Acta fabula
ISSN 2115-8037

2018
Mai 2018 (volume 19, numéro 5)
titre article
Pierre Vinclair

Le Foreland d’Yves Bonnefoy

DOI: 10.58282/acta.11088
Yves Bonnefoy, Correspondance. Tome 1, éd. Patrick Labarthe et Odile Bombarde, Paris : Les Belles Lettres, coll. « Hors collection », 2018, 1156 p., EAN 9782251447483.

1Le premier tome de la correspondance d’Yves Bonnefoy compte plus de 1100 pages. Fruit d’un travail de Patrick Labarthe et Odile Bombarde, le volume allie la précision de l’édition scientifique à l’élégance de la littérature, destiné à un large public d’amateurs. Pratique et agréable à manier, il regroupe les lettres échangées par Bonnefoy et ses correspondants du milieu des années 1940 au milieu des années 2010 : André Breton, Pierre Alenchinsky, Paul Celan, André du Bouchet, Jacques Dupin, Michel Butor, etc.

2Au lieu de donner l’ensemble des lettres de manière chronologique, le principe adopté est ici de présenter les correspondances les unes après les autres, comme si une multitude de courts volumes se suivaient. L’avantage est bien sûr de nous donner à voir la singularité de chaque relation, mais le passage de la fin d’une correspondance (où le poète a quatre‑vingt‑dix ans) au début d’une autre (où il a vingt‑cinq ans) est parfois fatigant, de même que peut l’être le fait de revoir passer à de multiples reprises, à des centaines de pages d’écart, la même anecdote (Bonnefoy, renversé par une voiture, s’est cassé la clavicule).

3Le volume donne cependant un aperçu précieux sur soixante‑dix ans d’histoire de la poésie et de l’édition, avec ses engagements bruyants (la guerre d’Indochine, le parti Communiste) et ses révolutions techniques silencieuses (des pneumatiques aux messages électroniques) — dont au moins trente ans (des années 1960 à 1990) pendant lesquels Bonnefoy aura été à la fois un poète puissamment original, un éditeur important, un professeur respecté du champ académique et un critique de premier plan.

Une correspondance « littéraire » ?

4Dans leur préface, les éditeurs écrivent : « Il s’agit […] d’une correspondance littéraire, et non d’une de ces correspondances dans laquelle un écrivain, qui en est le personnage central, se livre à des moments d’introspection […] » (p. VII). L’adjectif « littéraire » prête ici à confusion, tant on pourrait croire que cette correspondance regroupe des lettres qui font partie ou ont vocation à faire partie de l’œuvre de Bonnefoy (comme celles de Madame de Sévigné ou de Voltaire), ou qu’elles sont au moins capables de l’élucider (comme pour Flaubert ou Mallarmé). Il n’en est rien ou presque : le gros volume une fois refermé, la poésie de Bonnefoy reste comme inentamée dans sa grave suavité. Pour beaucoup de ces lettres, il s’agit en effet d’échange de travail avec des amis ou des collègues. Certes ces amis et collègues sont des peintres, des écrivains, des poètes, mais l’enjeu est très souvent de promettre une préface à un tel, de soutenir la candidature d’un autre, de s’enquérir auprès d’un troisième de son état de santé, d’envoyer un jeu d’épreuves à un quatrième, etc. Le nom des protagonistes confère une aura littéraire à ces lettres, qu’elles ne possèderaient pas d’elles‑mêmes au même degré, s’il s’agissait de destinataires anonymes. Ainsi cette lettre à Paul Celan :

Cambridge, 3 avril [1963]
Cher Paul,
Je viens de recevoir une réponse de Starobinski. Il est tout à fait d’accord pour écrire l’introduction à la traduction de votre discours, et sans doute, quand vous recevrez ce mot, aurez‑vous déjà eu une lettre de lui. Je me réjouis de cela, car Starobinski est certainement le critique le mieux qualifié pour parler de vous en France. Allez bien. À votre femme et à vous, mes pensées fidèles.
Yves

5Le volume compte bien sûr des lettres plus longues, mais il en compte aussi de plus courtes et de plus anecdotiques. Aucune d’entre elles n’est vraiment « littéraire » au sens où elle pourrait faire œuvre, par elle‑même ; aucune n’a vocation à s’inscrire dans l’œuvre d’Yves Bonnefoy.

