Acta fabula
ISSN 2115-8037

Dossier critique
2020
Décembre 2020 (volume 21, numéro 11)
titre article
Jean-François Duclos

« Si j’étais physicien » : Saint-John Perse et la science

DOI: 10.58282/acta.10754
Laurent Fels, Poésie et science(s) chez Saint-John Perse, Namur : Les éditions namuroises, 2016, 349 p., EAN 9782875510716.

Le bond commun de l’imagination

1À Paul Valéry qui l’interrogeait, au début des années 1920, sur sa manière de consigner les idées qui ne manquaient pas de lui traverser l’esprit en abondance, Albert Einstein eut cette réponse : « Oh ! Une idée, vous savez, c’est si rare ! » Lorsque, environ vingt ans plus tard, ce fut au père de la relativité générale d’interroger Saint-John Perse sur la manière dont travaille un poète, l’explication qu’il reçut de l’auteur d’Amers ne manqua pas de le réjouir. « Mais c’est la même chose pour le savant », réagit-il. « Le mécanisme de la découverte n’est ni logique ni intellectuel. […] Au départ, il y a un bond de l’imagination1 ».

2Authentiques ou pas (on pencherait, s’agissant du second, pour la négative2), ces échanges mettent en scène un désir partagé par le poète et le savant de chercher une origine commune à l’élan créateur. Publié un peu plus de dix ans après Saint-John Perse (1945-1960) : une poétique pour l’âge nucléaire3, l’étude de Laurent Fels se propose d’examiner à son tour les pouvoirs respectifs et quelquefois partagés des modes de pensée poétique et scientifique dans l’œuvre du Prix Nobel de littérature pour l’année 1960. Il le fait en tâchant d’éviter deux écueils, au vrai largement émergés, mais dont il est cependant utile de rappeler les contours.

3L’un consisterait à désigner Saint-John Perse comme suffisamment savant pour détenir, sur le fonctionnement du monde, une connaissance scientifique avérée. Les lecteurs d’aujourd’hui savent le relatif crédit qu’il convient d’accorder à la description des exploits intellectuels qui figurent dans la biographie rédigée par ses propres soins pour l’édition de la Pléiade4. Ici (au Canada) en géologue, là (en Floride) sous l’habit d’un ornithologue : à le lire Saint-John Perse voyage partout pour conquérir le sens et la compréhension de phénomènes naturels aussi divers que complexes. Cette posture est évidemment exagérée. De même, le caractère savant du lexique qui ponctue ses poèmes ne peut être le seul gage de la compréhension intime des connaissances qu’il décrit. De tels effets dans l’affichage des « signes de ses savoirs » peuvent être perçus par le lecteur d’aujourd’hui au mieux comme curieux, au pire comme désastreux5.

4Le second écueil consisterait à établir l’œuvre du poète dans le prolongement d’un genre abandonné à la fin du xixe siècle et considéré depuis comme obsolète : la poésie scientifique. Ni pédagogique ni illustrative, celle de Saint-John Perse s’inspire, autrement qu’en voulant les expliquer, des nouvelles manières que les savants ont de comprendre le monde. Le rapport, même imaginaire, entre le poète et le scientifique est en tout cas à chercher ailleurs que dans la subordination de l’un par l’autre ou dans un mimétisme mal conçu et piètrement coordonné. Saint-John Perse n’est pas un poète scientifique mais un poète qui, fasciné par la science, a voulu cristalliser, par le verbe, la nature profonde de ses principes et de ses enjeux pour l’homme.

5Poésie et science(s) chez Saint-John Perse prend donc acte de ce double risque et cherche à établir, sur les bases d’une réception critique déjà abondante, de nouvelles pistes de lecture.

6Le discours de réception au prix Nobel, de loin le texte le plus abondamment lu et cité lorsqu’il s’agit de mettre en contact poésie et épistémologie chez Saint-John Perse (au point de faire de cet auteur celui qu’on sollicite par réflexe lorsqu’il est question de « science et de conscience ») ressemble à un effort de synthèse visant à « sensibiliser l’homme à l’importance d’une intelligence équilibrée » (p. 209), et au rôle essentiel de la poésie et du poète dans la recherche de cet équilibre. C’est à cette aune qu’il convient, d’après L. Fels, de relire la totalité de ses recueils et une grande partie de ses interventions.

