Acta Fabula
ISSN 2115-8037

Dossier critique
2019
Septembre 2019 (volume 20, numéro 7)
titre article
Dominique Peyrache-Leborgne

Suivre la grenouille

Catherine Tauveron & Christiane Connan-Pintado (dir.), Destinée paradoxale d’un conte énigmatique : « Le Roi-grenouille ou Henri-de-fer » des Grimm, Ondine. Revue de littérature d'enfance et de jeunesse comparée et de recherche en éducation, n° 1, Presses Universitaires de Saragosse, 2018.

1Ce premier numéro de la Revue internationale en ligne Ondina / Ondine, dirigée par Elvira Luengo Gascón, est consacré à la publication des actes du colloque « Le Roi Grenouille ou Henri-de-ferdes Grimm (KHM 1) : quelle destinée dans la littérature de jeunesse ? », qui s’est tenu à la MSH de Clermont Ferrand du 16 au 18 octobre 2016. Ce colloque, organisé par Pascale Auraix-Jonchière, Catherine Tauveron et Christiane Connan-Pintado, s’intègre dans la série des programmes du CELIS (Centre de Recherches sur les Littératures et la Sociopoétique, Laboratoire EA4280 de l’Université Clermont Auvergne) menés par l’équipe « Grimm » et dédiés à l’étude des contes, de leurs réécritures et reconfigurations intermédiales1. Après plusieurs rencontres consacrées soit aux questions de diffusion et de traduction, soit à des monographies autour de la postérité d’un conte-type en particulier (« La Belle au bois dormant / Dornröschen », « Les Fées / Frau Holle), c’est au tour du conte que les Grimm considéraient comme l’un des plus beaux et des plus anciens de leur corpus (le KHM 1) d’être retenu et interrogé, dans sa poétique propre comme dans sa postérité.

2Les quatorze contributions et la conclusion (de Chr. Connan-Pintado) sont rédigées en français ou en espagnol et s’organisent autour de quatre problématiques. Les deux premiers volets regroupent les questions de la génétique et de la portée symbolique du conte, ainsi que l’histoire de son devenir éditorial et mémoriel (traductions et adaptations, réécritures littéraires). Vient ensuite l’analyse des enjeux spécifiques de l’illustration (albums ou anthologies illustrées, bandes dessinées, œuvres d’artistes). Enfin, une dernière partie se penche sur la réception du conte dans le monde de l’école. Le recueil ainsi organisé présente un ensemble fort riche, éclairant les enjeux symboliques du texte (d’ordre sexuel, éthique et poétique) et sa réception, ainsi que tout ce qui fait de lui un « crossover », transcendant les frontières entre culture pour adultes et littérature de jeunesse.

Interprétations & traductions

3Le premier volet s’attache à comprendre les enjeux implicites de ce conte. Dans « Le Roi Grenouille ou Henri-de-fer des Grimm : un texte à fantômes, un texte fantôme », C. Tauveron analyse les troublantes équivoques et les non-dits de ce conte peuplé, donc, de « fantômes » : fantôme du roi-père qui ne surgit que pour incarner un surmoi moral et social avant de disparaître, fantôme d’une reine-mère totalement absente, fantôme d’une grenouille qui n’est que l’apparence d’un prince ensorcelé venant d’on ne sait quel royaume, et enfin énigme de ce fidèle serviteur, Henri-de-fer, qui n’intervient qu’à la fin, comme le double et l’ami inséparable du prince, éclipsant alors la princesse et le mariage. Ces personnages fantômes sont inclus dans un texte devenu lui-même fantôme ou qui du moins s’est, au fil du temps, « fantomisé ». La grande singularité de ce conte est qu’il semble connu de tout un chacun, alors que ce qui est inscrit dans la mémoire collective est un texte introuvable, où apparaît un baiser transformateur qui ne figure absolument pas dans le conte-source. Le paradoxe est alors que le conte des Grimm est en réalité perdu de vue. On notera que cet élément a été un guide dans un grand nombre de contributions.

