Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2019
Septembre 2019 (volume 20, numéro 7)
titre article
Natalia Wawrzyniak

Un bon vieux monde à l’envers

Vincent Robert-Nicoud, The World Upside Down in 16th-Century French Literature and Visual Culture, Leiden, Boston : Brill | Rodopi, coll. « Faux titre », 2018, 284 p., EAN 9789004381834.

1Certains phénomènes de l’histoire littéraire suivent une dynamique mystérieuse : plus ils sont fameux, moins on les étudie. Le topos du mundus inversus en fait sans doute partie. Le monde à l’envers fut « découvert » par Ernst Robert Curtius qui, dans La Littérature européenne et le Moyen Âge latin (1948), pierre charnière de la topique littéraire, le définit comme une accumulation des adynata / impossibilia, figures de la rhétorique gréco-latine basées sur le principe de renversement1. Pour caractériser le monde sens dessus dessous qui en émerge, Curtius évoque nombre de lieux communs endurcis : le soleil terni d’Archiloque, le loup fuyant les brebis sorti droit des Bucoliques de Virgile, le fleuve qui remonte à sa source signé Horace, le tout-va-pour-le-pire comme disait le grand-père Ovide, le premier voyage sur la Lune raconté par Lucien de Samosate et les Carmina burana avec leur nostalgie du temps où l’étude florissait... Jusqu’aujourd’hui, les quelques pages que Curtius a consacrées aux curieuses inversions dans les littératures classique et latine restent une référence incontournable pour qui souhaite étudier le motif littéraire du monde inversé. De plus, les chercheurs élargissent rarement le corpus que Curtius a réuni, considérant habituellement le monde à l’envers comme une figure « bien connue » et « dont il est inutile de retracer l’histoire »…

2Le monde à l’envers a trouvé une deuxième figure tutélaire en la personne de Mikhaïl Bakhtine, qui ajoute dans ses ingrédients la littérature médiévale vernaculaire avec son style bas et sa poétique du quotidien. Dans L’Œuvre de François Rabelais et la culture populaire au Moyen Âge et sous la Renaissance (1965), il étudie le renversement qui s’opérait dans les hiérarchies sociales pendant le Carnaval, auquel correspondait l’écriture carnavalesque qui se servait du grotesque et du rire philosophique comme agent d’inversement2. Paradoxalement, cette subversion temporaire et ritualisée permettait, selon Bakhtine, de maintenir le statu quo en dehors d’une période de transgression contrôlée. Avec Bakhtine, le monde à l’envers devient l’emblème de toute une époque à lui seul, l’image abrégée de la Renaissance, son épistémè (Calin-Andrei Mihailescu). D’autres textes plus récents complètent le panorama du monde inversé à l’époque de la Renaissance. Dans Fête et Révolte (1976), Yves-Marie Bercé explique le rôle du monde à l’envers dans les troubles populaires de l’Ancien Régime, figure capable d’élargir les possibilités du réel, voire d’inciter à la subversion3. Dans son article sur Agrippa d’Aubigné, Jean Céard propose une distinction utile, souvent exploitée par les chercheurs, entre les inversions transformatives (changement de nature) et fonctionnelles (changement de rôles ou d’usages)4. Pourtant, une étude plus compréhensive de ce topos dense et fécond à l’époque moderne semblait plus que bienvenue.

