Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2018
Novembre 2018 (volume 19, numéro 10)
titre article
Christophe Cosker

Analyse de trois formes du discours journalistique au XVIIIe siècle

Samuel Baudry et Denis Reynaud, Nouvelles formes du discours journalistique au XVIIIe siècle. Lettres au rédacteur, nécrologies, querelles médiatiques, Lyon : Presses universitaires, 2018, 264 p., EAN 978272970933.

« J’aime à présenter votre Journal comme l’image fidèle de nos conversations rapides, où l’on effleure tout, sans disserter sur rien ; où les saillies frivoles croisent les discussions profondes ; où les nouvelles du quartier sont coupées par des réflexions philosophiques ; où des transitions imperceptibles lient les matières les plus disparates ; où les détails d’une coiffure à la mode succèdent à ceux de l’apparition d’une comète ; où l’on parcourt en un quart d’heure le cercle des connaissances & des sottises humaines. » — Le Journal de Paris, 23 février 1778.

1Il s’agit ici de rendre compte d’un ouvrage collectif sur la presse au xviiie siècle. Conformément à l’idéologie de la période concernée, ce livre s’oppose à des préjugés et entend « écraser l’infâme », pour reprendre la devise de Voltaire, en l’occurrence l’occultation de la modernité de la presse des Lumières par le xixe siècle regardé comme la civilisation du journal. Les ténèbres de l’ignorance sont donc remplacées par les lumières de la connaissance parce que, loin d’être l’esclave du pouvoir, la presse de cette époque invente deux nouvelles formes — à savoir le courrier du lecteur et la nécrologie — et en renouvelle une troisième : la querelle médiatique — celle qui oppose alors Voltaire à Rousseau.

2En outre, le modèle dominant de la presse comme une grande machine de journalistes et de reporters avait été précédé par celui de la petite entreprise soutenue par des rédacteurs bénévoles, qui revient précisément au goût du jour. Forts de ces raisons, Samuel Baudry, spécialiste des rapports entre presse et littérature en Grande Bretagne au xviiie siècle et Denis Reynaud, également universitaire et responsable du site www.gazettes18e.fr se proposent de montrer que « loin de se cantonner à des formats et à des rubriques immuables et sclérosantes, les journaux du xviiie siècle ont inventé, testé, développé et imposé certaines formes spécifiques de discours qui apparaissent encore aujourd’hui comme participant de l’essence même du journalisme. » (p. 5). Du point de vue du corpus, la presse est abordée de part et d’autre de la Manche avec, en plus, une incursion en Espagne. Nous proposons de reconfigurer le plan de l’ouvrage de la façon suivante : le plan formel est remplacé par trois faisceaux d’approche qui sont la géographie, la médiatisation et l’idéologie.

1. La Presse de part & d’autre de la Manche

3L’un des enjeux du livre est une comparaison constante entre la presse française et la presse anglaise. Cette comparaison a notamment pour pivot un journal connu pour sa notoriété, le Spectator ainsi que la nécrologie — obituary, l’une des deux inventions de la presse d’Ancien Régime.

1.1 Du Spectator au Spectateur

4Dans « Naissance du genre du courrier du lecteur dans la presse britannique », Samuel Baudry s’appuie sur l’exemple fondateur du Spectator d’Addison et Steele dans lequel il voit l’origine de la forme de l’essay‑journal qu’il propose de rebaptiser l’essai spectatorial. En effet, le périodique en question repose sur une lettre écrite par le rédacteur, ou par un prête‑nom, ou encore par un lecteur tantôt réel tantôt imaginaire. Élargissant son propos, le lecteur compare les communications journalistique et épistolaire. Il distingue des lettres coopératives et des lettres polémiques selon qu’elles adhèrent ou s’opposent à l’idéologie du journal. Il étoffe cette distinction en la croisant avec les adresses publique et conversationnelle qui mettent en valeur les contributions à la science et les occasions de dispute.

5Alexis Lévrier propose, de son côté, un article sur « Le Courrier des lecteurs dans les spectateurs d’expression française ». Après avoir fait référence au modèle éponyme, il rappelle que le Mercure galant, fondé par Donneau de Visé, prenait la forme de lettres adressées à une femme de province. Le rédacteur des spectateurs d’expression française revendique la fonction de médecin de l’esprit ou de docteur spirituel. En conséquence, la typologie proposée a pour première catégorie la lettre réelle de crise amoureuse, nouvelle portugaise à laquelle succède la lettre écrite au journal sur un problème amoureux. Lui répond, troisième catégorie, la lettre moralisatrice qui prodigue des conseils. Les deux derniers types sont la lettre‑témoignage et la lettre réflexive. L’article propose en outre une typologie des épistoliers entre phil‑ et mis‑anthropie.

