Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2019
Février 2019 (volume 20, numéro 2)
titre article
Élise Schürgers

Les débuts du style indirect libre : débat critique entre langue et littérature

Gilles Philippe et Joël Zufferey, Le Style indirect libre. Naissance d’une catégorie (1894-1914), Limoges, Lambert-Lucas, éd. Classiques des sciences du langage, 2018, 280 p., EAN 9782359352405.

1L’indirect libre est une forme intéressante à beaucoup d’égards, depuis les questionnements qu’elle suscite à propos de la valeur des temps verbaux jusqu’aux rapports, qu’elle permet d’interroger, entre le narrateur et ses personnages, en passant par les problèmes de distinction entre les représentations de la parole et de la pensée. Si le procédé était déjà attesté et compris bien avant cela, c’est au xixe siècle que son exploitation, massive dans le roman moderne, attisera l’attention des linguistes, au point de créer, à la fin du siècle, une fébrile discussion critique autour de l’identification de la forme et de sa caractérisation. En le contextualisant au sein d’une perspective historiographique plus large et en confrontant les arguments de ses éminents contributeurs, Gilles Philippe et Joël Zufferey entendent donner sa juste mesure au débat qui déclencha, entre 1894 et 1914, la création d’une nouvelle catégorie d’analyse du discours littéraire.

2Le livre rencontre cet objectif par le travail qu’il fournit tant d’un point de vue éditorial que critique. Le cœur de l’ouvrage consiste en effet en la réunion de neufs textes, parus au tournant du xxe siècle et identifiés comme les productions majeures (voir p. 35) qui ont fait naître et ont alimenté la confrontation, sur les plans à la fois linguistique et littéraire : les articles des romanistes allemands et suisses Adolf Tobler (1894 et 1900), Theodor Kalepky (1899, 1900 et 1913), Charles Bally (1912 et 1914), Etienne Lorck (1914) et Eugen Lerch (1914) y sont chronologiquement rassemblés, livrant un recueil inédit. L’important effort éditorial permet au lecteur francophone de pleinement profiter de ces sources. Les textes ont tout d’abord été traduits de l’allemand vers le français et les exemples forgés ou puisés à la langue littéraire allemande font eux aussi l’objet, en note de bas de page, d’une traduction, et parfois d’un commentaire explicatif. On notera ensuite principalement que, toujours dans le but de rendre ces sources les plus claires et accessibles possible, les auteurs ont régulièrement pris la liberté — explicitée en début d’ouvrage et précisée à chaque fois que nécessaire — de modifier les textes originaux en modernisant le vocabulaire, en uniformisant le lexique grammatical dans la terminologie désormais usuelle, en aérant la forme et, parfois, en redistribuant l’information de manière plus intelligible.

Un débat en deux temps

3Parallèlement à ce travail d’édition, l’ouvrage offre également un dispositif critique, composé d’une introduction conséquente et de présentations analytiques précédant chaque texte. Selon une démarche historiographique, l’introduction expose les lignes directrices du débat, en commentant la chronologie ainsi que les échanges conceptuels de ses multiples réponses, reprises et répliques. Après avoir brièvement posé la question, pas si féconde à leurs yeux, de l’origine du discours indirect libre, Gilles Philippe et Joël Zufferey retracent la généalogie de son intuition, celle‑ci étant, pour une partie, détachée de la controverse et dispersée entre l’Europe et l’Amérique, entre un grammairien britannique (Onions, 1904), un doctorant suédois (Herdin, 1905) et un philologue américain (Curme, 1905). En fin de compte, si la forme avait été repérée en 1877 par Otto Behaghel (ce qui ne sera reconnu que dans les années 1920), c’est à Tobler, en 1894, que l’on reconnaît la première description notable de ce qu’il appelait alors un « mélange particulier de discours indirect et de discours direct ». Or, s’il est le point de départ de la réflexion à propos de la notion, il n’en a pas la responsabilité théorique, ce qu’il clarifiera en 1900, dans une réplique, à ce point succincte et superficielle qu’elle semble manifester son dédain vis‑à‑vis des critiques de son détracteur, Kalepky (p. 89). La réflexion initiale de Tobler ne porte en effet pas directement sur l’indirect libre, mais bien sur l’ancrage énonciatif de modalisateurs comme peutêtre ou de l’emploi du présent dans des tournures en estce que, c’est lui qui, c’est à lui que. Ceci le conduit à se pencher sur un fait restreint qu’il repère chez des auteurs contemporains, à savoir le processus de « désémantisation partielle » (Verdunkelung, pp. 43 et 48) selon lequel le présent perd sa dimension temporelle première dans certains de ses emplois : e.g. « Est‑ce que l’abbé Ranvier ne s’était pas permis de prendre la défense des abominables brigands ? » (Zola, Germinal, voir p. 45), jugé déviant, est reformulé selon le dit « mélange » en « L’abbé Ranvier ne s’était‑il pas permis […] ? » Le fait est que nombre de ces exemples relèvent du discours indirect libre. Sa description sous l’étiquette de mélange, empruntant « au [discours indirect] le temps et la personne du verbe, au [discours direct] l’ordre des mots et le ton (p. 45) », est ensuite contestée par Kalepky, qui réfute l’idée que le procédé relève d’une délégation de parole du narrateur au personnage et avance qu’il s’agit d’un processus crypté, selon lequel il faut déceler que le narrateur se projette dans l’esprit de son personnage, la parole de ce dernier apparaissant « sous le masque » (p. 79) de l’expression narratoriale. En rebondissant sur ce point, marginal dans la réflexion de Tobler, Kalepky met le doigt sur les principales données du problème. Se dégage ainsi le premier temps du débat, opposant, coup sur coup, les répliques de Tobler et de son ancien disciple Kalepky, et ce jusqu’en 1900.