Tentative de la conquête du monde inversé en quatre chapitres

3Il n’est pas donc étonnant que l’ouvrage de Vincent Robert-Nicoud attise la curiosité d’un lecteur avide de mieux comprendre l’une des métaphores les plus puissantes de la Renaissance. Le livre, issu d’une thèse de doctorat dirigée par Richard Cooper et soutenue à l’université d’Oxford en 2016, se présente comme une étude interdisciplinaire sur l’usage du topos du monde à l’envers en France entre la fin du xve siècle et la fin du xvie siècle à partir d’un riche corpus littéraire et visuel, dont soixante-dix-sept emblèmes, gravures et tableaux. L’auteur pose d’emblée l’hypothèse sur la corrélation entre l’importance de ce topos et les guerres de Religion (1562-1598). Sous l’effet grandissant des troubles, d’un outil moralisateur et comique, le monde inversé se déplacerait vers le champ politique et polémique, permettant de conceptualiser la crise. Suivant une approche historique, qui cherche à saisir l’évolution du topos plutôt que ses constantes, le chercheur se demande comment le contexte politico-social a façonné l’image du monde à l’envers, directement inspirée de la Pharsale de Lucain, des épisodes de gigantomachie chez Ovide ou Hésiode ou des sotties de Pierre Gringore. L’auteur découpe la matière de son livre selon une trame à la fois chronologique, génétique et thématique. Le premier chapitre est consacré à l’étude du topos du monde à l’envers dans les genres brefs, tandis que le deuxième se concentre sur l’œuvre romanesque de Rabelais. Les deux chapitres suivants optent pour la distinction thématique avec d’abord un focus sur les libelles qui explorent le thème de la « marmite renversée » et ensuite ceux qui parlent du désordre social et cosmique.

4Dans le premier chapitre, l’auteur choisit de passer à la loupe les formes brèves (adages, paradoxes et emblèmes) ayant une forte connotation morale, en y voyant une sorte de matière brute, un catalyseur littéraire, le degré zéro de l’écriture renaissante. Dans les Adages d’Érasme, répertoire disparate de sentences classiques, bibliques et populaires, il sélectionne des échantillons sémantiques — notamment des adages d’inversion impliquant le bestiaire ou la condamnation de l’ignorance — pour observer leur « migration » vers d’autres œuvres littéraires et iconographiques (Rabelais, Bruegel, Jean-Antoine de Baïf). Dans le très court sous-chapitre sur le paradoxe, genre qui rompt avec l’unité du decorum, il analyse les faux éloges d’Ortensio Lando, d’Érasme et de Maurice Scève comme exemples d’inversion des valeurs. Il parcourt également la tradition emblématique française à la recherche de motifs associés au monde à l’envers comme les festivités carnavalesques, le rire, le bas corps, le désordre et la discorde, la marmite papale, la morosophie ou l’opposition entre humilité et arrogance. Les genres brefs sont responsables, conclut l’auteur, de la dissémination du topos du monde à l’envers, hypothèse intéressante, qui mériterait d’être davantage explorée.

5Dans le chapitre sur Rabelais, V. Robert-Nicoud suit les traces de Bakhtine en examinant les rituels carnavalesques, les corps grotesques et les discours morosophiques pour révéler les différentes facettes du monde à l’envers rabelaisien, qui prend, selon lui, un aspect clairement polémique dans le Quart et le Quint Livre. La démarche est intéressante, car l’étude du monde inversé comme figure stylistique et heuristique permet de mettre en relation de nombreux épisodes de la saga des géants rabelaisiens : la catabase d’Épistémon qui observe le monde renversé de l’enfer où les riches et les puissants vivent dans la misère, alors que les poètes et les philosophes baignent dans le luxe (quelle belle perspective !), l’exploration du microcosme de la bouche pantagruélique ou encore la bataille entre les Quaresmeprenant et les Andouilles qui éclate tel le combat entre le Carnaval et le Carême, et se conclut par l’apparition du Mardigras, ce « pourceau Minerve enseignant » (son effigie illustre d’ailleurs joyeusement la couverture du livre) qui révèle la parenté de cet épisode avec les adages érasmiens5. Malheureusement, l’auteur suit de trop près Bakhtine et d’autres auctoritates et s’arrête dans son analyse là où il pourrait apporter de nouvelles pistes interprétatives.

