers romanesque ou mythologique et qui témoignent pour la plupart d’une recherche d’équivalence entre l’identité du personnage et son nom. Le cas de Melyador9 ou des personnages féminins liés aux fleurs ou à la blancheur sont particulièrement représentatifs de cette démarche. Comment lire dès lors le nom des personnages ? A. Latimier‑Ionoff revient de nouveau au contexte d’écriture des romans du corpus en rappelant l’importance de l’analogie et des étymologies (qui peuvent être concurrentes sans s’exclure pour autant les unes les autres) dans la pensée médiévale. Comme l’écrit l’auteur, à la fin du Moyen Âge, « grâce au langage, il est possible pour l’homme d’élaborer un outil qui lui permette de saisir le monde » (p. 291). On peut bien dès lors parler d’« onomatomancie » dans le roman tardif, même si cette manière de déterminer la valeur et l’avenir d’un personnage par son seul nom existait déjà dans les premiers romans arthuriens (ainsi pour le tant triste Tristan10). L’auteur distingue ici différents types de lecture possible du nom propre selon sa transparence ou son opacité. Clarie, par exemple, connote immédiatement la clarté et la beauté du personnage, sens que la narration confirmera. La motivation qui a participé à la dénomination de l’oiseau mythique « willeris » dans Rigomer est quant à elle déjà plus difficile à cerner. Certains noms enfin, comme celui du « comte de la Gaudine », résistent toujours à l’épreuve de la lecture, créant de véritables « zone[s] grise[s] » (p. 321) de l’interprétation.

De l’anonymat à la renommée, parcours initiatique autour du nom

5La dernière partie de l’ouvrage (« L’ordenance des noms »), la plus intéressante, s’attache finalement aux effets produits par le nom propre dans le récit, reprenant en quelque sorte l’idée de Florence Plet‑Nicolas qui veut que le nom propre participe à la « création d’un monde11 ». C’est tout d’abord le « tissu des noms » qui occupe l’auteur, et notamment les effets d’échos que créent l’appellation des personnages. Au‑delà des rapprochements classiques liés à la filiation ou à la parenté, ce sont les liens extrafamiliaux, fruits de la « proximité onomastique » (p. 329), qui sont les plus convaincants (par exemple le lien amical fort entre Claris et Laris transparaît dans leurs noms mêmes). L’étude des listes de noms propres, autre manière de lier des personnages entre eux, se révèle elle aussi intéressante dans cette perspective. Si le procédé se trouvait déjà dans les textes de Chrétien de Troyes, il est plus fréquent dans les romans tardifs, témoignant d’une certaine quête d’exhaustivité de la fin du Moyen Âge (l’auteur renvoie ici utilement aux travaux de Madeleine Jeay sur les listes de noms, et plus particulièrement sur la pratique du florilège12). Certaines listes semblent un peu vaines sur le plan de la diégèse (notamment dans Rigomer, où la parodie n’est pas loin), tandis que d’autres permettent d’organiser finement le récit en répartissant le personnel du roman dans les différentes aventures narrées (c’est le cas de Claris et Laris). Ces listes permettent surtout de créer une dimension épique collective dans les romans, et on se plaît à imaginer l’intérêt qu’aurait une étude comparative des listes dans les romans et les chansons de geste13. L’auteur envisage enfin dans une dernière sous‑partie d’étudier les scènes construites autour du nom propre comme des « motifs », participant à la « mécanique du récit » (p. 367). Quelle place tient le nom dans le parcours diégétique des personnages ? Le traitement diffère selon les romans : dans certaines œuvres, le nom au sémantisme transparent initial va s’épaissir au fur et à mesure de l’évolution du personnage (comme Cristal, ou Claris). Dans d’autres œuvres, c’est le passage par l’anonymat, l’abandon donc du nom, qui vient confirmer le sens premier que le lecteur pouvait s’imaginer à partir du nom. C’est le cas par exemple du héros éponyme dans Melyador, le héros renonçant provisoirement à son nom, qui se trouvera enrichi à la fin de l’œuvre par les exploits réalisés. Ainsi étudié, ce motif de l’anonymat, qui peut être plus ludique (notamment à travers des scènes de quiproquo), constitue un axe de lecture intéressant pour des textes comme Floriant et Florete, dans lequel le personnage va renoncer par deux fois à son nom (une première fois lors de son initiation, une seconde fois après son mariage pour retrouver son statut de chevalier « eslis »). Il existe donc un lien fort entre le nom du personnage et son renom, qui est une préoccupation majeure des textes. L’auteur parle à juste titre de l’« obsession du renom » chez certains personnages (p. 445), obsession qui correspond certainement à la critique des conduites orgueilleuses dans la société et à une remise en cause du modèle arthurien. On constate ainsi que la cour d’Arthur se retrouve souvent réduite dans les romans tardifs « à tenir le journal des aventures vécues en dehors de son enceinte » (p. 435) par des nouveaux personnages qui acceptent de renoncer à leur nom pour mieux atteindre l’idéal chevaleresque (c’est le cas de Floriant par exemple), loin de l’orgueil des grands noms de la Table Ronde : alors que c’est un Lancelot piteux qui sort de Rigomer, victime de sa vanité première, Floriant accède finalement quant à lui à l’immortalité.

Pour une lecture onomastique des œuvres médiévales

6L’ouvrage s’achève sur un index des noms propres dans l’ensemble du corpus et une très riche bibliographie. La démarche employée dans cet essai participe d’un mouvement plus large d’onomastique littéraire, qui par l’étude linguistique et stylistique du nom propre renouvelle la lecture des œuvres médiévales. Car, si elle est bien « une petite unité à l’échelle du roman », la dénomination participe non seulement à la construction du personnage mais également à celle du récit. En cela, « lire le nom propre dans le roman médiéval », c’est bien déjà « lire le roman ». L’auteur propose ainsi une grille de lecture judicieuse, qui s’appuie sur des analyses fines et convaincantes de textes qui méritent d’être (re)découverts. Et c’est précisément par le choix de ce corpus que l’apport d’Adeline Latimier‑Ionoff nous paraît le plus important. En questionnant des textes tardifs, en vers, l’auteur éclaire l’évolution du genre, ou plutôt les évolutions du genre, les œuvres analysées montrant une grande variété de traitement du nom propre. Il est à souhaiter donc que l’auteur poursuive les réflexions entamées dans le présent ouvrage en interrogeant plus systématiquement d’autres romans du Moyen Âge14, voire, et c’est une démarche qui nous semble émerger de manière embryonnaire dans ce premier essai, des œuvres appartenant à d’autres genres. Cette approche comparatiste du nom propre permettrait certainement de développer de nouvelles hypothèses sur la réception des œuvres dans une période de débats philosophiques sur l’acte de dénomination. En l’état, et sans plus présager de la suite, l’œuvre minutieuse d’A. Latimier‑Ionoff a le grand mérite d’inviter à relire des œuvres injustement méconnues pour peu qu’on y accède avec les bonnes grilles de lecture.