Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2005
Automne 2005 (volume 6, numéro 3)
titre article
Maya Lavault

« Albertine disparue » et ses possibles

Nathalie Mauriac-Dyer, Proust inachevé. Le dossier « Albertine disparue », Paris: Honoré Champion, coll. « Recherches proustiennes », 2005, 405 p. EAN 9782745311313.

1Depuis la découverte en 1986 dans les papiers de la nièce de Proust d’une dactylographie originale de l’avant-dernier volume de la Recherche, « Albertine disparue1 », corrigée de la main de Proust peu de temps avant sa mort, Nathalie Mauriac-Dyer, chargée de recherches au sein de l’Équipe Proust de l’ITEM (Institut des Textes et manuscrits Modernes, laboratoire CNRS), poursuit une réflexion à la fois génétique, éditoriale et théorique autour du document retrouvé qui a révélé l’ampleur de l’inachèvement de la Recherche, et du même coup, les stratégies éditoriales posthumes qui ont fait du roman proustien un monument en sept tomes achevés.

2En publiant en 1987 en collaboration avec Étienne Wolff une « édition originale de la dernière version revue par l’auteur » qui prend pour texte de référence la dactylographie retrouvée d’« Albertine disparue », plus courte de deux cent cinquante pages que la version publiée jusque-là, Nathalie Mauriac-Dyer a ouvert une brèche dans les études proustiennes, celle de la possibilité d’un « dés-achèvement », comme elle le dit elle-même, de l’œuvre canonique. L’édition de 1987 a en effet livré au public un texte, ou plutôt un avant-texte, qui invalide toutes les éditions précédentes d’Albertine disparue et a révélé une solution de continuité narrative entre « Albertine disparue » et Le Temps retrouvé. En 1993, elle a publié pour Le Livre de Poche Sodome et Gomorrhe III: La Prisonnière suivie d’Albertine disparue (dernière version revue par l'auteur) et La Fugitive (cahiers d'Albertine disparue) proposant ainsi, à côté du texte de la dactylographie retrouvée, le texte des cahiers manuscrits qui permettait une transition vers le dernier tome de l’œuvre. C’est dans la continuité de ce travail éditorial que s’inscrit le dernier ouvrage de Nathalie Mauriac-Dyer, Proust inachevé. Le dossier « Albertine disparue » : reprenant les éléments du « dossier » génétique et éditorial d’« Albertine disparue », elle en livre ici, dans un style clair et rigoureux, la synthèse raisonnée, s’efforçant à la fois d’en dégager les enjeux et d’en tirer des perspectives pour le champ de la critique proustienne en particulier et pour la théorie littéraire en général.

3Reprenant dans son introduction les données du problème – l’idée de départ étant que les dernières corrections apportées par Proust à « Albertine disparue » et à « La Prisonnière » déstabilisent toute la fin du roman telle que nous la connaissons, c’est-à-dire telle que l’ont configurée pour la postérité les éditeurs de la NRF dont l’objectif principal a été, selon elle, « de colmater et de masquer l’inachèvement structurel du roman à la mort de Proust » –, Nathalie Mauriac-Dyer annonce : « Le présent ouvrage fait le point sur l’ensemble des problèmes posés par la dactylographie originale d’« Albertine disparue » dont il se souhaite le vade-mecum. Il est donc à la fois d’histoire littéraire et de critique ». C’est, me semble-t-il, un geste « militant » qu’elle accomplit ici, dans le prolongement des travaux qu’elle a menés jusqu’ici, dans un souci de synthèse mais aussi de dépassement des résistances que le milieu des chercheurs proustiens ont pu opposer à ce qui a été ressenti comme une tentative de déstabilisation du canon, et donc du discours admis sur le canon : il s’agit donc non seulement de faire le point sur « ce qu’on ne peut plus dire de Proust2 » ou plutôt sur « ce qu’on ne peut plus faire dire au roman proustien » mais surtout, et c’est là l’enjeu majeur de ce nouvel ouvrage, d’envisager ce qu’on peut désormais lui faire dire et comment.

4Ouvrage d’histoire littéraire d’abord, en ce qu’il rassemble les éléments du dossier « Albertine disparue ».