6L’analyse du motif de la « marmite renversée » dans la satire religieuse apporte plus de satisfaction au lecteur, car l’auteur retrace sa généalogie de façon plus systématisée. Le troisième chapitre, consacré à un exemple suggestif de l’inversion fonctionnelle (la marmite ressemble à la fois à la cloche renversée et à la coupe liturgique) marque ainsi l’entrée dans le domaine polémique, caractérisé, paraît-il, par la désignation des coupables de la mise à l’envers du monde. V. Robert-Nicoud explique comment les satires huguenotes ont construit la métaphore de la marmite renversée, symbole des profits illégitimes du pape et de l’Église corrompue, en s’appuyant sur les images bibliques de la chaudière ardente, les représentations iconographiques médiévales de l’enfer et les récits de cannibalisme venant du Nouveau Monde. L’auteur évoque les lacunes dans la bibliographie des pièces explorant ce thème, mais ne la complète pas pour autant et se contente d’en analyser quelques-unes seulement. Il élargit le corpus en y incluant les variations sur la figure de la marmite renversée dans la polémique catholique et dans les pièces liées à tradition rabelaisienne.

7L’angle d’attaque du dernier chapitre est prometteur — l’auteur tente de réunir la Nature et la Politique, indissociables dans de nombreuses visions poétiques du fait contemporain à la Renaissance, mais le choix de textes s’avère plutôt tendancieux avec les Discours de Ronsard comme exemple de la tentative de restaurer l’ordre des choses perdu et les Tragiques d’Agrippa d’Aubigné comme projet d’un renversement salutaire d’un monde dégénéré. V. Robert-Nicoud complète ces réflexions par une étude sur les signes annonciateurs d’un inversement naturel et politique : les comètes (surtout celle de 1577) et les monstres qui apparaissent comme agents d’inversion et produits du monde à l’envers (géants rabelaisiens, Antéchrist de la Réformation et de la Contre-Réforme, monstre allégorique de l’Opinion, ou personnages monstrueux comme les derniers Valois). L’auteur laisse de côté les ouvrages moins connus qui pourraient peut-être davantage renouveler notre regard sur la France représentée en monde à l’envers au temps des guerres de Religion. Ainsi, les pistes intéressantes se voient avortées alors que l’auteur s’en va explorer les Isles Fortunees de Ronsard en échappant à une terra moins cognita comme Le Monde à l’empire de Pierre Viret (1580) ou les Six Livres du second advénement de Nostre-Seigneur de Jacques de Billy (1576), textes mentionnés, certes, mais trop rapidement. Encore une fois, l’auteur se détache à peine des interprétations canoniques des œuvres évoquées. Il annonce qu’il souhaite « élargir » ou bien « nuancer » les interprétations existantes, mais la plus-value nette ne semble pas suffisante. Dans ce dernier chapitre, il avance notamment dans les pas de Malcolm Quainton en parlant de Ronsard et dans ceux de Jean Céard pour ce qui concerne Agrippa d’Aubigné.

8Tout au long de l’ouvrage, le schéma argumentatif reste similaire : le survol des traditions littéraires (très condensé) que les œuvres analysées engagent précède une série d’exemples tirés du corpus (parfois l’analyse d’une œuvre ne dépasse pas un paragraphe...), qui aboutit invariablement à la même thèse — trop générale, hélas, pour nous apporter un éclaircissement —, celle de la polémisation du topos du monde à l’envers dans le contexte des guerres de Religion, souvent réduit d’ailleurs à une vague formule de « troubles sociaux, politiques et religieux ». Ainsi, un mouvement tautologique s’installe : illustrer une thèse par des exemples qui la confirment en conclusion, c’est mettre la charrue devant les bœufs... Le lecteur avance à travers une marée d’exempla juxtaposés et d’analyses peu développées à la recherche d’une démonstration plus consistante et pointilleuse. Malheureusement, au vu de l’étendue des sources convoquées et des défaillances méthodologiques indiquées, l’auteur ne parvient pas à extraire des éléments réunis de quintessence tant attendue.

La topos-forschung non-revisitée

9Le livre de V. Robert-Nicoud paraît à un moment névralgique pour les études de la topique littéraire, qui subissent des transformations profondes liées au développement des méthodes d’analyses numériques. Cependant, le chercheur ne semble pas vouloir revisiter la bonne vieille méthode du — excusez-moi du mot — topos-forschung, cette quête inlassable des topoï, et repère ses proies de manière assez arbitraire. Peut-on parler d’un exemple « emblématique », « le plus caractéristique » ou encore « représentatif » sans le justifier, comme le fait l’auteur, à l’âge des fouilles textuelles numérisées ? Les méthodes quantitatives, indifférentes à nos considérations ou nos jugements de valeur, posent une nouvelle condition à l’analyse topique, celle d’un relevé des topoï avec une précision statistique. Si l’analyse topique souhaite rester véritablement historique et probante, ne doit-elle pas en tenir compte ou au moins problématiser la notion aussi populaire que vague qu’est le topos, qui se substitue aujourd’hui, sans grande perte sémantique, au thème, au sujet, au motif ou au schéma ?