7Une ligne de partage entre poésie et science sépare les deux modes d’investigation. Elle maintient, pour cette raison, un contact mitoyen. Dans ce « clair-obscur radiatif » (expression de l’astrophysicien Jean‑Pierre Luminet6), la science, d’abord guidée par l’hypothèse et l’intuition, se nourrit tout autant que la poésie de cette convoitise paradoxale qui consiste à vouloir tout saisir du monde et de ses principes dans un langage le plus simple et le plus elliptique, mais le plus clair et le moins périssable possible. Au même titre que la poésie, la science est, pour reprendre les paroles prononcées à Stockholm, « action ». Elle « est passion, elle est puissance, et novation toujours qui déplace les bornes7 ».

8Poésie et science érigent donc, à partir d’une intention première, puis chacune à leur manière, le savoir en connaissance ancrée dans l’inactualité de ses universaux. Pour L. Fels, « là où Einstein est poète au commencement d’une nouvelle recherche, Saint-John Perse est scientifique avant qu’il ne se mette à composer un poème » (p. 168). Différents dans leur régime de véridicité, ils partagent néanmoins un désir commun d’exigence (« s’interdire l’obscur ») et d’ouverture (« qui rompt l’accoutumance »). Par sa « pensée désintéressée8 » (p. 443) et surtout par la fulgurance des écarts que celle-ci provoque avec le monde normé, est tout autant poète le savant qui s’interroge sur le fonctionnement de la nature que le poète lui-même lorsqu’il cherche à en faire de même à partir de ce que la connaissance avérée du monde peut lui apporter.

Une lecture bergsonienne

9L. Fels s’attarde d’abord sur la formation intellectuelle de l’auteur de Vents et en particulier sur l’influence exercée par sa lecture qu’on suppose attentive de Bergson. Le passage par la philosophie de ce dernier (largement diffusée à l’époque, et en contact avec la pensée et les découvertes des plus grands savants) se conçoit comme l’accès vers un mode de connaissance capable d’échafauder une pensée du monde entier des choses. L. Fels insiste d’abord sur la nature essentiellement active, voire réactive, d’un tel mouvement de perception et d’expression, rappelant que selon Saint-John Perse, « l’inertie seule est menaçante9 ». Ce bond initial de l’imagination qu’aurait évoqué Einstein, inscrit dans la durée par les effets de causalité qu’elle engendre, s’oppose donc à un modèle mécaniste qui, pour la poésie, demeure infertile. Il s’incarne au contraire dans un élan envisagé et conçu pour « placer la vie dans une évolution où chaque instant crée le réel » (p. 71).

10Saint-John Perse, après Bergson, écarte donc tout processus de pensée dont le résultat nierait la force transformatrice qu’elle contient. Anabase en constitue l’exemple le plus notoire. Écrire, résume L. Fels, « c’est imposer des confins à une pensée en mouvement. Il convient de recourir à une forme d’expression qui permette au poète de créer sans figer » (p. 86). D’où l’importance de l’intuition à l’origine de la pensée totalisante, que le processus de création poétique maintient au plus haut niveau d’exigence. Le lecteur retiendra de cette influence de Bergson sur l’œuvre de Saint-John Perse l’importance de l’activité vitale de la perception de la nature, dont la raison seule ne peut se saisir, et qui résiste parfois à la catégorisation de la rationalité. L’unité du monde ne peut se concevoir que dans le mouvement et les efforts continus d’embrasser le flux des choses plutôt que les choses elles-mêmes en vue de les nommer. « Figer le réel, c’est déjà se tourner vers le passé » (p. 83) alors que, pour citer Claudel, la « tâche du monde est de continuer, de ménager sa propre suite10 ».