5Le premier chapitre retrace l’histoire du développement progressif au sein du roman proustien de « Sodome et Gomorrhe », entendu non pas comme un tome central et unique (comme la tradition éditoriale l’a forgé, par un aménagement posthume) mais comme une véritable série romanesque occupant toute la seconde moitié du roman. Nathalie Mauriac-Dyer suit pas à pas l’évolution du plan de la Recherche qui subit une nette inflexion au moment de la guerre, à la faveur de l’interruption forcée de la publication du roman et d’un événement qui aura finalement bouleversé autant la vie privée de Proust que son œuvre, le retour précipité de Cabourg avec son chauffeur Agostinelli pendant l’été 1913, puis la fuite de ce dernier et enfin sa mort le 30 mai 1914 dans un accident d’avion. Au point que le « roman d’Albertine », que Nathalie Mauriac préfère nommer, selon les termes mêmes de Proust, « épisode Albertine » – au sens où l’épisode dans la tragédie est la « partie médiane » où est amenée la péripétie –, qui se développe entre 1913 et 1916 au sein de Sodome et Gomorrhe nécessite le gonflement simultané, en amont, des Jeunes Filles en fleurs. Malgré les aménagements constants qui bouleversent l’architecture de l’œuvre, Nathalie Mauriac-Dyer défend la thèse d’une composition en diptyque toujours lisible sous la multiplication des volumes (qui, contrairement à ce qu’ont décidé les éditeurs de la NRF, ne correspondent pas toujours au découpage des tomes) : selon elle, et son argumentaire est tout à fait convaincant, l’articulation entre Le Côté de Guermantes II et Sodome et Gomorrhe I constitue le pivot central de l’œuvre autour duquel s’articule le passage du temps des erreurs et des illusions (dans les trois premiers tomes) à celui des révélations et des réinterprétations (dans la série des Sodome et Gomorrhe et dans le Temps retrouvé). L’« expansion indéterminée » des Sodome telle que Proust la prévoyait (il va jusqu’à annoncer en 1922 qu’il y aura un Sodome VI) rend très lisible cette composition binaire que masque en revanche la tomaison posthume en sept volumes qui donnerait l’impression d’une prolifération incontrôlée de l’entre-deux du roman à la faveur de la guerre : cette théorie du gonflement central de l’œuvre, qui a fait fortune parmi les critiques proustiens, oppose au contraire les deux pôles de l’œuvre, qui se répondent, à une masse centrale un peu anarchique, au sein de laquelle l’autonomie de l’histoire d’Albertine n’est en réalité qu’un effet de l’inachèvement du processus d’intégration de « l’épisode » à la trame romanesque, en amont (dans les Jeunes Filles et le Côté de Guermantes II) comme en aval, avec le diptyque La Prisonnière/Albertine disparue.

6Le deuxième chapitre reprend le détail des corrections apportées en 1992 par l’écrivain engagé dans la révision éditoriale de la dactylographie de Sodome et Gomorrhe III. L’objectif de ce chapitre est de montrer que les modifications de 1922 ne sont pas l’œuvre d’un « fou » quasi mourant, comme ont pu le suggérer certains critiques, mais que non seulement elles étaient prévues avant l’automne 1922, période où Proust est effectivement au plus mal, mais encore qu’elles possèdent une logique et une cohérence tout à fait saisissables si l’on veut bien se donner la peine de les considérer dans leur ensemble, et en particulier dans leur relations avec les modifications apportées en amont qui jouent alors le rôle de pierres d’attente. D’abord, la modification de l’épisode du séjour à Venise, phénomène le plus précoce dans la genèse « d’Albertine disparue », ne peut se lire comme une suppression tardive mais signale la reprise de l’article paru en 1919 pour la revue Feuillets d’art qui en donne une version plus travaillée et plus aboutie que les cahiers manuscrits. Ensuite et surtout, la modification majeure apportée à la dactylographie d’« Albertine disparue », celle qui donne une signification et une portée nouvelles – et tout à fait justifiées selon Nathalie Mauriac-Dyer – à l’épisode, c’est-à-dire le changement du lieu de la mort d’Albertine, qui va de pair avec la suppression – difficile à justifier aux yeux des proustiens « canoniques » – des deux cent cinquante dernières pages de la dactylographie, pourrait avoir été préméditée depuis août 1922 et répondre à une ambition tout à fait réfléchie de ramasser l’épisode albertinien en un seul volume, Sodome et Gomorrhe III qui jouerait sur le déséquilibre entre une longue Prisonnière et une brève et foudroyante Albertine disparue qui en livrerait le dénouement dramatique. La force de l’hypothèse de Nathalie Mauriac-Dyer, progressant toujours avec rigueur, parée de solides arguments, tient ici à ce qu’elle met à jour le lien qui unit les deux éléments de la correction de 1922 les plus difficilement justifiables en montrant que les remaniements incessants de dernière minute obéissent à une logique de travail, certes forcenée et précipitée, mais fort cohérente : en 1922, « la méthode proustienne consiste donc à avancer la révision du roman et, au fur et à mesure, à en extraire de quoi en favoriser le rayonnement par des prépublications ». Les deux tâches simultanées de travail sur des extraits destinés à des publications en revue et de corrections de la dactylographie de Sodome et Gomorrhe III se nourrissent alors mutuellement, et trouvent effectivement leur justification dans cet état « de dernière minute » qui est alors vécu par Proust, pressé de livrer de son vivant encore, même par bribes, le roman de toute une vie. La suppression de toute la fin de la dactylographie d’« Albertine disparue » apparaît alors non comme un « tronquage » irréfléchi et décidé dans l’urgence, mais comme un dernier ajustement structurel qui ouvre la voie à l’élaboration des tomes suivants, à partir des épisodes temporairement supprimés dans « Albertine disparue ».