4Le non-dit concerne également la question sexuelle. Mais ce non-dit engage toute la lecture et la postérité du conte : ainsi le second moment de l’article offre-t-il une étude et une traduction inédite d’une réécriture en vers de la poétesse américaine Anne Sexton, au sein du recueil Transformations, publié en 1971. Ce texte, terrible, montre combien les soubassements sexuels du conte font toujours sens dans le cadre de la parole post-traumatique et de la souffrance intra-familiale. Le « crapaud » n’est plus une charmante grenouille venue du monde originel de la nature et destinée à permettre à une jeune princesse de grandir et de s’épanouir amoureusement ; il métaphorise le dégoût ressenti face au corps et à la sexualité d’un père incestueux et abuseur.

5Cyrille François entreprend, de son côté, l’histoire éditoriale du conte. Il montre combien le texte a subi de nombreuses modifications entre la première édition, en 1812, et la dernière, en 1857. Les frères Grimm ont transformé le texte en fonction de l’évolution de leur projet, au sein duquel l’ambition patrimoniale se double progressivement d’une ambition pédagogique. Celle-ci accentue la dimension morale du récit, son côté narratif et descriptif, et enfin son caractère enfantin. De ce fait, les allusions sexuelles se font de plus en plus voilées, l’imaginaire plus nettement patriarcal, tandis que la princesse voit ses défauts s’aggraver, comme s’il s’agissait d’édifier les jeunes lecteurs et lectrices et les convaincre subrepticement de la supériorité de l’autorité masculine et paternelle.

6Dans « Un protagoniste sort de l’ombre », Corona Schmiele montre aussi comment les marginaux et les laissés-pour-compte font partie des personnages que les contes populaires et, partant, les contes de Grimm, affectionnent. Henri-de-fer est un personnage qui non seulement fait partie de cette catégorie mais a été de surcroît particulièrement mis en valeur par le choix du titre effectué par Wilhelm Grimm, alors que le personnage semble être une pièce rapportée, qui n’apparaît qu’à la fin du récit. Comment interpréter une telle bizarrerie structurelle ? Le lien sentimental entre le prince et son fidèle serviteur pourrait refléter l’attachement du jeune frère pour son aîné, et constituer ainsi un « autoportait cryptique ».

7La question des traductions, des transferts culturels et des effets d’acclimatation est aussi largement abordée dans ce numéro. Martine Hennard Dutheil de la Rochère s’est attachée aux métamorphoses traductives, en anglais, de « Der Froschkönig oder der eiserne Heinrich », depuis Edgar Taylor (1823) jusqu’à Philip Pullman (2012). Acte fondateur, la traduction-adaptation de l’édition de 1819 des Kinder- und Hausmärchen que réalisent Taylor et Jardine (German Popular Stories,1823, illustrés par le célèbre caricaturiste George Cruikshank), jouera un rôle séminal dans la destinée et la diffusion des contes allemands. C’est le succès de cette première traduction qui donnera aux Grimm l’idée d’éditer une anthologie allemande pour les enfants, la Kleine Ausgabe, qui verra le jour en 1825. Puis, à partir de 1884, la culture de langue anglaise se dote de la première traduction complète et scientifique des KHM,réalisée par Margaret Hunt. Ensuite viendront celles de Raph Manheim (1977), de Jack Zipes (1987) et de Philip Pullman (2012). Dans de nombreux cas, l’on constate que la grenouille (« frog »), dont le genre est neutre en anglais et correspond à un « it », est majoritairement désignée par un masculin (« he »), qui le sexualise et valorise les thèmes de la fraternité et de la solidarité masculines.

