Acta fabula
ISSN 2115-8037

2018
Novembre 2018 (volume 19, numéro 10)
titre article
Marie-Bernard Bat

Pour une approche méthodologique de la médiologie du discours critique

DOI: 10.58282/acta.11632
Critique et médium (xxexxie siècles), sous la direction d’Ivanne Rialland, Paris : CNRS Éditions, coll. « Génétique », 2016, 364 p., EAN 9782271092557.

1L’ouvrage collectif dirigé par Ivanne Rialland se propose d’aborder un champ des études intermédiales encore peu développé, celui du discours sur l’art. Ce riche travail, mené dans le cadre du programme de recherche « Littérature, Arts, Médium » sous l’égide de Bernard Vouilloux (Sorbonne Université-CNRS), analyse les interactions à l’œuvre entre les écrits critiques artistiques et leur médium. Dans la lignée des travaux de Donald Francis McKenzie1, les études proposées explorent l’influence des conditions matérielles de production et de diffusion sur une parole ayant pour vocation de représenter, d’interpréter et de juger une œuvre d’art. Le médium s’avère donc participer pleinement de la construction axiologique du discours critique. L’un des intérêts principaux de cet ouvrage est de prendre en compte l’impact sur le discours critique des révolutions audiovisuelles, au xxe siècle, puis numériques, au xxie siècle, tout en les inscrivant dans une tradition héritée de la presse, de la revue, du livre et de la collection éditoriale.

Un ouvrage didactique & méthodique

2La conception et l’organisation didactiques de Critique et médium sont particulièrement pertinentes. Tout d’abord, refusant une définition purement essentialiste de la notion de médium, l’ensemble des contributeurs a varié et croisé les outils d’analyse issus de la médiologie, des sciences de l’information et de la communication, de la sociocritique comme de la sémiologie et de la génétique textuelle. Une telle approche permet ainsi de prendre pleinement en compte la dimension axiologique des énoncés critiques, souvent peu abordée par les chercheurs issus des sciences de la communication. En outre, si ces contributions s’ancrent dans les apports des fondateurs de la médiologie (Régis Debray) et de la génétique (D. F. McKenzie), elles s’enrichissent également des recherches anglo‑saxonnes sur les « comparative textual media » (Katherine Hayles et Jessica Pressman2) et des travaux récents de Marie‑Ève Thérenty et Alain Vaillant3 sur la « poétique du support4 ».

3La richesse de ces outils d’analyse complémentaires et le parti pris de la chronologie permettent d’aborder de manière méthodique un corpus d’objets hétérogènes en apparence. En effet, la limitation aux xxe et xxie siècles favorise le rapprochement entre des médiums aussi variés que la presse, le livre, la collection éditoriale, la radio, la télévision et le web. Dans « Le cas de la critique de livre “participative” sur les réseaux » (p. 271‑286), Étienne Candel analyse les transferts, explicites et implicites, du modèle éditorial de la revue vers la pratique de la critique professionnelle sur le web. Cet ouvrage réussit donc la gageure d’offrir un propos cohérent et rigoureux en variant aussi bien les médiums que les discours critiques. Car il s’agit d’analyser l’impact du médium sur la critique d’art, c’est‑à‑dire sur les arts dans toute leur diversité. Si la critique littéraire est largement représentée dans ses formes plus traditionnelles (Claire Popineau, Christophe Meurée et Guillaume Willem5) comme immédiatement contemporaines (M.‑È. Thérenty, Céline Pardo, Sylvie Ducas, Mathilde Labbé, David Martens, Eddie Breuil, É. Candel), les autres arts ne sont pas pour autant absents. Florence Huybrechts étudie les tensions entre musique et idéologie (p. 95‑110) et Marie Gaboriaud la construction, entre réalité et fiction, de la figure de Beethoven dans les monographies du début du xxe siècle (p. 169‑184). Jennifer Cazenave, quant à elle, analyse l’élaboration d’un discours anticonformiste sur le cinéma dans la revue Positif (p. 51‑66). Thomas Golsenne interroge les choix éditoriaux créant la distinction entre livre d’art et essai critique (p. 185‑199).

4Enfin, I. Rialland assure la cohérence du propos par un dispositif original alliant cadrage théorique et études de cas. Chacune des six sections est précédée d’une introduction à la fois complète et synthétique permettant de proposer l’histoire rapide du médium et un état récent des problématiques et des grands axes de la recherche sur chacun des médiums étudiés. Les étudiants comme les chercheurs y trouveront des mises au point efficaces et stimulantes. Les études de cas sont des illustrations concrètes des enjeux théoriques introductifs — elles décrivent le fonctionnement d’un discours critique incarné dans un médium précis —, tout en complexifiant les interactions mises en œuvre. La bibliographie de l’ouvrage suit la même logique et refuse toute exhaustivité : elle a pour objectif de proposer des ouvrages de référence et une sélection de travaux récents sur chaque médium. Le lecteur peut d’ailleurs enrichir cette liste en se référant aux études de cas.  