7Ouvrage de critique aussi : il s’agit de dégager l’intérêt littéraire d’« Albertine disparue » en un geste de réhabilitation du travail de refonte que Proust a engagé en 1922. Pour comprendre le caractère et l’intention des modifications apportées par Proust durant l’été et l’automne 1922 au texte de sa dactylographie, Nathalie Mauriac-Dyer met en œuvre une méthode convaincante, qui consiste, en une sorte de « démontage » à rebours du travail effectué par Proust, à repérer les amorces dans « La Prisonnière » à partir du texte de la dactylographie retrouvée d’« Albertine disparue » selon le principe de « l’illumination rétrospective ».

8Ainsi, le troisième chapitre s’interroge sur les visées de la réécriture dans « Albertine disparue » et tente de mettre au jour les « intentions textualisées » manifestées par les avant-textes successifs. Pour ce faire, Nathalie Mauriac-Dyer retrace le schéma des deux « possibilités narratives » qui coexistent actuellement pour « La Prisonnière » et « Albertine disparue » suivant le texte que l’on choisit de retenir (la version des cahiers manuscrits avant 1922 ou la version corrigée sur la dactylographie en 1922) et montre que le processus de correction demeure inachevé même sur la dactylographie de « La Prisonnière », pourtant envoyée par Proust à son éditeur pour publication, où subsistent deux amorces narratives dont les visées apparaissent comme contradictoires : « le texte publié de La Prisonnière et de sa suite ne saurait présenter aujourd’hui une cohérence satisfaisante – il « dysfonctionne » », et ce dysfonctionnement ne peut se révéler qu’à la lecture de la dactylographie retrouvée qui seule permet d’identifier sur la dactylographie de « La Prisonnière » les éléments narratifs fonctionnant comme des préparations des épisodes à venir. Ainsi, la méthode de lecture « rétrospective » mise en place signale les liens tissés entre « La Prisonnière » et « Albertine disparue » qui n’ont cessé d’orienter les corrections successives de l’écrivain dans un souci constant de resserrement. Le texte de la dactylographie corrigée fait en effet apparaître une configuration très cohérente : la nouvelle de la mort d’Albertine au voisinage de Montjouvain, annoncée au héros par un télégramme de Mme Bontemps, tranche, au moins temporairement, la question de la « culpabilité » d’Albertine et de ses liens probables avec Mlle Vinteuil et son amie ; ce faisant, ce nouveau « rebondissement » engageait la réécriture des pages qui suivaient, concernant, entre autres, les enquêtes posthumes menées sur la jeune fille et son éventuel passé lesbien. Plutôt que de se lancer à la hâte dans un tel travail, Proust a donc choisi de retirer ces pages ; mais il comptait manifestement les réutiliser pour un Sodome et Gomorrhe IV, dont il avait annoncé la parution prochaine. Dans l’histoire de la genèse proustienne, « Albertine disparue » ne serait pas l’unique cas de refonte conséquente à un stade pourtant avancé de l’écriture, mais « l’ultime et le plus éclatant exemple de cette aptitude à la remise en jeu in extremis ». Au fondement de ce projet de « refonte » réside la scène de Montjouvain, qui devient alors un pilier encore plus visible de la composition de la Recherche, posant ses bases dès « Un amour de Swann » (Proust avait d’ailleurs ajouté au dernier moment sur les épreuves un commentaire de la scène « scandaleuse » qui annonçait sa portée ultérieure), faisant résonner son écho funeste dans la scène de « désolation au lever du soleil » à la fin de Sodome et Gomorrhe II où le ressouvenir de Montjouvain ancre le soupçon sur les mœurs d’Albertine dans l’esprit du narrateur et motive sa décision de faire de la jeune femme sa « prisonnière », et enfin scellant le destin tragique d’Albertine qui vient s’éteindre au cœur même de la Gomorrhe romanesque. La version 1922 de la mort d’Albertine pourrait donc être le signe d’un rapprochement, par le truchement d’une péripétie – au sens de « renversement », mais surtout de « découverte » – des deux côtés du « sol mental » proustien. Une interrogation subsiste cependant, que le texte semble laisser en suspens à l’orée de Sodome et Gomorrhe IV et que Nathalie Mauriac-Dyer saisit pour relancer son enquête : si Albertine meurt « au bord de la Vivonne », et non à Montjouvain même, la place est toujours vacante pour une possible réinterprétation ultérieure de l’événement…

