Acta fabula
ISSN 2115-8037

2019
Octobre 2019 (volume 20, numéro 8)
titre article
Yves Chemla

Subtile littérature tunisienne

DOI: 10.58282/acta.12398
Samia Kassab-Charfi & Adel Kheder, Un siècle de littérature en Tunisie. 1900-2017, Paris : Honoré Champion, coll. « Poétiques et esthétiques xx-xxie siècles », 2019, 550 p., EAN 9782745350695.

1La littérature tunisienne est méconnue. Et pourtant, depuis les études de Jean Fontaine, auquel Samia Kassab‑Charfi et Adel Kheder rendent un hommage appuyé, ainsi que les essais de Tahar Bekri, on sait l’épaisseur temporelle et la diversité de cette littérature travaillée, depuis le début du xxe siècle, par les questionnements autour de la modernité. Autre chercheur de ces confins littéraires souvent cité du fait de ses recherches fondatrices, et qui a cherché à faire éditer des ouvrages disparus, Guy Dugas, auquel on doit aussi une récente édition génétique des Portraits de Memmi. Les auteurs font également la part belle aux chercheurs tunisiens, qui ont contribué à affermir cette connaissance d’une littérature d’une richesse et d’une amplitude exceptionnelles, comme en témoigne l’abondant index des noms.

2Samia Kassab‑Charfi est professeure de littérature française et francophone. Elle travaille sur la poésie moderne, les littératures de la Caraïbe ainsique les littératures de Tunisie. Elle a publié en 2011 à la librairie Honoré Champion « Et l’une et l’autre face des choses »La déconstruction poétique de l'Histoire dans Les Indes et Le Sel noir d'E. Glissant puis en 2017, un recueil d’essais qu’elle a dirigé avec Mohamed Bahi, Mémoires et imaginaires du Maghreb et de la Caraïbe. Adel Kheder est chercheur et enseignant, spécialiste des littératures en langue arabe.

Plusieurs langues pour une littérature

3Les auteurs insistent sur l’épaisseur temporelle de cette littérature et sur l’enroulement culturel dont elle procède depuis les temps antiques. « Au commencement furent les premiers textes en punique, en latin, en arabe et judéo-arabe » écrivent‑ils, et ils rappellent que la diversité est inscrite au cœur de cette littérature. La composition de l’ouvrage montre qu’elle perdure : les chapitres distinguent les genres et les langues, arabe, italien et français, car ces genres n’ont pas la même manifestation ni la même importance suivant les langues. Une anthologie de plus de cent pages de textes publiés en arabe et ici traduits en français, ainsi que de textes écrits en français, une bibliographie détaillée et deux index des noms et des lieux complètent l’étude et en font un usuel particulièrement maniable. L’ouvrage permet ainsi l’initiation à cette littérature à l’heure où une bonne partie des textes publiés à l’époque coloniale sont devenus rares et ne sont pas toujours aux catalogues des Bibliothèques Nationales de Tunisie et de France. On rappelle aussi que l’incendie qui a ravagé la Bibliothèque de l’Institut des Belles Lettres Arabes (IBLA), à Tunis, en janvier 2010, a rendu encore plus difficile l’accès à des œuvres datant de la période coloniale. Les deux auteurs dressent ainsi la cartographie d’un patrimoine littéraire souvent méconnu et dont une partie plus ancienne est menacée de disparition.

4Si les formes les plus anciennes sont traitées dans un chapitre initial, l’originalité du travail consiste dans la sortie des représentations simplifiées : cette littérature n’est pas enferrée dans le sempiternel clivage arabe‑français. D’une part cette épaisseur temporelle laisse encore entendre les échos des premiers temps et les frottements des langues : la bibliothèque punique, le périple d’Hannon, les traités d’horticulture ; puis la Carthage romaine, avec Aulu-Gelle, Salluste et surtout Apulée, ainsi que la Patristique, plus tard, avec Tertullien, Lactance et surtout Augustin ; les traces des littératures orales berbères comme de la présence byzantine se donnent aussi à entendre. À partir de 670, avec la construction de Kairouan, l’arabe devient la langue dominante, ce qui est accentué lorsque la ville est considérée comme capitale du monde islamique, et qu’elle concurrence les autres cités (les villes andalouses, Damas, Bagdad).