D’un discours critique vecteur de valeurs esthétiques à la désacralisation du discours critique ?

5À l’étude de l’organisation matérielle des supports s’ajoute l’analyse du rôle institutionnel de chaque médium et de l’autorité critique qui s’y construit et s’y exprime. Les six sections peuvent alors être appréhendées en trois pôles structurés par des relations de contiguïté, de rupture et d’opposition. L’ouvrage s’ouvre avec les périodiques. Si la revue s’avère un médium valorisé pour sa capacité à fabriquer et défendre des valeurs esthétiques nouvelles — notamment pour les mouvements d’avant‑garde —, la grande presse, soumise aux impératifs économiques de diffusion auprès d’un large public, est traversée par de nombreuses tensions entre discours et supports, comme le met en lumière l’analyse détaillée des transferts médiatiques chez le chroniqueur Bernard Frank par Laurence van Nuijs (p. 125‑137). Cette étude illustre d’ailleurs le statut archétypal de la presse à grand tirage : bien qu’elle ait perdu son rôle de monopole, elle « a servi et continue de servir de référent ou de repoussoir à l’ensemble de la critique, et ce où qu’elle se publie » (p. 93).

6Le second pôle s’intéresse au livre envisagé dans son unicité ou dans la mise en série de la collection éditoriale. Dominique Vaujois démontre avec subtilité que la légitimité du discours critique, traditionnellement associée au livre, est traversée par des tensions liées à l’évolution matérielle de ce support comme à sa mission d’œuvre secondaire, soumise à l’historicité de son sujet. Cette ambiguïté est illustrée et approfondie par l’étude des enjeux de l’écriture monographique (Jean‑Pierre Montier et M. Gaboriaud). La collection critique, champ de recherche récent, partage la polyphonie de la revue et prolonge ses combats. I. Rialland démontre avec une grande finesse comment « par son catalogue et sa maquette, elle témoigne ainsi à une époque donnée d’une vision de l’art et d’un découpage de son champ » (p. 212). M. Labbé et D. Martens montrent enfin comment le cadre éditorial des collections « Poètes d’aujourd’hui » et « Écrivains de toujours » invente un modèle original tendant à réduire la polyphonie et la subjectivité d’un dispositif confrontant essai biographique et critique (p. 229‑242).

7Il peut paraître dommage que le dernier pôle regroupe la radio, la télévision et le web, médiums démultipliant les possibilités d’interactions entre le discours critique et le support. Cependant, il s’agit de médiums plus récents dont l’étude n’est pas encore arrivée à maturité comme celle des revues (p. 31). Ils ont également en commun de concurrencer, voire de désacraliser, le discours critique professionnel (S. Ducas, p. 287‑304), dont ils importent, miment et métamorphosent les codes et les dispositifs. Les chapitres introductifs ont le mérite de cerner et de problématiser les enjeux méthodologiques induits par ces nouveaux champs de la recherche. Simon Bréan circonscrit avec précision les défis techniques et les difficultés conceptuelles intrinsèques au web, médium constitué « d’un feuilleté ou d’un entrelacs de médiums et de contenus » (p. 307). En outre, la démocratisation des pratiques y crée un espace intermédiaire entre expression personnelle et professionnelle : « [l]a critique spontanée y tient donc une place cruciale, mettant à mal, et stimulant en même temps, une critique institutionnelle obligée d’adapter à un gout changeant ses formes et ses discours, pour attirer un public flâneur, mais exigeant » (p. 307). Dans « La République des Livres de Pierre Assouline » (p. 337‑351), M.‑È. Thérenty analyse brillamment la « dimension agonistique » (p. 339) liée à la confrontation de la « critique professionnelle verticale » à la « critique citoyenne horizontale » des « intervenautes » (p. 348), foule plus ou moins anonyme réagissant surtout à la critique de la critique. Cette prise de parole est alors susceptible d’être transformée en prise de pouvoir par la seule force d’un dispositif qui tend à déhiérarchiser les écrits.


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8Critique et médium est donc un ouvrage didactique et méthodique qui propose un panorama efficace de la recherche sur les interactions entre médiums et discours critique artistique. Il défriche également un champ nouveau de la recherche en proposant un cadre méthodique rigoureux à partir du duquel de nouvelles études pourraient s’inscrire et se développer.