8Le volume offre également deux contributions à l’étude traductologique et iconologique de la réception du conte dans l’espace culturel de l’Europe centrale et dans celui des pays du Maghreb. Muguras Constantinescu analyse le conte du dans le paysage éditorial roumain et montre combien varient les traductions du titre, les déclinaisons lexicales pour nommer le batracien, ainsi que l’accentuation, ou au contraire le gommage, de son caractère repoussant. Bochra Charnay étudie, quant à elle, les réussites inégales de la reconfiguration transculturelle du « Roi Grenouille » au Maghreb, conte qui n’existe pas dans la tradition orale arabe, malgré la présence bien attestée du cycle du Fiancé animal. Le conte de Grimm s’est diffusé de ce côté-là de la Méditerranée à travers des traductions / adaptations réalisées dans une perspective d’enseignement, mais qui pèchent selon la critique par un transfert culturel peu soucieux de la fidélité à la culture-source, et qui s’accompagnent souvent d’une surenchère moralisatrice ou d’incohérences iconiques.

9Il ne faudrait pas oublier, enfin, la réception en France, évoquée à la fois par Chr. Connan-Pintado dans la conclusion de l’ouvrage et par P. Auraix-Jonchière dans une communication qui examine comment le texte des Grimm participe au riche dialogue intertextuel qui nourrit le conte de George Sand, « La Reine Coax » des Contes d’une Grand-mère (1873-1876). Ce conte procède à la mise au féminin du motif animalier et de ses enjeux symboliques, très profondément transformés par rapport au conte de Grimm qui l’a lointainement inspiré. À travers une Reine-Grenouille aux caractéristiques négatives et burlesques, le conte allégorique, dédié aux petites-filles de l’artiste et destiné à leur éducation, élabore une distance critique par rapport aux valeurs mondaines et aux codes de comportement conformistes que celles-ci drainent avec elles, notamment sur les questions de la beauté, de l’être et du paraître.

Illustrations & transmissions

10Un second volet, tout aussi passionnant et foisonnant, est dédié à l’illustration, et aux effets de lecture, parfois très contrastés, que l’image peut engendrer, en fonction du choix des artistes d’atténuer, ou au contraire d’exacerber, le rapport à la monstruosité et à la laideur. Sandra Beckett rappelle que le conte constitue ce que la critique anglo-saxonne désigne sous le terme de « crossover », c’est-à-dire un texte adressé à la fois aux adultes et aux enfants. Des auteurs et illustrateurs comme Maurice Sendak et Janosch, par exemple, ont toujours mis en question le principe d’un cloisonnement entre littérature adulte et littérature de jeunesse, insistant sur le fait que les enfants doivent être confrontés aux côtés obscurs et difficiles de la vie. Est analysée sous cet angle une riche moisson d’albums, bandes dessinées, anthologies illustrées et livres d’artiste (de Rotraut Susanne Berner, Andrea Dezsö, Sara, Binette Schroeder, Jan Ormerod, Tabaimo, Nikolaus Heidelbach, Fabian Negrin, Natalie Frank) qui montrent à quel point le conte a suscité, à travers l’image, des stratégies variées et innovantes, destinées tantôt mettent en relief, pour un lectorat adulte, la violence et les soubassements sexuels sous-jacents, et tantôt à faire en sorte que le lectorat plus jeune puisse aborder le conte sans être perturbé par ses aspects inquiétants, sans que l’image édulcore pour autant la complexité des situations et des affects mis en jeu.

11Selon Thierry Charnay, le choix des illustrations oriente la lecture vers des moment-clés du récit. Dans le cas du « Roi-Grenouille », ce sont principalement les scènes du repas avec la grenouille, du lit dans la chambre de la princesse, du moment où la princesse en colère attrape la grenouille et la jette violemment, enfin la métamorphose en prince, qui sont les plus représentées. À travers l’étude des images d’Anja Klauss, de Nadja, de Rebecca Dautremer, se vérifie l’idée que la représentation de ces moments d’action peut produire des surplus de sens et donc des affects très différents selon les choix iconiques des artistes, même à partir du respect global de la trame narrative du conte-source.