5Cette suprématie linguistique est également perceptible dans la littérature religieuse, talmudique et médicale juive, qui pendant quelques siècles est également écrite en langue arabe. Même rapide, cette partie du livre est particulièrement stimulante, qui rappelle qu’en Tunisie s’écrivirent des textes renommés encore lus actuellement. Ainsi Mohamed al-Nafzaoui, qui compose un traité d’érotologie souvent réédité et traduit, Le Jardin parfumé pour la promenade de l’esprit, ou bien, presque à la même époque, au tournant du xive siècle, ‘Abd al‑Rahmân Ibn Khaldun, rédige son Histoire universelle, considérée comme un des textes fondateurs de la sociologie. Aux xvie et xviie siècles, plusieurs présences vont également marquer durablement le terreau de la littérature : l’arrivée des Ottomans, l’occupation prolongée de Tunis et de sa région par les troupes de Charles Quint, ainsi que celle des Morisques chassés d’Espagne. La langue espagnole est couramment pratiquée : en 1604 est écrit le premier commentaire du Quijote de Cervantès, « commentaire qui constitue à ce jour le seul et unique document attestant de l’existence d’une édition du Don Quichotte antérieure à l’édition princeps de 1605 » (p. 39). Durant la même période on assiste à la renaissance d’une littérature en langue hébraïque : depuis Livourne où ils sont imprimés, les ouvrages diffusent cette littérature.

6La deuxième considération à l’origine de l’ouvrage touche au politique : la révolution de 2011, qui a chassé un régime rongé par la prévarication et la corruption, a été accomplie par une population jeune et scolarisée. Les soubresauts politiques qui ont suivi ce sursaut populaire ont enclenché une réflexion sur cette spécificité tunisienne et l’exigence d’une meilleure connaissance de soi. Cette prise de conscience a ainsi débouché sur la revendication patrimoniale et la relecture de textes majeurs, qui fait toucher le caractère quasi rhizomatique avant la lettre (glissantienne) de ces textes qui, sans cesse depuis le tournant du xixe siècle, ont tissé des relations avec leur autre. La construction même du livre parvient assez adroitement à faire entrer ces différentes écritures en résonance. L’examen de la table des matières, par exemple, montre la complexité de cette présence littéraire. Il faut permettre au lecteur de ne pas se perdre dans ces rayonnements, lui permettre de suivre certes une progression chronologique mais aussi de distinguer : la poésie en arabe, celle qui se revendique comme d’expression française ; les traces qui subsistent des littératures en langue sarde, en italien, en français ; la nouvelle, le roman et le théâtre de langue arabe ; la nouvelle et le roman en français ; l’essai en langue arabe et les textes de ces Tunisien.nes de naissance qui se sont établis ailleurs. C’est aussi cette extrême diversité que l’insurrection de 2011 a fait réapparaître, et qu’un nationalisme parfois sommaire avait pu occulter.

7Or précisément, c’est une prise de conscience comparable qui détermine le point de départ de l’étude : vers 1900, les écrivains de langue arabe, à la suite du mouvement de renouveau politique, culturel et littéraire de la Nahda, avaient cherché à modifier les canons d’une littérature datée et considérée comme conservatrice, voire archaïque, par ses formes ainsi que par une langue qui n’était pas pratiquée en l’état, la langue classique. Il s’agissait aussi de rencontrer la modernité occidentale, et de rendre compte des échanges, des traductions, et du mouvement impulsé par l’arrivée de l’imprimerie. Mais, il ne faut pas le perdre de vue, le nationalisme indépendantiste prenait aussi ses marques pendant tout le premier demi-siècle. Dans cette perspective, l’écriture de l’essai n’est pas secondaire en Tunisie : en 1919, Abdelaziz Thâalbi (1876‑1944) écrit en arabe Tounes Achahida, traduit en français par un de ses proches et publié à Paris en 1920 sous le titre La Tunisie martyre. Ses revendications. L’ouvrage aura un retentissement important, et donnera une assise théorique et partisane aux indépendantistes, en particulier par la fondation du parti du Destour la même année. Du point de vue de la question des rapports entre les langues, un fait intéressant est notable : le texte arabe original ne sera jamais publié, et c’est à partir d’une traduction depuis la version française qu’il accède, en 1988, à la publication en arabe. Les auteurs du livre traitent de l’écriture de l’essai dans un chapitre autonome. Ils montrent comment ce genre est dans le fil de la tradition de la critique littéraire et comment il devient progressivement un espace de création intellectuelle.