11Il n’y a pourtant pas d’ambiguïté sur ce point : même si le bond initial est à l’origine de l’hypothèse savante tout autant que l’intuition poétique, les deux modes de pensée doivent bifurquer. Reste que la manière qu’à Saint-John Perse de vouloir saisir dans la formule et l’ellipse l’énergie du monde le fait également préférer, chez les scientifiques, ceux dont les efforts portent à vouloir reconquérir une forme d’unité. « Si j’étais physicien », écrit-il en 1950 à Dag Hammarskjöld, « je serais avec Einstein pour l’Unité et la Continuité contre la philosophie “quantique” du hasard et du discontinu » (p. 118). D’où, sans doute, l’importance de ce qui, dans la nature, permet de créer un « continuum imprégnant intimement les choses et s’identifiant à l’espace entre les choses » : le vent, la mer, et de manière plus générale les champs qui traverse l’espace, le courbe, le ploie, mais ne le brise ni ne le fragmente11. On n’écrit pas seulement pour comprendre, mais pour mieux vivre ; et cette vie mieux vécue, il semble qu’elle se réalise d’abord dans le flux du temps, par « le goût de l’essentiel12 », le rejet du superfétatoire ou de ce qui peut se présenter dans une contradiction irréconciliable entre la matière et l’esprit13.

Le goût des dossiers

12Dans un second temps, Poésie et science(s) chez Saint-John Perse examine la documentation collectée par le poète (et aujourd’hui disponible à la Fondation qui lui est consacrée) concernant l’actualité scientifique et technique de son temps. L. Fels décortique ces dossiers élaborés par le poète, non tant pour en identifier les traces citationnelles dans sa poésie et ses textes d’intervention que pour mesurer sur son œuvre la force de décontextualisation de ces savoirs concrets (p. 131). Si la lumière n’était, « il y a peu d’années, qu’un événement pour les yeux » (la remarque est de Valéry14), la science lui a fait acquérir un statut autrement plus complexe. À charge pour le poète de se saisir de cette complexité afin d’enrichir sa vision, sans nécessairement s’en faire, dans la foulée, le vulgarisateur :

Saint-John Perse semble avoir cherché la confirmation scientifique de sa conception poétique du monde, non parce qu’il aurait estimé que la science l’emporterait sur la poésie, mais plutôt parce que la poésie doit précisément être ancrée dans le réel sondable par l’outillage de la science. (p. 142)

13S’il y a une profondeur dans la poésie de Saint-John Perse, il est probable qu’elle se situe dans cet effort énergique, voire épique, de comprendre le monde naturel et de s’informer sur sa complexité pour lui faire acquérir, via le processus créateur, une forme de transcendance cosmique. L. Fels fait de cette ambition le

point de rencontre entre la littérature, la science et la philosophie, mais qui en dépasse les structures respectives. Cette conception de la poésie concorde avec les notions de mouvement, de rythme et d’élan vital qui ont déterminé le jeune poète au moment où il a découvert le bergsonisme et qui n’ont cessé de le préoccuper jusqu’à la fin de sa vie. (p. 152)

14Si le discours scientifique est plus présent dans sa poésie qu’une lecture distraite ne le laisse penser, c’est donc parce qu’au lieu de l’imiter, elle en absorbe la substance et la restitue sous une forme elliptique, dès lors intraduisible en un quelconque principe physique ou biologique.

Poésie & épistémologie

15Les vulgarisateurs de leur science le savent bien : la poésie, par la brièveté de ses formules cristallines et l’ampleur de sa saisie des choses, accorde la ressource d’illustrer l’état des connaissances sur ces choses. La troisième partie de la démonstration de L. Fels revient sur ce rapport entre poésie et épistémologie chez Saint-John Perse. Tout créateur de l’esprit (créateur au sens large) est poète (poète au sens large). Dès lors, tout poète qui embrasse ce principe de création fait de sa vie un mode d’existence intégral. Il ne se laisse pas distraire par les circonstances et sait agréer la nature concrète, et les lois physiques, de la vie. Dépouillement plutôt qu’embellissement (p. 230), son œuvre se fait « réflexive et critique : réflexive, car elle tient une interrogation non seulement sur elle-même, mais aussi sur ses moyens et son objet d’investigation ; critique parce qu’elle suscite un jugement non par de valeur, mais de rectitude morale » (p. 252).

16Partir du réel et atteindre l’universel : telle semble donc être la trajectoire partagée par le savant et le poète, êtres indivis dont le rôle consiste à « attester parmi nous la double vocation de l’homme » (p. 189). Par la lecture de l’œuvre poétique de Saint-John Perse (en particulier celle qui entre dans le cadre de son exil américain, à savoir Exil, Vents et Amers) à travers les trois éléments constitutifs de son cadre intellectuel, L. Fels propose une promesse de connaissance renouvelée.