Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2019
Septembre 2019 (volume 20, numéro 7)
titre article
Jean-Auguste Poulon

Défense et illustration des Souvenirs littéraires

Vincent Laisney (dir.), Les Souvenirs littéraires, Liège, Presses Universitaires de Liège, coll. « Situations », 2017, 398 p., EAN 9782875621245.

1Le colloque international, tenu en juin 2016 sous la direction de Vincent Laisney à l’Université de Paris Nanterre, était consacré au genre des Souvenirs littéraires. Comme le rappelle son organisateur dans l’appel à communication publié en annexe, si les Souvenirs littéraires constituent une précieuse source de renseignements pour les historiens de la littérature, ils n’ont jamais été exploités autrement. On a cependant sur plus d’un siècle (1850‑1970) une production culturelle qui mériterait d’être étudiée en tant que genre littéraire. Il faut dire que les Souvenirs littéraires « souffrent d’une réputation douteuse sur le plan documentaire, que ne compense en rien leur médiocre qualité littéraire » (Laisney). Si les Mémoires et les journaux intimes ou littéraires ont acquis depuis quelques années leurs lettres de noblesse au sein des études universitaires, ce n’est guère le cas du genre des Souvenirs qui peine à se faire une place. Les Souvenirs littéraires sont tantôt confondus avec les Mémoires, tantôt considérés comme une sous‑catégorie des écrits de soi. Aucune définition satisfaisante n’en a été donnée à ce jour. Le mérite de ces actes, publiés en 2017, est de combler cette lacune en tentant de cerner les enjeux d’un genre méconnu. On notera aussi le souci qu’a eu V. Laisney de renouer avec une ancienne tradition universitaire en publiant les transcriptions sténographiques des discussions qui ont suivi chacune des interventions et dans lesquelles émerge ce bel esprit humaniste de la disputatio.

2Ces actes proposent une tentative de modélisation des Souvenirs littéraires qui, jusqu’ici objet littéraire non identifié, semblent ne relever d’aucune des catégories traditionnelles. Dans ce but, les intervenants se sont intéressés non seulement aux auteurs de ces Souvenirs parfois qualifiés de minores, mais aussi au contenu de ces écrits ainsi qu’à leur finalité.

Des auteurs marginaux

3À l’instar de Julia Daudet, l’épouse d’Alphonse, qui, comme le rappelle Pierre‑Jean Dufief, a rédigé des Souvenirs autour d’un groupe littéraire, on constate que la plupart des livres de Souvenirs littéraires sont souvent le fait de minores, c’est‑à‑dire d’auteurs secondaires qui n’ont pas accédé à la notoriété et qui n’ont pas obtenu la reconnaissance du lectorat. De ce fait, le genre des Souvenirs littéraires constitue, pour reprendre l’expression d’Antoine Piantoni, « le reliquaire de ceux qui n’ont pas eu le temps d’accéder à quelque reconnaissance » (p. 59). Ils permettent à des écrivains mineurs de s’offrir, par compensation, la possibilité d’un rayonnement inespéré, comme le montre Thierry Poyet dans son article consacré à Maxime Du Camp et à Ernest Feydeau : « Les minores compensent leur défaut de crédibilité historique par leur solidarité testimoniale » (p. 113). Si la publication de Souvenirs littéraires est aussi un moyen commode de se rappeler au bon souvenir du public pour certains auteurs déjà bien installés dans le champ littéraire, comme Alphonse Daudet, Henri de Régnier, Jean Moréas, André Gide, Jean Cocteau ou Paul Fort, il est vrai que la plupart des auteurs de cette sorte d’écrits appartiennent à la marge du champ littéraire. Les « petits naturalistes » sont rejoints dans leur quête de gloire littéraire par ceux qui fréquentèrent la bohème, de Montmartre au Quartier latin, tels Firmin Maillard (Les Derniers Bohèmes : Henri Murger et son temps, 1874), Émile Goudeau (Dix ans de bohème, 1888) et Philibert Audebrand (Derniers jours de la Bohème. Souvenirs de la vie littéraire, 1905) ou par des écrivains comme Lucien Descaves ou Camille Mauclair1.