Des tracées initiales cosmopolites à la poésie d’expression française

8C’est pourtant dans le cadre imposé par la présence coloniale que les éléments d’une littérature populaire émergent. Cette présence débute en 1881 et dure jusqu’en 1956, date de l’indépendance et de l’accession au pouvoir de Habib Bourguiba. Les auteurs étudient précisément les linéaments de ces discours, dans les littératures sardes, italiennes et françaises. Les productions de ce moment exceptionnel constituent un premier palier d’entrée dans la modernité littéraire du xxe siècle, et donne à lire des personnalités parfois hautes en couleur. Francesco Cucca (1882‑1947), surnommé le « sarde arabe » (p. 88) publie en italien des textes ouvertement anticolonialistes. Apprenant la langue arabe, il dénonce l’accaparement des terres et la paupérisation des populations les plus précaires. L’autre poète italien reconnu, Marius (ou Mario) Scalesi (1892‑1922), publie en français. Poète maudit, malade, difforme à la suite d’une chute, ses Poèmes d’un maudit peuvent être considérés comme matriciels de la thématique de l’extrême misère. Mais les écrivains ne demeurent pas isolés, et ils remettent rapidement en cause le mythe de l’identité monolithique. En 1920, Arthur Pellegrin (1891‑1956), Marius Scalesi, Albert Canal (1875‑1931) et Abderrahman Guiga (1889‑1960) fondent la Société des Écrivains d’Afrique du Nord. Ils visent la mise en valeur de la langue française par des écrivains d’origines différentes. L’entre-deux guerres est une période féconde, et voit de nombreuses publications comme celles de Cesare Luccio (1906‑1980), chroniqueur des populations italiennes pauvres, ou Kaddour Ben Nitram, pseudonyme d’Eugène-Edmond Martin (18..‑1964) qui jongle avec les langues dans ses Sabirs (1931). Les auteurs qualifient ce moment littéraire d’appropriation jubilatoire. Guido Medina (1888‑1967), bizarrement absent de l’index des noms, revient sur cette jubilation. D’une famille d’origine judéo-livournaise, il publie poèmes et souvenirs de jeunesse dans la cité de Monastir. Conférencier reconnu, il écrit en italien et est rapidement traduit en français. Il a protesté avec véhémence contre les lois antisémites italiennes, dans Il Grido d’un Italiano (Le Cri d’un italien, 1939), qui lui vaudra une mise à l’index quasi complète des bibliothèques d’Italie. Ce poète sera proche de Bourguiba.

9La période de l’entre-deux-guerres voit aussi émerger une littérature judéo-tunisienne en langue française, qui retrace l’existence quotidienne souvent pauvre, à l’intérieur de la communauté représentée souvent comme garante d’une « différence intraitable » (p. 112).

10C’est aussi à partir de ce terrain que va émerger une poésie de langue française qui atteint rapidement à la renommée. Pour de nombreux poètes, l’écriture en français n’est pas incompatible avec l’écriture en arabe et, souvent, les deux pratiques cheminent de concert. Hedi Bouraoui (1932), Majid El Houssi (1941‑2008), Moncef Ghachem (1946), Tahar Bekri (1951) sont l’objet d’études particulièrement stimulantes. Là aussi, les auteurs nomment les acteurs les plus récents, Aymen Hacen notamment.