9C’est donc à cette ultime hypothèse que tient le quatrième chapitre qui se donne pour tâche d’éclaircir les « horizons intentionnels du texte inachevé », toujours selon la méthode efficace d’une reconstitution textuelle à la fois rétroactive et prospective, opérée à partir des indices semés dans les parties déjà publiées et dans les avant-textes. Nathalie Mauriac-Dyer peut ainsi avancer : « Constatons que la restructuration narrative avait créé un effet tout à fait inédit de parallèle entre deux éléments, désormais respectivement situés à la clausule de chacun des chapitres d’« Albertine disparue » : entre le télégramme qui annonce la mort d’Albertine, et la dépêche (dédoublée en lettre) qui annonce le mariage de Gilberte. De ce parallèle, de cet effet de « rime » en quelque sorte à la ponctuation narrative, le lecteur peut inférer quelques effets, qui suggèrent de possibles horizons romanesques au-delà de Sodome et Gomorrhe III ». Selon le principe de la « case vide » dans cette structure en chiasme où la dépêche de Gilberte dans le second chapitre, prise pour une dépêche d’Albertine justement, est réinterprétée grâce à une lettre plus explicite annonçant le mariage de Gilberte et de Saint-Loup, le télégramme de Mme Bontemps annonçant dans le premier chapitre la mort d’Albertine, et qui relance les soupçons du narrateur, ne pourrait-il symétriquement donner lieu à une relecture qui en modifierait la portée ? La fin de Sodome et Gomorrhe III ouvre donc grand le champ des possibles tant en ce qui concerne la trame romanesque de l’épisode d’Albertine, que le destin narratif des pages ôtées en 1922 qui, retraçant les incertitudes du héros quant aux mœurs de son amie, auraient tout à fait trouvé leur place, après réécriture, au sein d’un Sodome et Gomorrhe IV. L’horizon de ce volume demeuré fantôme se donne à lire sur une « enveloppe souillée de tisane » sur laquelle Proust aurait griffonné la nuit de sa mort et que Nathalie Mauriac-Dyer s’emploie à décoder : les bribes de phrases qui y sont notées, toutes relatives à des épisodes faisant partie des pages ôtées à « Albertine disparue » lors des corrections de 1922, en particulier le mariage de Saint-Loup et de Gilberte, constituent une suite possible à « Albertine disparue ». Enfin, la dernière piste de lecture suivie, l’hypothèse de la duplicité de Saint-Loup, envisagée à deux reprises dans la version des cahiers manuscrits, se révèlerait, à la lumière du décodage rétrospectif des amorces contenues dans Sodome et Gomorrhe II, être « le support d’un développement scénarique ». Selon le même principe d’interprétation par symétrie déjà mis en œuvre pour l’hypothèse d’une réinterprétation possible du télégramme annonçant la mort d’Albertine « aux bords de la Vivonne », Nathalie Mauriac-Dyer propose la lecture suivante : « Par un simple jeu paradigmatique, soigneusement ménagé, Proust aurait donc préparé un nouveau coup de théâtre par reconnaissance : annoncée dans Sodome et Gomorrhe II, la malhonnêteté du chauffeur avait été vérifiée dans la première partie de Sodome et Gomorrhe III ; préfigurée dans la deuxième, la malhonnêteté de Saint-Loup n’aurait-elle pas été reconnue dans Sodome et Gomorrhe IV ? » L’hypothèse de la duplicité de Saint-Loup conduit à son rapprochement avec Albertine, qui scellerait, à l’horizon de Sodome et Gomorrhe IV « tous les côtés du livre – côtés géographiques, côtés du monde, côtés de l’inversion ». La structure de l’« Albertine disparue » de 1922, malgré l’inachèvement qui rend parfois la lecture rétrospective un peu hasardeuse, signale alors un projet d’écriture qui n’a rien de désordonné ni de « fou », et donne un bel exemple, à la fin de Sodome et Gomorrhe III, de « clôture intermédiaire » qui « tout en dénouant un tome, [peut] s’inverser pour ouvrir le tome suivant » et permet, pour le plus grand plaisir des lecteurs actuels, un jeu minutieux « d’exploration des possibles fictionnels », selon les termes de Nathalie Mauriac-Dyer.