6Cela n’empêche : montrer l’homme au travail pourrait éclairer sa recherche poétique. C’est une autre proposition des éditeurs : « D’emblée nous est apparu le caractère indissoluble de la recherche poétique et de l’expérience humaine de l’homme que fut Bonnefoy, jalonnée de contraintes matérielles auxquelles il fit face sa vie durant et qui eurent pour effet d’engendrer une étonnante faculté à convertir le hasard des circonstances et des engagements en projets des plus personnels » (p. IX). Mais en réalité, de la recherche poétique à proprement parler, il est assez peu question dans ces pages : la recherche opiniâtre du poète gardera son aura de mystère. Bonnefoy ne se confie en effet presque pas sur ce qui guide ses recherches ou meut ses visions — il apparaît en cela plus prudent que certains de ses correspondants.

Les amitiés

7Nombreuses parmi ces lettres sont celles qui nous plongent au cœur d’une relation d’amitié, comme celle qui lia Bonnefoy à Alechinsky. Ces lettres nous montrent un homme simple et franc, qui ne pose pas en « grand poète ». C’est ce manque d’affectation littéraire, cette évidence directe, assez rare par ailleurs dans son œuvre, qui émeut, par exemple dans son dernier message à Alechinsky (qu’il se met soudain à vouvoyer, parce que la mort confère une extrême solennité à ce dernier message, ou parce que c’est sa fille qui le rédige) :

Cher Pierre, bien cher Pierre,
je quitte cette planète. Je ne vous reverrai donc pas. Je regrette bien. Vous étiez un de mes amis les plus chers. Adieu.
Je vous embrasse,
Yves (p. 53)

8Autre amitié au long cours, celle qui le lie à Salah Stétié. Ici encore, on apprendra assez peu sur ce qui guide la poésie de Bonnefoy, dont la prudence et la sobriété contrastent avec l’enthousiasme un peu obséquieux de son correspondant — Stétié, qui écrit par exemple : « vers vous qui êtes, pour moi, au plus profond niveau, à l’avant‑pointe, compagnon de vérité » (p. 383). Ce ton un brin grandiloquent permet du reste à Stétié de livrer de belles critiques de l’œuvre de son ami et préfacier :

Votre œuvre dit, me dit : le vide est plein, le plein est vide. Me dit : j’habite l’extérieur d’un anneau. Me dit : les déserts de l’amour. Me dit (antique adage arabe) : le désespoir est l’une des deux quiétudes. […] Connaissez‑vous cet énigmatique aphorisme chinois : l’univers est un doigt et toutes choses sont à cheval. Ainsi sont dits, rapidement, l’improbable direction et l’ambiguïté fuyante fondamentale. (p. 387)

9D’autres correspondances se détachent, comme celle, non exempte de différends (et trouée d’un long silence de vingt‑sept ans), avec André du Bouchet. C’est au détour de ces lettres qu’on peut lire, par exemple, cette réflexion intéressante, par laquelle Bonnefoy refuse l’hypocrisie poseuse du poète engagé :