Poésie de langue arabe : la rupture avec les formes classiques

11En 1929, Aboulkacem Chebbi (1909‑1934), poète et essayiste, publie un manifeste qui marque une rupture très nette avec les formes et les références de la poésie ancienne : « en vérité [la littérature arabe ancienne] ne fut pas créée pour nous, enfants de ce siècle : elle ne le fut que pour des cœurs que figea l’immobilisme de la mort » (p. 51). Les auteurs traduisent ce mouvement comme une insurrection, qui trouve ses prolongements dans les générations suivantes, en particulier au moment de l’indépendance, en 1956. La poésie de langue tunisienne va ainsi connaître une large amplitude. D’abord, en s’emparant de thèmes résolument modernes (la résistance aux colonisateurs, l’éloge des indépendances, la fidélité à la cause du peuple), et ensuite en les traitant aussi dans l’intime, ce que les auteurs nomment « le chant lyrique du moi ».

12La métrique traditionnelle va aussi connaître des transformations radicales. Mohamed Sghaïer Ouled Ahmed (1955‑2016), opposant notoire aux deux régimes politiques qui ont succédé au Protectorat, se revendiquant comme féministe, en est sinon le modèle du moins un représentant renommé. La situation politique et l’autoritarisme qui sclérose le régime politique facilitent aussi l’émergence de thématiques moroses du désenchantement. Des poètes comme Tahar Hammami (1947‑2009) ou Salah Garmadi (1933‑1982) cultivent parfois le sarcasme. Mais surtout, ils récusent l’argument (folkloriste) de l’authenticité qui fige les formes, et contraint les registres de la modernité. Adopter la langue du quotidien comme langue d’écriture littéraire est une démarche qui noue le politique et l’esthétique, cette langue usuelle ne pouvant être traduite dans la langue classique. Cette radicalité s’accentue dans la période actuelle qui voit croître l’écart « entre l’objet montré et le moyen de le montrer » (p. 66), ce qui conduit le poème à la rupture, c’est-à-dire dans ce cas aux confins de l’antipoésie. Dans la poésie tunisienne, cette sortie a conduit au poème en prose, comme chez la poétesse kairouannaise Jamila Mejri (1951) qui célèbre les motifs des tapis que tissent les femmes dans sa ville natale : « C’est dans les plis de la langue / Que les femmes de Kairouan cachent leurs amours secrètes » (p. 71). Adam Fathi (1957) et d’autres poètes plus jeunes sont étudiés par les auteurs qui prennent acte de la disparition des formes classiques dans la poésie contemporaine.

La nouvelle & le roman en langue arabe, un héritage des récits populaires

13La nouvelle connaît son développement à partir de l’introduction de l’imprimerie et de la diffusion de la presse écrite, mais aussi des revues littéraires, au xixe siècle. Elle connaît des développements considérables : entre 1956 et 2010, pas moins de quatre cents recueils de nouvelles sont publiés. Les auteurs retracent minutieusement les conditions particulières de l’émergence du genre, en rappellent les linéaments lointains, ainsi que les développements dans les nombreuses revues littéraires. Elle puise ses sources dans les faits divers réalistes. « Mais, ajoutent les auteurs, ce qui les caractérise en propre est cette aptitude à varier les points de vue sur les choses, afin de mieux rendre l’analyse du trouble des personnages, leurs déchirements affectifs et les turbulences psychiques qui les traversent » (p. 158).

14La nouvelle tunisienne instaure des dynamiques narratives propres à manifester toutes les dimensions de la réalité, en particulier dans la situation instaurée par la présence coloniale. Une partie des origines de l’art moderne de la nouvelle provient du groupe d’intellectuels, écrivains, poètes, dramaturges qui se retrouvaient pendant l’entre‑deux‑guerres au café Taht Essour (Sous les remparts), qui va donner son nom à un groupe littéraire. C’est aussi le terrain de l’innovation : la nouvelliste autodidacte et productrice d’émissions radiophoniques Hind Azzouz (1926‑2014) est une des premières écrivaines du pays. Cette présence des femmes dans l’écriture marque aussi la différence tunisienne : dès 1930, un intellectuel et syndicaliste de renom, Tahar Haddad (1895‑1935) publie Notre Femme, la Législation Islamique et la Société, dans lequel il prend résolument parti pour l’émancipation des femmes, et exige la fin de la polygamie, de la répudiation, l’obligation de l’instruction, le droit de vote et l’éligibilité, la responsabilité administrative et gouvernementale. L’ouvrage conduit son auteur en exil, mais a un retentissement durable dans la société tunisienne, et dans le personnel politique, sur Habib Bouguiba encore.