4La marginalité de la plupart des auteurs de Souvenirs littéraires amène à se poser la question de la littérarité de ces textes. Comment faut‑il entendre l’adjectif « littéraires » accolé à « Souvenirs » ? Paul Léautaud, à propos de son Journal littéraire, justifiait vaguement ce terme en avançant qu’on pouvait y trouver des choses d’ordre littéraire. Dans le cas des Souvenirs, doit‑on considérer qu’ils sont littéraires car ils nous parlent du monde des lettres ? Les auteurs de Souvenirs se contenteraient donc d’« ordonner la littérature à l’historicité anecdotique de ceux qui la font » (Pascal Durant, « Poétique et politique des Souvenirs littéraires », p. 313). Ou bien ces Souvenirs peuvent être dits « littéraires » car ils émanent de gens appartenant au monde des lettres ? Ce qui est certain, selon Dominique Maingueneau, c’est que ces œuvres ne sont pas à proprement parler littéraires, mais qu’elles participent du discours littéraire. L’auteur de Souvenirs littéraires passe ainsi, en suivant le modèle du pacte autobiographique érigé par Philippe Lejeune, un contrat tacite avec le lecteur par lequel il doit avoir partagé l’intimité d’un certain nombre d’écrivains et respecté un délai entre les faits et leur évocation. En ce qui concerne la sincérité de l’auteur, le contrat que propose D. Maingueneau s’éloigne du pacte autobiographique de Lejeune : la véracité des faits ne semble pas être requise dans le cadre de ce pacte singulier entre l’auteur et le lecteur. Les Souvenirs littéraires, comme le remarque P.‑J. Dufief dans son travail sur les « petits naturalistes », portent les traces d’un travail « qui métamorphose parfois la réalité vécue » (p. 40). Du droit au mensonge, Roland Dorgelès se prévaut d’ailleurs sans vergogne : « La tâche de l’écrivain n’est pas de détruire les légendes, mais d’en créer. Aux historiens de faire le tri2. » Si l’autobiographie, qui traite de l’intime, ne nous permet pas toujours d’évaluer avec certitude le degré de sincérité d’un auteur et nous oblige donc à lui faire confiance, la multiplication des Souvenirs littéraires au XIXe siècle traitant des mêmes acteurs du champ littéraire ou des mêmes périodes, nous permet de faire ressortir des « lignes de fracture entre faits et discours » (A. Piantoni, p. 64). Cependant, si la nature des Souvenirs littéraires est simple (évocation des souvenirs du champ littéraire), le genre est malgré tout ambivalent : s’agit‑il de parler des autres ou de parler de soi ?

Parler des autres ou parler de soi : ambivalence du genre

5Les Souvenirs littéraires proposent un tableau fragmentaire de la vie littéraire sur une période d’un peu plus d’un siècle. Les auteurs de ces Souvenirs n’ont pas tant pour objectif de faire la biographie d’un écrivain que de montrer le fonctionnement des différents groupes de sociabilité littéraire. Ces derniers prennent une importance déterminante au cours du XIXe siècle, comme le remarque Gustave Guiches cité par P.‑J. Dufief : « Le trait le plus distinctif de nos actuelles mœurs littéraires est le besoin de se grouper. Jamais époque ne fut moins individualiste que le temps présent3. » Ceux qui s’adonnent aux Souvenirs littéraires appartiennent la plupart du temps à l’un de ces groupes et y tiennent une place sinon discrète, du moins peu importante. Alain Pagès prend l’exemple de Paul Alexis, que ses camarades avaient rebaptisé « Saint Jean de Médan », et d’Henry Céard, devenu le factotum d’Émile Zola, qui faisaient tous deux partie du groupe de Médan constitué autour du chef de file de l’École naturaliste et qui, à la mort de ce dernier, rédigent leurs Souvenirs pour construire le tombeau littéraire de leur Maître. L’outil principalement employé par eux comme par tous les auteurs de Souvenirs littéraires est l’anecdote, « devenue matériau noble et révélateur » (A. Piantoni, p. 61). Antoine Albalat, dans ses Souvenirs de la vie littéraire, défend en ces termes l’utilité de l’anecdote : « Les esthéticiens auront beau dire, l’anecdote sera toujours à la mode et gardera toujours son prix. C’est avec les petites pierres qu’on bâtit les grands monuments4. » L’anecdote, la chose vue rapportée par l’auteur prend ainsi, dans le contexte des Souvenirs littéraires, une valeur particulière et devient significative. Elle fait sens et, en même temps qu’elle construit la persona d’un écrivain ou d’un groupe, elle confère aussi au mémorialiste une forme d’autorité.