10Comme nous le savons, le concept du topos a subi plusieurs métamorphoses au cours de sa longue et fructueuse carrière dans le domaine des lettres : syntagme à remplir dans la rhétorique aristotélicienne ; pensée générale pour Cicéron et Quintilien ; liste d’arguments classiques à employer dans les discours pour les humanistes renaissants ; pour Curtius et ses acolytes, figure de l’imaginaire proche de l’archétype jungien, plus transnationale que ne le serait le traité de Schengen ; et, finalement, unité sémantique récurrente depuis les balbutiements des humanités numériques et les fouilles manuelles effectuées par les chercheurs de la Société d’analyse de la topique romanesque (SATOR) à la fin des années 1980 jusqu’à l’emploi des moteurs sémantiques indexés automatiquement6. Les procédés d’invention et de repérage sont toujours au cœur de l’exercice topique, que ce soit du côté des utilisateurs actifs (orateurs, écrivains) ou passifs (chercheurs). Les géants de la méthode du topos-forshung comme E. R. Curtius lui-même (ou Bakhtine, Erich Auerbach ou encore Frank Kermode) lisaient « à distance » de larges corpora de textes en pointant du doigt des moments particulièrement significatifs (fait impressionnant, Curtius et Bakhtine n’avaient pas plein accès aux bibliothèques durant la période troublée où ils rédigeaient leurs vastes synthèses !). L’érudition doublée d’un instinct aiguisé de chercheur leur permettait de distinguer l’essentiel du superflu, et nous avons tacitement convenu que leurs choix étaient « les bons ». Pouvons-nous nous permettre aujourd’hui de suivre leur méthode « à la lettre » ?

11D’un autre côté, il me semble que l’auteur aurait davantage pu prendre en considération la vitalité de la tradition des lieux communs à la Renaissance, démontrée, entre autres, par Ann Moss ou Francis Goyet7. En effet, grâce au développement de l’imprimé, le xvie siècle marque le point culminant dans l’évolution des ouvrages auxiliaires et des florilegia à partir desquels on construisait les textes. Ce champ de réflexion pourrait enrichir l’étude de la circulation de tel ou tel motif, y compris des transferts intermédiaux (entre les textes et les images) ou intergénériques. Le recours aux recueils des lieux communs pourrait mesurer la topicité de figures évoquées. Le premier chapitre centré sur les genres brefs à caractère moral et didactique, très bienvenu, ne semble pas épuiser le sujet.

12La volonté de suivre une approche topique « à l’ancienne » mène aussi à une segmentation excessive de la matière littéraire. La fragmentation des œuvres qui se voient disséquées à la recherche des unités topiques ne permet pas de saisir pleinement leur complexité, ni non plus le potentiel structurant du topos et son rôle dans le texte. Une remarque lucide apparaît vers la fin de l’ouvrage : « The topos of the world upside down provides a useful principle to an otherwise heterogeneous topic » (p. 229). Oui, la notion du topos du monde à l’envers permet de juxtaposer des sources diverses, cependant l’auteur semble parfois se limiter à l’analyse des adynata « simples » (comme les adages) ou des procédés d’inversion (comme l’éloge paradoxal) plutôt que d’explorer les possibilités combinatoires de ces impossibilia qui, seulement une fois accumulées, forment le topos composite, agile et malléable du monde à l’envers. Malgré de nombreuses réserves, le livre de V. Robert-Nicoud, en anatomisant le monde à l’envers, réussit à le rendre moins familier et moins évident, ce qui constitue, me semble-t-il, l’un des objectifs de la topique littéraire.