15Le nouvelliste Béchir Khraïef (1917‑1983), par exemple, fait de la résistance des femmes au conservatisme de la société traditionnelle un des thèmes récurrents de ses nouvelles. Mais en même temps, la nouvelle devient un espace de recherche et d’expérimentation littéraire : les auteur.es font des œuvres un lieu actif de défense de la liberté et de la justice sociale, qui explorent les non-dits, les occultations, les silences. La nouvelle tunisienne renouvelle les formes et les thèmes, désacralise le passé, en visitant le patrimoine littéraire classique avec un œil critique. Plusieurs directions sont prises : le néoréalisme, parfois le fantastique, et le sentiment de la merveille, l’interrogation récurrente sur le rôle social de l’écrivain, comme dans les textes de Tahar Guiga (1922‑1993) et Hassan Nasr (1937). De même, les auteurs de l’ouvrage étudient les développements les plus récents du genre.

16Plusieurs nouvellistes sont d’ailleurs également romanciers, et leurs recherches modifient tout autant la forme longue. On en connaît les écrivains matriciels : Ali Douagi (1909‑1949), dont Le Périple à travers les bars de la Méditerranée (1935, traduit en 1979) reprend de façon ironique le fameux récit d’Hannon le navigateur phénicien, et qui fut un nouvelliste et un dramaturge prolifique, chantre de Taht Essour ; Mahmoud Messaâdi (1911‑2004) qui compose Ainsi parlait Hourayra à partir de 1939 et ne le publie intégralement qu’en 1973 ; Béchir Khraïf, nouvelliste confirmé. Le roman tunisien va prendre en charge le récit des profondes mutations sociales qui modifient la société tunisienne, en particulier le retentissement dans l’intime de l’irruption de la modernité. Les thèmes de prédilection seront ainsi l’espace familial face à la place du politique dans la société. Cette tendance présente à partir de l’indépendance, Mesaâdi la résume en 1956 dans une formule dont l’écho résonne encore actuellement : « la nouveauté de l’ancien » (p. 174). Paradoxe qui vise une poétique articulant la modernité littéraire et le patrimoine, comme la singularité tunisienne et la tradition culturelle arabo-musulmane.

17Les auteurs mènent une étude détaillée des productions contemporaines. Ils montrent ainsi la place prise par les écrits féminins, qui résistent aux remises en cause des lois civiles qui ont transformé les lois religieuses. Leïla Mami (1940), Alia Tabaï (1961) ou Messaouda Boubaker (1954), pour ne citer qu’elles, sont attentives aux violences procédant de normes sociales, ou prétendues telles.

18Enfin, le roman historique est un aspect important de cette littérature tunisienne. Il s’agit de rendre compte « d’une société fragilisée par l’exploitation coloniale, démunie, mais aussi encroutée dans les coutumes ancestrales et sommées d’inventer son propre avenir » (p. 234). Le roman le plus récent s’intéresse aussi à la situation contemporaine : la réalité de la torture érigée comme mode de gouvernance ; la mise en place d’une société du regard dénonciateur ; la corruption des personnalités politiques.