4Le second temps de la controverse ne survient qu’en 1912, lorsque Bally réagit, non pas aux théories de Tobler ou Kalepky, mais à l’affirmation de Fritz Strohmeyer selon laquelle le français, contrairement à l’allemand, ne permet pas le discours indirect sans subordonnant. G. Philippe et J. Zufferey pointent la perspicacité des intuitions du linguiste genevois — qui propose alors sa fameuse étiquette de « style indirect libre », jamais détrônée (exception faite du remplacement actuel de style par discours) —, mais rendent aussi compte de ses contradictions et apories. Dans un exemple tel que « Il reprit son chemin. Ma foi, tant pis, il risquerait le paquet ! (Daudet, La BelleNivernaise, 1886 – voir p. 117) », Bally ne considère pas la question de la personne, problème qui avait longuement occupé Kalepky. Les auteurs détaillent également les éléments qui biaisent la comparaison construite par Bally — et sur laquelle repose son étiquette — entre les possibilités des deux langues de représenter la parole : il ne tient en effet pas compte du fait que les procédés ne se situent ni sur le même plan énonciatif, ni sur le même plan modal, l’allemand utilisant le subjonctif dans le discours indirect sans subordonnant et produisant également de l’indirect libre à l’indicatif. Cette étude reste la plus célèbre et propose une description complète de la forme, dont elle identifie également les marges. Kalepky alimente à nouveau le débat (1913) et lui donne une dimension nouvelle en permettant le croisement des réflexions de Berlin (Tobler) et de Genève (Bally). Si Kalepky comme Bally (qui répondra en 1914) cherchent la racine de la forme — elle est psychique pour l’un et est à saisir dans l’histoire des sensibilités collectives pour l’autre —, les deux chercheurs s’opposent sur des points aussi fondamentaux que la séparation entre locuteurs citant et cité (acquise pour Bally, Kalepky maintient le narrateur comme seul locuteur), la neutralité du narrateur (indispensable au style indirect libre pour le premier, le second parle à l’inverse d’empathie et d’ambiguïté quant à la responsabilité de l’énoncé) ou encore l’approche à adopter (si Bally oscille en 1912 entre lectures grammaticale et non grammaticale, en 1914, il fournira des règles systématiques de description, là où Kalepky s’est tourné vers une démarche tenant de la narratologie et de la rhétorique).