6Toutefois V. Laisney remarque que l’expression « écran du souvenir », qui revient sans cesse sous la plume des auteurs de Souvenirs littéraires, traduit l’ambivalence de ce genre littéraire qui relève à la fois de la re‑présentation et de la dissimulation. L’écran cache en même temps qu’il révèle. En effet, si les mémorialistes s’interdisent le domaine de l’intime, les auteurs des Souvenirs, « contaminés par l’autobiographie rousseauiste et par la presse à scandales » (V. Laisney, p. 12), s’en saisissent au contraire volontiers. Il s’agit de mettre sous les yeux du lecteur, à la manière d’une hypotypose, les caractéristiques d’un monde disparu et de montrer la petitesse de l’artiste sans pour autant le discréditer. Doit‑on tout dire, tout raconter, tout montrer ? L’auteur de Souvenirs ne peut pas tout dévoiler sous peine d’être exclu de cette société intermédiaire composée de « ceux qui savent », de ceux qui côtoient l’Écrivain. En tant qu’initié aux mystères de la littérature et de ses grands prêtres tels Proust ou Mallarmé, il ne trahira pas les secrets d’alcôve et dissimulera une partie de la réalité. Le lecteur ne pourra nourrir son imaginaire que de ce que voudra bien lui révéler l’auteur des Souvenirs.

7L’auteur ne se livre pas à un simple travail mémoriel. Les Souvenirs littéraires en disent souvent autant des auteurs eux‑mêmes que des personnes évoquées. Comme l’écrit Th. Poyet, à propos de Maxime Du Camp et d’Ernest Feydeau qui se sont intéressés tous deux dans leurs Souvenirs littéraires5 à la figure de Théophile Gautier, l’écriture du souvenir vise « tout autant [à] dessiner le portrait de ses auteurs [qu’à] écrire la biographie de Gautier » (p. 11), quitte à tomber dans l’hagiographie. Les Souvenirs littéraires ne seraient peut‑être finalement qu’une « autobiographie oblique et éclatée », pour reprendre les mots employés par Jean‑Pierre Richard au sujet des Vies minuscules de Pierre Michon, et les écrivains peuplant ces Souvenirs littéraires de simples figures prétextes. Toutefois l’étude des manuscrits des deux textes de Rosny aîné consacrés à des souvenirs de la vie littéraire6 révèle que l’auteur évite les considérations trop intimes sur sa propre vie. Rosny aîné raye systématiquement de son manuscrit les épisodes familiaux qui n’apparaîtront plus dans l’édition finale. Chassant le moi en apparence, l’écriture du Souvenir est paradoxalement égocentrée, l’auteur cherchant à se mettre en valeur personnellement – en tant qu’auteur et non en tant que personne – et à affirmer que, s’il n’est que celui qui raconte, il a eu la chance d’accéder au cœur d’un cénacle et d’occuper une place privilégiée au côté de l’Artiste. Cela nous amène à nous poser la question de l’utilité de ces Souvenirs littéraires : pour qui et pour quoi ces textes sont‑ils écrits ?

Des Souvenirs littéraires : pour qui ? pour quoi ?