10Enfin, Proust inachevé montre dans son cinquième et dernier chapitre, qui retrace l’histoire des éditions (posthumes) d’Albertine disparue, « textes dont le statut auctorial est problématique, mais qui font aujourd’hui partie intégrante de l’œuvre attribuée à « Marcel Proust » », comment histoire littéraire et critique se rejoignent en un geste prospectif qui interroge les pratiques actuelles et à venir d’édition, et donc de lecture, de la Recherche. Après un retour critique sur les éditions d’usage publiées avant et après 1986, la réflexion s’ouvre sur la question devenue désormais cruciale : comment publier aujourd’hui « Albertine disparue » et le reste de la partie posthume du roman proustien ? La réponse dépend évidemment de la valeur que l’on reconnaît ou pas à la dactylographie d’« Albertine disparue », de son « degré de littérarité », de sa possible mise sur le même plan que la dactylographie corrigée de « La Prisonnière ». Toute la démarche de Nathalie Mauriac-Dyer a jusque-là consisté à mettre en lumière l’intentionnalité artistique d’« Albertine disparue » : contre ce qui pouvait apparaître dans les chapitres précédents comme des manifestations d’une « illusion téléologique » tendant à justifier et à légitimer systématiquement les dernières corrections de Proust en montrant le « gain » obtenu par rapport aux versions précédentes, ce dernier chapitre érige en critère ultime et définitif la valeur testamentaire des derniers documents laissés par l’écrivain, déplaçant ainsi la question-choc soulevée par Jean Milly « Faut-il changer la fin du roman de Proust ? » vers celle-ci : « ne faut-il pas laisser Proust changer la fin de son roman ? » Pourtant, il s’agit moins, pour se prémunir contre l’écueil téléologique, de choisir la voie de la fidélité à tout prix aux intentions exprimées de l’auteur, qui ne manquerait pas d’apparaître à son tour comme un écueil, que de se débarrasser de la tentation qui a jusque-là gouverné toutes les éditions de la Recherche : recomposer le roman proustien en fonction d’impératifs éditoriaux jamais explicités. Revenir aux dernières volontés de l’auteur, non pas pour s’y plier – et Nathalie Mauriac-Dyer montre bien d’ailleurs les contradictions qui les minent : laisser une œuvre achevée / laisser la possibilité aux éditeurs de publier « tels quels » les cahiers manuscrits – mais comme un garde-fou contre l’éclectisme interventionniste qui domine dans les pratiques éditoriales, souvent accompagné d’un silence méthodologique qui reconduit un lieu commun jamais analysé : la plupart des éditions d’Albertine disparue avant comme après 1986 donnent une version recomposée de l’épisode, en fonction de critères de perfection qui leur sont propres et tendent à gommer « les contradictions qui se déploient dans un texte en cours d’élaboration et [qui] témoignent de significations qui s’affrontent, de tensions qui tentent de se résoudre – des conflits intimes de « l’intention » », et ce faisant, reconduisent la fiction de l’œuvre achevée. Les éditions qui à partir de 1986 s’appuient sur la dactylographie corrigée et revendiquent le titre Albertine disparue posent le problème du raccord avec la suite et la fin du roman. À ce titre, la fonction de l’édition établie par Nathalie Mauriac-Dyer et Étienne Wolff aura été de « problématiser un champ qui, historiquement, n’avait jamais pu l’être que très superficiellement : celui de l’édition des posthumes d’À la recherche du temps perdu » et de révéler l’hiatus existant entre le document manuscrit et le « monument éditorial ». Ce qu’une édition critique actuelle de la Recherche se devrait inévitablement de marquer, c’est justement cette distinction, inévitable, entre volumes publiés du vivant de Proust et textes manuscrits, sans aucune possibilité de continuité, et au prix de chevauchements narratifs importants entre les uns et les autres. Le prix à payer est donc celui d’une dislocation, d’un « effilochage » de l’œuvre à travers les états génétiques successifs ; mais d’une part, la « stabilisation » de l’œuvre canonique ne fut obtenue qu’à grands renforts de manœuvres éditoriales qui ont « découpé » le texte à la guise des éditeurs, et de l’autre, l’accusation de « démembrement » de la Recherche portée par certains critiques fait exactement pendant à celle de « prolifération », tout aussi fantasmatique, qui a fait fortune pour caractériser cette même partie du roman proustien : d’un côté à l’autre de la norme du texte canonique, de l’excès de matière romanesque au « tronquage » sacrilège, le texte s’offre toujours déjà comme une construction.