5Avant la réponse de Bally de 1914 s’intercale la contribution de Lorck, souvent éclipsée par son ouvrage de 1921, Die erlebte Rede. Eine sprachliche Untersuchung (cf. pp. 28‑31). Celle‑ci offre pourtant une synthèse critique des théories de Tobler — dont il rejette l’idée de mélange —, de Kalepky — avec qui il s’accorde, de manière nuancée, sur la conception d’un discours voilé, lequel fond deux pensées dans le récit du narrateur —, et de Bally — dont il juge que le traitement syntaxique de la forme néglige en partie son potentiel. Étudiant prioritairement la valeur des temps verbaux pour ensuite les mettre à l’épreuve de différents contextes discursifs, ce texte est celui qui, sur cette base, fournira à la forme une nomination qui restera dans l’usage allemand : l’erlebte Rede (discours vécu) convoque la valeur subjective de l’imparfait, tiroir verbal qui détermine alors quel statut de réalité attribuer aux données de la fiction. Ceci éloigne Lorck du « discours comme fait » (Rede als Tatsache) que proposera Lerch (1914). Celui‑ci envisage le procédé en termes d’effets, « l’imparfait du discours » (l’autre formule proposée), étant plus fiable que les discours direct et indirect : le contenu prédiqué dans l’imparfait du discours est effectif, a vraiment lieu. Dernier apport à la controverse, l’article de Lerch, qui ignore le premier temps des échanges et ne connaît de Bally que le propos tenu dans son article de 1912, témoigne d’une réorientation par rapport au reste des contributeurs : il déplace la perspective en se proposant d’évaluer la portée esthétique de la forme et ses enjeux stylistiques, et ce dans un roman de Thomas Mann, Buddenbrooks : Verfall einer Familie, laissant de côté Zola, qui avait de loin été la source principale du débat.

6L’introduction de G. Philippe et de J. Zufferey excède aussi ce cadre circonscrit des productions choisies et replace le débat dans une dynamique temporelle et géographique plus large, ce qui les conduit à évoquer notamment les rôles de Ferdinand Brunot, Éloi Legrand, Valentin Vološinov, Leo Spitzer, Henri Frei, Otto Jespersen, Oskar Walzel et bien sûr Albert Thibaudet. Ils s’arrêtent également plus longuement sur les travaux de Marguerite Lips, en particulier son ouvrage de 1926 intitulé Le Style indirect libre, lequel se voudrait une défense des conceptions de Bally qu’en réalité, selon eux, il simplifierait en biaisant l’état de l’art et en glissant sur la distinction entre forme linguistique et figure de pensée qui traverse la réflexion du linguiste. Lips se consacre surtout à une histoire de la forme en reprenant la chronologie de Bally et lie le style indirect libre, qu’elle qualifie de « forme intermédiaire » (p. 23) entre la reproduction directe et indirecte des paroles, à l’impersonnalité flaubertienne.

Problématiques transversales & leurs retentissements

7On retiendra finalement de l’introduction qu’elle invite à ne pas exagérer le caractère décisif de cette controverse — en raison, surtout, de la difficulté de ses acteurs à intégrer les explications concurrentes —, ainsi qu’à ne pas surestimer la différence entre l’école française – qui a rapidement stabilisé la nomination – et allemande – qui a longtemps critiqué les étiquettes proposées. Si l’on peut en effet admettre que l’une montre un esprit saussurien plus formaliste et l’autre un héritage vosslerien davantage interprétatif, les deux partagent la même ambition. Offrant finalement une riche mise en perspective de ce débat particulier avec les questionnements transversaux qu’il soulève par rapport à la langue, son historicité ou ses rapports à la littérature, l’introduction s’achève en dégageant les interrogations que le lecteur croisera au fil de sa lecture : « Y a‑t‑il des formes langagières réservées à la littérature ? Ces formes appellent-elles ou non une approche prioritairement grammaticale ? […] Comment expliquer que la grammatisation (le devenir catégorie) de l’indirect libre soit presque contemporaine de sa possible grammaticalisation (sa stabilisation en langue, permise par sa diffusion en discours) ? » (p. 34)