12Pour Ivana Lohrey, la problématique sexuelle a constitué, dès les premières publications, une difficulté majeure à laquelle les illustrateurs ont dû se confronter dans le cadre de la littérature de jeunesse. Assiste-t-on pour autant, dans le domaine de l’art contemporain, à une désexualisation complète des images ou bien à une stratégie de « resexualisation », compatible avec la lecture enfantine ? Chez Binette Schroeder, Kinuko Craft, Alejandro Dini Aledin, Kevin Eslinger, Gloria Scholik, les illustrations ne font pas l’économie des aspects monstrueux ou érotisés associés à la grenouille, mais elles savent jouer sur l’ambivalence du conte, en ce qu’il révèle des aspects de l’existence qui font se côtoyer et se confronter la beauté et la laideur, la sexualité et l’innocence, l’animalité et l’humanité.

13Marc Parayre montre enfin que la métamorphose animale a aussi servi de support à tout un jeu de parodisation et de détournement du merveilleux, et qu’un certain nombre d’illustrateurs contemporains et d’auteurs de bandes dessinées ont voulu procéder à un retour à une forme de réalisme et de « désublimation » du merveilleux. Un tel choix, paradoxal pour le genre du conte, permet en réalité de déjouer certains stéréotypes et mythèmes conformistes (le prince charmant et le mariage, la beauté féminine et les princesses, l’opposition bestialité / humanité...).

14Le dernier pan de l’ouvrage examine les usages scolaires du « Roi grenouille », à partir d’enquêtes méthodiques sur la production des manuels et sur les travaux effectués en classe avec les élèves. Après recensement des manuels pour l’école élémentaire et le collège, Christine Paulette Boutevin et Patricia Richard constatent la rareté du « Roi Grenouille » au sein d’un corpus de soixante-cinq manuels pour l’école et trente-et-un pour le collège. Quand le conte est présent, elles relèvent une nette prédominance de la stratégie complémentaire du détournement, grâce à des réécritures à forte dimension psycho-affective et ludique. Grâce à cette mise en regard du conte-source et de ses réécritures, les manuels témoignent aussi de la volonté de conjuguer plusieurs objectifs : constitution d’une ressource littéraire commune tissant des liens entre patrimoine et littérature de jeunesse, comparaison analytique de diverses versions, questionnement sur les implicites des textes, lecture de l’image, enfin capacité du texte-source à générer des objets sémiotiques dérivés, à produire des effets de sens et des discours interrogeant les mutations culturelles.

15Pierre Sève analyse quant à lui le travail d’interprétation mené par des élèves de CM2, et pointe le fait que les jeunes lecteurs parviennent, avec leur mots à eux, à des conclusions assez proches, finalement, de celles qui sont produites par les travaux scientifiques : questionnement autour de l’étrange relation entre une princesse et un batracien, caractère énigmatique de la métamorphose animale, violence de la princesse, sensibilité à la condition féminine, rôle du père dans son rapport à l’autorité et à la loi, étrange intervention in fine du valet dévoué… Dans le rapport au texte-source, il semble que la séduction du merveilleux et de l’étrange ne tarisse pas, et que les enfants continuent d’apprécier, sur ce plan du moins, tout autant, sinon plus, les contes originaux que leurs adaptations.

16Enfin, l’article d’Elvira Luengo Gascón présente un bilan d’une recherche effectuée dans divers centres éducatifs espagnols autour de la réception du conte, tant chez les enfants (filles et garçons) que chez les enseignants et les étudiants qui se destinent à l’enseignement. L’examen du conte permet d’aborder la question des stéréotypes sexuels, celle de la légitimité ou non de l’autorité paternelle, celle de la rébellion de la princesse refusant le mariage, et aboutit à la conclusion que dans bien des cas, les réécritures contemporaines sont mieux adaptées que le conte-source aux enjeux de la pédagogie et de l’éthique contemporaines.


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17Au total donc, un fort beau volume, qui fera date dans les domaines scientifiques français et espagnol (en didactique, en littérature, et en histoire de l’art) en ce qui concerne l’exploration des contes de Grimm et de leur postérité.