Des milliers d’êtres, de par le monde, et chaque jour, meurent de faim, souffrent l’injustice, la violence. Et si nous voulions vraiment obéir à l’appel de la vérité avec l’intensité, le radicalisme que la simple solidarité humaine demande, et que ce que nous nommons la poésie en tout cas exige, nous devrions « quitter l’Europe », comme a dit Rimbaud, soit pour combattre avec les déshérités si on le peut, soit au moins pour travailler à leur organisation, leur ravitaillement, etc. Or, nous ne faisons pas. Nous continuons à mener notre vie confortable, à voyager, à écrire dans une langue restreinte qui n’est accessible qu’aux nantis. Dans ces conditions, ce ne sont pas les écrivains de commerce que nous avalisons, mais le commerce lui‑même, l’exploitation des peuples pauvres, l’oppression en général. (p. 603, c’est Bonnefoy qui souligne)

La revue

10Mais au premier chef, c’est sans doute sur la revue L’Éphémère, les raisons qui présidèrent à sa naissance et son mode de fonctionnement, que ce volume nous apprend le plus. À cet égard, les correspondances avec Jacques Dupin et Gaëtan Picon, deux autres membres du comité éditorial, sont d’un bel intérêt : façons de construire les numéros, pourparlers présidant à l’invitation de tel ou tel nom aux sommaires, les lettres nous plongent dans les coulisses de la fabrication. On peut lire à ce titre une lettre admirable de Bonnefoy à Picon (4 janvier 1966), dans laquelle il explique sa vision de ce que devra être L’Éphémère : une revue « qui exprime de façon totale et spécifique le point de vue de ses rédacteurs […]. L’étroitesse d’un groupe cesse d’être un principe de confusion si au lieu de vouloir choisir et publier d’autres œuvres, dans sa revue, il ne nourrit celle‑ci que de sa propre substance, n’accueillant une œuvre de temps en temps qu’en la naturalisant, en la faisant sienne » (p. 716). Une étroitesse qui se veut le contraire d’un enfermement sur soi, puisqu’il s’agit de faire « une revue qui ne chercherait l’ouverture à toutes les propositions du réel qu’à travers le plus grand resserrement possible de soucis et de personnes » (lettre du 10 janvier 1966 à L.‑R. des Forêts, p. 773). Autre manière de dire, peut‑être, ce qu’Henry Corbin percevra en la lisant : « Oui, c’est cela la vraie métaphysique » (p. 893).

11En tout cas, c’est grâce à cette intuition de Bonnefoy (de resserrer la revue sur un petit groupe) que L’Éphémère, à laquelle sont aussi associés les noms d’André du Bouchet, Paul Celan, Louis‑René Des Forêts ou Jean Starobinski, est devenue en peu d’années, dans le monde de la poésie, une figure exemplaire : elle est parvenue à allier (à l’opposé de l’aventure surréaliste, vite marquée par l’hégémonie de Breton) l’identité collective du groupe à la singularité d’exploration poétique de chacun de ses membres. Et il est bon de revoir cette revue à ses débuts, avant que chacun de ses auteurs soit intronisé dans le panthéon poétique français et que son nom nous soit devenu presque mythique : « L’Éphémère, elle, ne se porte pas trop mal : 110 abonnés à ce jour, ventes au détail satisfaisantes dans les bonnes librairies de Paris » (p. 648).


***

12Poète, éditeur, professeur, critique : toutes ces dimensions se retrouvent dans cette correspondance où l’on lit les échanges du poète avec ses pairs, où l’on voit l’éditeur préparer un volume chez Flammarion ou un numéro de L’Éphémère, et le professeur se rendre aux États‑Unis, le critique envoyer ses articles. Mais en même temps, on ne trouve dans ce gros volume aucun poème, pas d’ébauche de cours, aucune réflexion critique poussée : la correspondance de Bonnefoy n’est pas un laboratoire. Le volume se place donc non pas en amont de la création, mais comme à côté, voire en aval — résolument dans le monde exotérique des rapports sociaux. En ce sens, cette correspondance, qui nous donne à lire un Bonnefoy méconnu, n’est pas un « arrière-pays », pour reprendre cette figure développée par le livre en prose bien connu, mais au contraire une zone d’échanges et d’influences réciproques : un foreland.