8En ce qui concerne les présentations analytiques qui précèdent chacun des textes, elles fournissent, aux côtés d’un contexte bio‑bibliographique informant sur la trajectoire de grands linguistes, un travail de synthèse et de mise en lumière de l’articulation des développements argumentatifs tenus dans les articles. Particulièrement utiles dans la mesure où elles déplient, sans négliger la reprise des exemples, le fil de raisonnements parfois expéditifs chez certains auteurs, ces gloses détaillent les spécificités et les apports de chaque contribution, en explicitent les problèmes et produisent ainsi un résumé précieux et autonome des textes. En outre, les notes de bas de pages intégrées aux articles approfondissent et affinent le réseau, déjà construit dans l’introduction, qui se crée entre les différentes étapes de la controverse. On saisit de cette manière à la fois la multiplicité des questions transversales posées par l’indirect libre et les problèmes connexes sur lesquels la forme invite indirectement à se positionner. On pensera par exemple à l’attaque prolongée que Kalepky adresse à Tobler, dont la démarche vis‑à‑vis des pratiques langagières est régulièrement plus évaluative que descriptive. Si Tobler s’en défend (p. 92), Kalepky détaillera des formules du type « pureté nécessaire » du discours (p. 99) ou emploi « incorrect » du présent (p.62), mettant ainsi au jour la limite entre les intentions de Tobler et ce que traduit sa rhétorique.

9Ces présentations indiquent par ailleurs en quoi certains articles de la controverse constituent les prémisses de célèbres travaux postérieurs. On sait que la réflexion de Bally, qui considère l’indirect libre comme un indice de la langue littéraire1, s’intègre à une théorie stylistique qui contribua au développement de la recherche sur l’énonciation. Lerch, quant à lui, remarque que l’absence de narrateur surplombant entraîne une prolifération des points de vue, annonçant par là l’étude que Bakhtine mènera en 1929 à propos de la polyphonie chez Dostoïevski. Lorck jeta les bases d’une analyse énonciative des temps verbaux et préfigure ainsi les travaux de Benveniste, et Kalepky, en considérant la phrase comme une unité communicationnelle ou en s’intéressant au caractère « efficace » d’une forme linguistique (p. 143), a pour sa part participé à l’apparition des premières perspectives pragmatiques (p. 55). On trouvera également au fil des articles des renvois à certains travaux récents permettant d’approcher la manière dont sont à présent traités certains des phénomènes linguistiques soulevés par la controverse2. On peut regretter que ces ponctuelles pistes pour comprendre les résolutions ou les suites de ces questionnements ne soient pas plus nombreuses, bien que l’on saisisse néanmoins que les enjeux de ce livre se situent ailleurs.

Multiplicité des approches : questions d’étiquette & de corpus

10En dernier lieu, nous relèverons deux aspects particulièrement intéressants tout au long de l’ouvrage. On sera en effet interpellé par le traitement et la richesse des exemples fournis par la dispute. Énormément de cas épineux sont repris et discutés au fur et à mesure du débat, toujours éclairés d’un nouvel angle et soumis à de nouvelles interrogations. Ceci donne lieu à une impressionnante compilation, à laquelle s’ajoute la richesse du matériau littéraire : les articles ne citent pas uniquement l’une ou l’autre phrase circonscrite mais s’ouvrent à des passages entiers d’œuvres diverses, de La Fontaine à Marivaux, d’Anatole France à Romain Rolland, d’Otto Ernst à Thomas Mann3. Cette accumulation est particulièrement remarquable chez Bally, qui place régulièrement les exemples en série afin de mettre en évidence des gradations, comme celle du processus d’autonomisation progressive qui peut être tracée depuis des formes en discours indirect jusqu’au style indirect libre. Par ailleurs, il n’est pas anodin que la majorité de ces exemples soient extrêmement contemporains à la controverse. C’est surtout Bally, à nouveau, qui, en 1912 d’abord, lie l’émergence de l’indirect libre à l’évolution des pratiques rhétoriques, lisant l’« effet par évocation » (p. 129) créé par l’indirect libre en parallèle de la fin de la tendance à l’hypotaxe. En 1914, il intégrera ensuite l’histoire littéraire : par la compréhension du projet esthétique zolien, Bally pointe l’effacement de l’auteur dans le roman moderne, indissociable de sa conception de l’indirect libre, qui n’inclut pas les cas de bivocalisme. Mais on sera frappé de la complexité des exemples tirés de l’œuvre de Zola qui alimentent ce premier débat, là où Flaubert ne prendra sa place prototypique que plus tard, en particulier chez Lips et Thibaudet. Les premiers exemples compliquent en effet la caractérisation du procédé et l’identification de ses occurrences. Zola produit des formes hybrides — il y aura très longtemps méprise sur les insertions en discours direct libre — et « invente des postures énonciatives inédites : personnage générique, narrateur témoin, etc.4 » (p. 17)

