Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2003
Automne 2003 (volume 4, numéro 2)
titre article
Arnaud Genon

Regard sur l’Autre & son Moi

Anne Cauquelin, L’Exposition de soi. Du journal intime aux Webcams, Paris : Eshel, Collection Fenêtres sur, 2003, 95 p., EAN 9782906704763.

1À l’heure où l’autobiographie, l’autofiction et les journaux intimes prolifèrent, l’ouvrage d’Anne Cauquelin vient nous éclairer sur cette vieille pratique, constamment renouvelée, qu’est l’écriture de soi. Trouvant ses ancêtres chez Montaigne et Rousseau, ce mode d’écriture s’est considérablement étendu grâce notamment aux évolutions technologiques. Au support premier de l’écriture de soi, la feuille de papier ou le livre, s’ajoutent aujourd’hui des « cyber-supports » tels que le journal sur Internet ou la webcam. C’est ainsi qu’il nous faut désormais parler « d’exposition de soi » cette formule permettant de prendre en compte ces nouveaux moyens d’expression. Le champ d’investigation était jusqu’alors restreint à l’étude de l’intime dans des corpus principalement littéraires qui utilisaient les supports les plus courants, même si Philippe Lejeune, dans Cher Écran (Le Seuil, 2000), avait déjà fait intrusion dans les méandres du Web. Mais aujourd’hui, comme le note l’auteur, « le réseau numérique ou Internet offre aux auteurs un espace d’inscription apte à capter toutes sortes de messages et à les distribuer largement à tous ceux qui peuvent et veulent les capter » et permet une transcription « illustrée et sonore, sorte de prise directe sur le “réel”, et une transmission en un temps que l’on dit aussi “réel” » (p. 6-7). De la crainte d’être lu, les diaristes passent donc au désir de s’exposer. Remarquons que le champ de recherche de l’auteur, dans ce livre, s’élargit en outre à d’autres pratiques artistiques, picturales notamment.

2Dans un premier temps, Anne Cauquelin se penche sur « quelques dispositifs » (chapitre 2) utilisés par les auteurs de journaux intimes. L’écriture, plus particulièrement l’écriture de soi, est aussi une cérémonie où les rituels ont une grande importance. Des petits cahiers et autres carnets chers aux adolescents, au « scrap-book », variante admettant « plus volontiers le regard extérieur dans la mesure où ce qui est collé dans l’album sont des traces d’événements collectifs » (p. 13) l’auteur analyse la pratique de cette forme d’écriture à travers, entres autres, les exemples de Woolf et Amiel ou encore Wittgenstein. C’est ensuite sur les lieux que se porte l’attention de Cauquelin. Bars, café technos, endroits secrets, ou voitures sont autant de lieux révélateurs de la disparité de cette pratique littéraire. L’écriture du journal étant une expérience régulière, l’analyse se penche alors sur le temps, les temps de l’écriture, permettant ainsi la transition avec le chapitre 3 : « Écrire le temps. Quelques pas dans la phénoménologie du temps ».

3Le diariste se livre à une véritable quête de soi-même, il se met à la recherche d’un moi sans cesse changeant, recherche absolue car visant « l’être dans sa dimension totale ». Ainsi, « il est à la fois celui qui part à la recherche et celui qui, poursuivi, n’est lui-même que dans son échappée » (p. 26). Ce souci du temps est envisagé à travers l’étude des œuvres de quelques artistes contemporains, notamment On Kawara et ses « date paintings ». Fait intéressant, chez cet artiste le sujet disparaît totalement au profit « d’une expérience du temps » (p. 30) dans la mesure où seuls les dates et itinéraires sont présentés au lecteur ou public. Plus loin, Anne Cauquelin étudie les photographies de Roman Opalka représentant un double portrait à deux âges différents de la vie et qui mettent en scène le moi et le temps, l’exposition du moi dans le temps (cette pratique n’est pas sans rappeler celle de Rembrandt). Mais les supports là aussi varient. Patrick Morelli, avec Le Crépuscule des jours utilise pour sa part un site Internet sur lequel il offre « à l’internaute un calendrier quotidien de poésie, d’adages, d’informations choisies, d’images inédites » (p. 39) et, tout en renouant avec les vieux almanachs, propose ainsi un travail par nature et définition inachevé.

4Le chapitre 4 nous révèle que le cercle s’élargit par l’intermédiaire du cyber-journal, ce dernier étant la marque d’une réelle volonté de l’exposition du moi et marquant le passage du journal intime au « journal intime-public » (p. 44). Mais le fait de publier un journal en ligne révèle selon l’auteur un paradoxe : alors que le web offre un espace de diffusion très large, plus large que celui d’une librairie classique, « écrire en ligne et s’exposer sur le réseau paraît un acte moins “public” que celui d’écrire et publier sur la chaîne éditoriale » (p. 51). Au désir de s’exposer sur Internet correspond un désir de passer incognito rendu possible par le grand nombre de diaristes qui partagent la même activité.

5Le dernier chapitre, « Un oeil sur la maison », examine « le dernier des avatars du journal » (p. 55), la webcam. Cette avancée technologique vient bouleverser les postures et le comportement de l’écrivain du journal intime. En effet, « la capture et la diffusion » (p. 57) deviennent instantanées. Le grand bouleversement que produit cette démarche c’est que, contrairement à l’écriture du journal, quelque soit son support, le lecteur ou le public ne « peut pas n’être pas là » (p. 62). « La lecture » de ce type de journal diffère aussi des journaux traditionnels puisque « le lecteur » est soumis à la webcam qui maîtrise le défilement des images, le rythme. Impossible ici de connaître la fin… Cette pratique répond alors à un désir de réalité. Dans une société où la vérité ne fait plus l’objet de recherches philosophiques, où la sincérité peut être remise en cause, l’existence devient une « valeur sûre » de laquelle on ne peut douter. Comme le signale l’auteur, le terme réalité « envahit notre vocabulaire quotidien » (p. 71), de la télé-réalité aux reality shows en passant par la real politique. Ce besoin de s’exposer serait une volonté de garantir sa réalité et donc son existence. Pathétique recherche donc, d’autant qu’elle aboutit souvent à l’effet opposé : « l’image, la fiction, l’arrangement et l’audience » (p. 85).


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6Cette étude nous semble d’une actualité brûlante. À l’heure de la télé-réalité vilipendée alors que se fait entendre une demande toujours plus grande de transparence, l’analyse proposée n’a pas pour fin de porter un jugement moral sur ces pratiques omniprésentes dans notre société contemporaine. Ce sont des outils pour comprendre un phénomène qu’elle apporte au lecteur, un mini système d’interprétation, qui jusque-là faisait, défaut.