1.2 Naissance de la rubrique nécrologique

6Nigel Starck s’intéresse à la « Naissance du genre nécrologique dans la presse britannique ». Il indique que la première nécrologie, d’après des recherches à la British Library de Saint‑Pancras, est celle du capitaine Andrew Shilling qui meurt lors d’un affrontement maritime avec le Portugal. Il mentionne ensuite le premier nécrologue britannique patenté : Sir Roger l’Estrange. Deux noms méritent enfin d’être rappelés, celui d’un nécrologue excentrique John Dunton ainsi que celui de John Nichols, le nécrologue du Gentleman’s Magazine. La nécrologie, en annonçant une mort et en évaluant une vie, se détache progressivement d’un premier ton hagiographique et moralisateur pour devenir un « instrument légitime d’archivage de l’information » (p. 129). Anne‑Marie Mercier‑Faivre complète le diptyque en proposant une « Naissance du genre nécrologique dans la presse française ». Rattachant les nécrologies à l’art de mourir — ars moriendi —, elle en fait, dans le contexte français, une information à transmettre, mais aussi une émotion à partager, en forme de contrepoint de l’annonce de mariage.

2. Presse & publicité

7L’un des enjeux de la presse est le rapport à la sphère publique, de la publication du journal à la publicité. Ce rapport est visible dans la manière dont la presse informe une province ou une ville ainsi que, dans une querelle devenue médiatique, les différends entre Voltaire et Rousseau.

2.1 Visibilité de la province & de la ville

8Dans « Diffusion du courrier des lecteurs dans la presse régionale française : l’exemple des “ affiches ” », Elizabeth Andrews Bond s’intéresse à une forme provinciale de la presse française appelée « affiche », sans doute en raison de la façon dont elle était placardée sur les murs des villes. Ce périodique se décline en fonction de la ville ou de la région qu’il concerne : Affiche de Chartres, de Picardie, de Bourgogne ou encore de Troyes. Publiée de façon hebdomadaire, l’affiche est un journal pour consommateurs ; il contient essentiellement des annonces et des publicités. Il est généralement conservateur parce que son privilège d’imprimerie tient notamment au fait de ne pas traiter de politique. C’est la raison pour laquelle ses rédacteurs ne sont pas seulement des journalistes, des imprimeurs et des gens de lettres, mais aussi des abbés, des chirurgiens, des horlogers, des hommes de loi, des professeurs ou encore des veuves.

9Dans « Diffusion du courrier des lecteurs en Espagne : l’exemple du Correo literario de Murcia (1792‑1795) », Elisabel Larriba, après avoir rappelé la banalité des emprunts et plagiats à l’époque, propose un rapide panorama de la presse espagnole de l’époque en général, puis de celle de la ville de Murcie en particulier. Dans l’histoire de la presse de cette ville espagnole, le Courrier littéraire de Murcie occupe la place majeure, notamment grâce aux trois collaborateurs qui font ce titre, Louis Santiago Bado, Miguel Gonzalez Zamorano et Francisco Meseguer, dont les initiales BZM, de chaque côté d’un triangle, forment la page de garde de leur journal et du présent ouvrage. On comprend ainsi le caractère crucial de la presse régionale dans la vie urbaine provinciale.

2.2 La Querelle médiatique entre Voltaire & Rousseau

10Deux articles traitent de cette querelle. Le premier est rédigé par Olivier Ferret et Myrtille Méricam‑Bourdet ; il s’intitule « Voltaire‑Rousseau : la médiatisation d’une querelle ». Le second est dû à Robert Mankin et s’intitule « Voltaire et Rousseau dans la presse britannique ». Ainsi le même objet est‑il traité, à nouveau, de part et d’autre de la Manche et les chercheurs relativisent l’importance de cette querelle. En effet, le premier texte indique qu’il n’est pas possible de distinguer des périodiques voltairiens d’une part, et rousseauistes de l’autre. Même si les origines de la discorde sont difficiles à établir, on peut rappeler que c’est Rousseau qui publie, sans accord, la lettre de remerciement que lui a adressé Voltaire à la suite de la réception du Discours sur les origines et les fondements de l’inégalité parmi les hommes. Rousseau réitère le procédé lorsqu’il publie la lettre qu’il adresse à Voltaire pour son Poème sur le désastre de Lisbonne. Les éléments sont en place pour la querelle, d’autant plus que Rousseau s’oppose aux « philosophes » dont Voltaire se veut le chef de file. Ainsi chacun des deux auteurs se sert‑il de la presse, mais Voltaire finit par avoir l’avantage en publiant notamment Le Sentiment des citoyens sur l’abandon de ses enfants par Rousseau. De l’autre côté de la Manche, la liberté d’expression est moins un enjeu qu’un acquis. La querelle médiatique occupe donc une place relativement restreinte parce qu’elle apparaît moins comme un combat d’idées que de personnes, Voltaire et Rousseau étant connus pour être des esprits querelleurs.