Romanciers de langue française

19Écrire et publier en français, on l’aura compris, aura été pour nombre d’auteurs tunisiens un levier permettant de se décharger du poids de la tradition. Déjouer les règles courantes de la vraisemblance (Salah Garmadi, 1933‑1982), manier l’art de la satire (Rafik Ben Salah, 1948) sont des points de départ. Dans cette critique radicale de la tradition, la place des femmes est éminente depuis les publications de Jalila Hafsia (1929) et Sophie El Goulli (1931‑2015), qui ouvrent toutes les deux l’espace de cette prise de parole. Ainsi Fawzia Zouari (1955), Azza Filalli (1952), et Emna Belhaj Yahia (1945) dont les œuvres sont analysées en détail. Le roman d’expression française est particulièrement riche en Tunisie. Le roman historique, par exemple avec des représentants aussi divers que Hachemi Baccouche (1916‑2008), Alia Mabrouk (1945), Abdelazziz Bekhodja (1962), et qui interroge les contacts de langues et de culture, ou bien les événements qui remettent en cause les principes courants de la rationalité causale. La veine de la critique de la violence domestique, et des déraillements de l’intime est analysée par Fawzi Mellah (1946), Mustapha Tlili (1937‑2017) et Ali Bécheur (1931). Là encore, les auteurs analysent les publications les plus récentes, qui reviennent en particulièrement sur les récits du soulèvement de 2011 et sur la renaissance compliquée de la parole et de l’action politique. Yamen Manaï (1980), par exemple, interroge ces phénomènes historiques en les basculant dans le modèle de la mondialisation et en les mettant en perspective. Il est publié par les éditions Elyzad, dont on ne dira jamais assez combien elles permettent à cette littérature vivante d’exister et de prendre son ampleur, malgré, il faut le reconnaître aussi, la pauvreté du lectorat populaire.

Un théâtre puissant

20Le théâtre est un art vivant et populaire. La colonisation amplifie ce mouvement, mais le théâtre tunisien en langue arabe accueille aussi le théâtre égyptien. Après l’Indépendance, c’est avec l’impulsion du président Bourguiba que le théâtre est considéré comme un art majeur, exigeant un métier et des compétences, et surtout de sortir des traditions qui en font encore un art abstrait. Le réalisateur Aly Ben Ayed (1930‑1972) est considéré comme le refondateur de cet art, avec des créations dont le retentissement sort des frontières de la Tunisie. La mise en scène de Mourad III, pièce de Habib Boularès (1933‑2014), est un succès considérable qui célèbre un théâtre populaire, mais demeuré proche de la tradition.

21Ce théâtre est très vite l’objet de critiques sévères de la part de créateurs qui remettent radicalement en cause les fondations mêmes du théâtre classique, et interrogent la fonction sociale de cet art vivant. Plusieurs d’entre eux partent en France travailler avec les créateurs de l’époque, Roger Planchon notamment. Ainsi Moncef Souissi (1944‑2016), qui sera victime de la censure politique. Tout le paradoxe est là, mis en évidence par les auteurs : le théâtre tunisien cherche à tracer sa voie depuis la culture populaire, et à gagner son autonomie vis‑à‑vis de la culture d’État, qui à la fois cherche à en faire la promotion mais surveille étroitement sa liberté.

Pensées du dehors

22Un chapitre, enfin, traite de ces écrivains à la fois dedans et dehors : soit vivant à l’étranger, voire ayant acquis une autre nationalité, mais demeurant toujours rivés aux paysages et à la vérité immédiate du pays natal, soit adoptant une posture de prise de distance, voire de repli. Ils sont nombreux, et souvent renommés : Albert Memmi (1920), Gilbert Naccache (1939), Sophie Bessis (1947), Colette Fellous (1950), Hélé Béji (1948) et tant d’autres, racontent depuis des points de vue variés la stratification culturelle de ce pays. Ainsi Adrien Salmieri (1929) dont l’œuvre majeure, Chronique des morts (1974), revient sur l’histoire de la présence durable des Italiens dans le pays. Le chapitre se clôt sur l’évocation d’Abdelwahab Meddeb (1946‑2014), dont l’œuvre ouvre des points de passages entre l’espace islamique et la pensée des Lumières, et qui ont pour moteur le désir d’écriture.


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23On l’aura sans doute compris : Un Siècle de littérature en Tunisie est un ouvrage exceptionnel. Articulant les questions de traduction, les rapports entre histoire, littérature et histoire de la littérature, il met en évidence les spécificités de cette littérature de Tunisie. Sa diffusion permettra, on le souhaite, une meilleure prise en compte et son enseignement dans l’université française.