11De cette démonstration fermement menée, convaincante jusque dans ses moindres détails, toujours rigoureuse et qui pourtant se lit très agréablement (comme un roman, si j’ose dire…), à la fois érudite et pédagogique, théorique et ancrée dans la lettre du texte (sous toutes ses formes, on l’aura compris : cahiers manuscrits, dactylographies corrigées et non corrigées, œuvres publiées, extraits de revue, brouillons griffonnés sur des enveloppes, et bien sûr correspondance), l’on retiendra trois « leçons ».

12D’une part, malgré une démarche qui n’échappe pas toujours, me semble-t-il, en dépit des précautions prises, à un certain écueil téléologique qui tendrait à légitimer assez systématiquement – quoique je l’ai dit, de façon fort convaincante, et qui pousse donc son lecteur à adhérer à cette perspective – les dernières corrections de Proust en mettant en lumière leur « supériorité » sur les versions antérieures, c’est bien au constat d’une dissolution de la notion de texte que la réflexion de Nathalie Mauriac-Dyer aboutit : ce qu’exemplifie le cas « Albertine disparue », c’est que le texte réel (par opposition au « texte possible » qui ne serait peut-être à son tour qu’un mirage de la spéculation) n’est qu’un mirage éditorial et critique, un mirage de l’institution littéraire qui œuvre, on voit bien pourquoi, à sa constitution en tant qu’autorité, que monument, pourrait-on dire dans le cas de la Recherche.

13D’autre part, et cette remarque est une conséquence de la précédente, Proust inachevé vient redire l’urgence pour la critique proustienne (urgence toute relative cependant, disons urgence à l’échelle du temps littéraire, puisque voici bientôt dix ans que la dactylographie corrigée d’« Albertine disparue » a été retrouvée…) de prendre acte dans ses pratiques du « dés-achèvement » de l’œuvre canonique, au prix de l’abandon d’une posture (trop) confortable, mais pour un bénéfice théorique inestimable.

14Enfin, l’ouvrage de Nathalie Mauriac-Dyer ouvre pour les proustiens une voie déjà ouverte ailleurs – par Michel Charles dans son Introduction à l’étude des textes3, par Gérard Genette et Roland Barthes avant lui, et à leur suite, dans des travaux comme ceux de Pierre Bayard4 et Marc Escola5 : celle du commentaire rhétorique, ouvert sur la spéculation créatrice. La tentation du lecteur qui referme Proust inachevé est bien, me semble-t-il, d’écrire ce Sodome et Gomorrhe IV dont Nathalie Mauriac-Dyer trace les contours et le possible contenu, à partir des « restes » d’Albertine disparue nouvelle version, la méthode de « l’illumination rétrospective » qu’elle propose fournissant à la fois un solide garde-fou à l’exploration des possibles et un formidable réservoir de virtualités fictionnelles. Contrairement à ce qu’énonçait Pierre Bayard au début de son essai Le Hors-sujet. Proust et la digression, où il voyait dans l’entreprise éditoriale de Nathalie Mauriac-Dyer publiant une version courte d’Albertine disparue une méthode « réductionniste » visant à amputer le roman proustien, trop long, Proust inachevé vient donner la vraie mesure de la démarche de Nathalie Mauriac-Dyer : il s’agit de redonner à l’œuvre proustienne les dimensions dont les impératifs éditoriaux l’ont jusqu’ici privée, au risque d’en voir encore augmenter les proportions, sans pouvoir davantage l’achever.