8Trouve‑t‑on des lecteurs intéressés par ces Souvenirs littéraires au XIXe siècle ? Leur multiplication laisse à penser que c’est le cas. Leur publication s’inscrit dans un champ littéraire en pleine mutation où la presse, en plein essor, livre quotidiennement à des milliers de lecteurs des histoires croustillantes, au grand dam de Léon Daudet qui regrette, dans son Bréviaire du journalisme, l’abaissement de la presse dite d’informations soumise à la tyrannie du fait divers. Les Souvenirs littéraires s’appuient sur ce qui peut intéresser un lecteur habitué aux échos et aux chroniques de la presse. D. Maingueneau distingue deux catégories de lecteurs‑destinataires : « Celui, restreint, des familiers des milieux littéraires, et celui, beaucoup plus vaste, des lecteurs qui en sont exclus mais rêvent d’y participer » (p. 157). Il faut nourrir les attentes d’un public varié. D’aucuns n’hésitent pas à rapprocher cette mode des Souvenirs littéraires du succès actuel des magazines people.

9Quel est l’objectif de l’auteur qui publie des Souvenirs littéraires ? On peut évidemment penser que c’est une manière pour un auteur en mal de reconnaissance d’obtenir enfin, par un succès de librairie, une forme de légitimité littéraire. Si les Souvenirs sont ce qui reste quand on a tout publié, comme l’écrit V. Laisney, c’est aussi parfois ce qui reste quand on n’a rien – ou quasiment rien – publié. Jean‑Michel Pottier note ainsi qu’« écrire ses Souvenirs littéraires reviendrait donc pour partie à dire, à montrer, à signifier au monde qu’on existe encore » (p. 86). Il serait toutefois un peu réducteur de s’en tenir à cette idée. En effet, les auteurs de Souvenirs sont aussi ceux qui contribuent à « fixer l’histoire littéraire » soit en défendant un groupe auquel ils ont appartenu et en l’inscrivant dans le contexte d’une époque donnée, soit en tranchant rétrospectivement entre les thèses, soit enfin en diffusant certains imaginaires qui font ressortir la grandeur de l’idéal littéraire. Les Souvenirs apparaissent dans les moments où d’autres groupes sont en train de prendre le pouvoir au sein du champ littéraire. Corinne Saminadayar‑Perrin avance l’idée qu’ils proposent « une réécriture orientée, militante, de l’histoire culturelle du siècle » en conférant une place essentielle, au sein d’un mouvement ou d’un groupe, à des acteurs qui auraient pu tomber dans l’oubli. Jean‑Pierre Bertrand, qui s’intéresse aux Souvenirs en lien avec le Parnasse et le Symbolisme, montre comment « l’acte de souvenir est porté par une intention de sauver de l’oubli le foisonnement poétique d’une époque, en inscrivant chacun de ses acteurs dans l’histoire » (p. 142). Paul Verlaine ne fait pas autre chose lorsqu’il inscrit les noms des Poètes maudits au sein de l’ouvrage qu’il fait paraître en 1884. Les auteurs de Souvenirs littéraires se montrent toutefois incapables de déduire de ces fragments d’histoire littéraire de grandes théories. Leurs écrits, « voués à un certain décousu » (p. 153), peuvent proposer une réflexion esthétique mais qui demeure trop parcellaire pour permettre d’en tirer une quelconque conclusion sur l’art littéraire en général. Ils participent enfin à la fabrique de l’illusio littéraire, pour reprendre l’expression employée par Pascal Durand, en construisant a posteriori une image très personnelle du grand écrivain. Cette idée se vérifie pleinement dans le cas de Mallarmé dont les mardis ont été évoqués dans nombre d’ouvrages et sacralisés à l’excès. La multiplication des Souvenirs sur Mallarmé et l’accumulation d’éléments redondants ne font que renforcer l’autorité du Maître et sa gloire posthume.


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10Pour conclure, il apparaît, à la lecture de ces actes fort riches, que l’auteur des Souvenirs littéraires est un écrivain partagé entre la position d’historien et celle d’échotier. Écrire ses Souvenirs est aussi un moyen commode pour lui d’occuper le champ littéraire. En prétendant vouloir parler des autres, il ne fait encore que parler de lui‑même ; en faisant montre de respect et d’admiration pour un « Maître » en littérature, il tente de dépasser le Maître. Le constat est sans appel : même dans un livre de Souvenirs littéraires résonnent encore les mots de L’Ecclésiaste : « Vanité des vanités, tout est vanité ».