3. Presse & idéologie

11En dépit de son plan formel, l’ouvrage collectif met au jour les idéologies et les formes qui les véhiculent. Il en va ainsi de certains présupposés des nécrologies, du positionnement d’un journal par rapport au champ politique ou encore d’une question comme celle de la femme.

3.1 Idéologie & nécrologie

12« Les Nécrologies jansénistes en 1749 » constituent l’objet de recherche d’Henri Duranton. Après avoir reconstruit le contexte historique de la querelle religieuse en France autour de la bulle Unigenitus, des billets de confession et du molinisme, il met en lumière une émanation du périodique janséniste clandestin les Nouvelles ecclésiastiques, à savoir le Nécrologe des appelants et opposants à la bulle Unigenitus de l’un et l’autre sexe. Avec des pratiques et des prières à chaque article. Chaque texte apparaît donc comme un « récit de mort janséniste » (p. 168), c’est‑à‑dire sans sacrement et suivi de références aux Réflexions morales de Quesnel. De son côté, Catherine Ailloud‑Nicolas étudie « Les Nécrologies de Marivaux : sources d’informations, prétextes à polémique, fabrique de clichés ? ». L’auteur du Jeu de l’amour et du hasard meurt en février 1763 et trois nécrologies attirent l’attention du chercheur : celle de l’Observateur des spectacles, le 22 mars 1763 celle du Mercure, en juin 1763, et celle signée par Palissot en 1764 dans La Nécrologie des hommes célèbres de France, par une société de gens de lettres. On y voit que le « pacte de bienséance sociale » (p. 199) qui consiste à ne dire du mort que du bien n’existe pas encore et que les faits laissent largement la place à des spéculations qui en apprennent moins sur le mort objet de la rubrique que sur les goûts de celui qui la rédige ou encore sur la ligne éditoriale du périodique qui l’accueille.

3.2 Idéologies politique & sexiste

13Dans « La Rhétorique des lettres du rédacteur dans la presse britannique de la seconde moitié du siècle : l’exemple de la Monthly Review et de la Critical Review », Baudoin Millet s’intéresse aux titres éponymes de la presse britannique. Chacun est respectivement fondé par Richard Griffiths et par Tobias Smollett ; le premier paraît entre 1749 et 1845 et le second de 1756 à 1817. Il s’intéresse en particulier à l’idéologie des deux publications, les Whigg et les églises dissidentes — low Church — dans le premier cas, et les Tories, l’Église anglicane et la dynastie Stuart dans le second. Les lettres proprement dites entrent en dialogue avec d’autres formes comme la réponse — answer —, l’accusation — charge —, la justification — vindication —, l’observation ou le compte‑rendu — review —, l’appendice — appendix —, la réflexion — reflection —, examen — scrutiny, inquirement, examination. Il rappelle enfin que les deux titres étaient personnifiés par Bavius et Maevius, détracteurs d’Horace et Ovide sous Auguste. Ghazi Eljorf, dans « Le Courrier féminin dans La Quotidienne de l’an iii», analyse la manière dont le courrier de lecteur indique l’idéologie du périodique envisagé. En effet, le journal intitulé La Quotidienne de l’an iii se caractérise par l’importance du « courrier féminin » (p. 114) au double sens du courrier écrit par une femme et/ou sur une femme. Sont valorisées les lettres où les femmes s’épanchent sur leurs malheurs, par exemple celui d’être vieille fille et sont dévalorisées celles qui montrent des femmes fortes, au premier rang desquelles madame de Staël.


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14En conclusion, l’ouvrage collectif ici présenté analyse trois formes du discours journalistique du xviiie siècle, replacées dans le contexte plus large de l’Ancien Régime, à savoir le courrier du lecteur, la nécrologie et la querelle médiatique, dont les deux premières sont des inventions de cette époque. Plutôt que de regrouper les connaissances produites par l’ouvrage pour chacune des formes, nous avons choisi d’étudier d’abord la manière dont le Spectator est transféré culturellement en France, ainsi que la façon dont la rubrique nécrologique se développe de part et d’autre de la Manche. Nous avons ensuite proposé d’étudier la manière dont la presse rend visible des lieux — province, ville — et des personnes, pour le meilleur comme pour le pire. Enfin, nous avons décelé les idéologies à l’œuvre dans le discours de presse en général et dans la forme nécrologique en particulier. Ainsi le courrier du lecteur et la nécrologie ne sont‑ils pas de simples rubriques car ils engagent l’intégralité du journal, la partie révélant le tout et le tout chacune de ses parties.