11Enfin, la multiplicité des approches est déterminante pour l’intérêt du débat. Si ces différences sont liées à l’aspect polémique de la dispute (qui fait que la discussion critique piétine parfois fortement, reléguant au second rang d’importantes questions pourtant soulevées5), elles génèrent également une grande diversité dans les analyses produites autour d’un même objet et les étiquettes qui en découlent. Aux premiers temps du débat, les conceptions, énonciatives avant l’heure, de Kalepky permettent de voir la variation dans l’usage des temps comme des changements de point de vue, là où l’approche de Tobler relevait des usages jugés fautifs. Les termes qu’ils proposent reflètent ainsi leur opposition théorique : le « mélange » de Tobler repose sur l’étude de l’hybridation des formes usuelles, là où les formules discours masqué, caché, déguisé, voilé (Verhüllte, verkappte, verkleidete, verschleierte Rede) se veulent en réalité le reflet d’une stratégie narrative. Quant à l’appellation style indirect libre de Bally, elle repose sur un critère syntaxique, à savoir l’absence de subordonnant. Mais la liberté maximale est atteinte lorsque que le contexte ne présente aucun verbe de parole ou de pensée. Bally étudie les différents degrés intermédiaires et sa démarche le pousse à expliquer l’emploi de l’imparfait pour ces verbes présents dans l’entourage direct de la forme. C’est dans ce cadre qu’il parle d’« attraction temporelle » par influence du contexte : la subjectivité du personnage contamine le récit et se traduit alors dans un imparfait, là où le passé simple pourrait être attendu (phénomène qui fera l’objet de plusieurs explications concurrentes). Lorck, quant à lui, dégage de l’imparfait des valeurs qui doivent se comprendre au sein des contextes discursifs. Il s’écarte de l’explication reposant sur la concordance des temps pour stipuler que l’imparfait relève d’une saisie interne du procès (en d’autres termes, il mentionne l’aspect « sécant » du temps) et prédique un contenu de pensée, subjectif : nous sommes dans le « discours vécu ». La perspective de Lerch, quant à elle, vise avant tout à faire valoir la complexité et les nuances de son corpus et postule que « le contexte est absolument nécessaire pour comprendre un phénomène syntaxique ou stylistique » (p. 221), ce qui lui permet de s’intéresser à des phénomènes jusque‑là négligés (comme l’allusion).

12Le cas de Bally est en ce sens remarquable puisque les ajustements dans sa démarche le conduisent à contredire ses propres affirmations. On l’a dit, sa contribution de 1912 est soumise à une tension entre un a priori syntaxique et la conception du style indirect libre comme une forme de pensée, qui serait par conséquent irréductible à des règles grammaticales. En 1914, en réaction à Kalepky, il renforce le versant linguistique de sa démarche et établit trois types grammaticaux, parmi lesquels l’indirect libre s’identifie sur la base d’indices extérieurs (présence d’un verbe de parole ou de pensée en incise ou dans le contexte immédiat) et intérieurs à l’énoncé (transposition des temps verbaux et des personnes, présence du lexique du personnage cité). Ceci le conduit alors cette fois à distinguer le style indirect libre de la figure de pensée, cette dernière correspondant au phénomène décrit par Kalepky, que Tobler renomme figure « par substitution de sujet » (p. 195). Si cette distinction n’est cependant pas nette et qu’il finit par opter pour une solution scalaire, cette différenciation alimente la perspective de stylistique comparée telle qu’elle est développée dans l’appendice de 1914 : le style indirect libre dépendant d’indicateurs linguistiques, il varie en fonction des idiomes tandis que la figure de pensée, non soumise à ces contraintes, se rencontre dans toutes les langues « représentant des mentalités analogues » (p. 210).


***

13Finalement, la multiplicité des approches, des questions qu’elles génèrent ainsi que celle des résultats obtenus fait écho à la multiplicité des lecteurs que l’outil de recherche établit par Gilles Philippe et Joël Zufferey intéressera : du narratologue à l’historien de la langue littéraire en passant par le spécialiste d’Émile Zola ou de Thomas Mann, du linguiste s’intéressant à la valeurs des temps verbaux ou aux questions d’énonciation et de rhétorique jusqu’au chercheur en stylistique comparée, sans oublier le lecteur simplement curieux de lire les objets d’une joute scientifique à la fois vive et grinçante.