Acta fabula
ISSN 2115-8037

Dossier critique
2018
Février 2018 (volume 19, numéro 2)
titre article
Vanessa Obry

Chrétien de Troyes pluriel

DOI: 10.58282/acta.10728
Zrinka Stahuljak, Virginie Greene, Sarah Kay, Sharon Kinoshita, Peggy McCracken, Thinking Through Chrétien de Troyes, Woodbridge : D.S. Brewer, coll. « Gallica », 2011, 202 p., EAN 9781843842545.

Au‑delà de l’auteur

1L’ouvrage collectif Thinking through Chrétien de Troyes, paru en 2011, se donne comme objectif de s’affranchir de postulats critiques jugés trop répandus, associant un nom d’auteur à un individu historique et à une œuvre au sens définitif. Assurément, une vision figée faisant du maître champenois un auteur classique n’est pas pertinente pour aborder les textes médiévaux, mais les auteures du volume ne se limitent pas aux précautions d’usage à ce sujet. Non sans provocation, ou du moins dans une perspective qui se veut iconoclaste, l’invitation à lire les romans attribués à Chrétien de Troyes au‑delà de Chrétien de Troyes, indépendamment d’une figure d’auteur aux traits précisément dessinés, va jusqu’à retenir la possibilité que Chrétien ne soit pas un homme, mais plusieurs (p. 10). Il s’agit de s’opposer à des analyses que les chercheuses jugent dangereusement circulaires, car elles définissent l’œuvre par l’auteur, et l’auteur par l’œuvre. Chrétien de Troyes est donc considéré comme un corpus de textes inscrit dans un milieu, et non comme une figure individuelle d’auteur ; cela conduit à accepter une certaine porosité des limites de l’ensemble d’œuvres considéré : les contributrices choisissent ainsi de mettre en avant la production lyrique attribuée à Chrétien et de prendre en considération Guillaume d’Angleterre, mais non Philomena. Le parti pris concernant notamment l’extension du corpus est peut‑être contestable, mais il est justifié dans la logique qui préside au volume. Si l’on peut se demander si un tel rejet de la figure de l’auteur était vraiment nécessaire pour mettre en avant la pluralité à l’œuvre dans les textes attribués à Chrétien de Troyes, malgré tout étudiés comme un ensemble signifiant1, la revendication d’un ébranlement des présupposés généralement admis permet surtout de mettre en valeur le choix d’une approche multiple, motivée par les contradictions inhérentes au texte (p. 2). L’une des qualités de l’ouvrage est sans aucun doute le refus de la réduction à l’unique et à l’univoque, laissant aux textes leur multiplicité, respectant leurs incohérences, évitant aussi les écueils de la conjointure érigée en dogme.

2C’est pourtant bien un ouvrage conjoint qui est proposé ici, écrit par cinq chercheuses, mais dont la cohérence tient à des postulats et des outils communs. D’une part, il s’agit de considérer les textes comme émanant d’un milieu littéraire plus que d’un individu. En s’appuyant sur l’histoire culturelle, l’introduction du volume décrit ainsi le contexte intellectuel dans lequel s’inscrivent les œuvres analysées par la suite. Troyes y apparaît comme un lieu de circulation d’idées, sans institution véritablement dominante, et la pluralité que le volume met au jour dans les textes fait figure de prolongation des dynamiques propres à leur milieu. D’autre part, l’ensemble des chapitres du livre mobilise, outre des concepts empruntés à la pensée médiévale, des outils théoriques modernes : les auteures fondent leurs analyses des pièces lyriques et des romans attribués à Chrétien de Troyes sur la notion de « temps logique » développée par Lacan2. Le concept permet de caractériser la temporalité du processus de pensée inconscient, au moyen duquel un individu réfléchit sur un problème et invente une solution sans avoir conscience de le faire ; il définit ainsi une temporalité subjective, composée de trois temps logiques, non nécessairement ordonnés chronologiquement : l’« instant de voir », le « temps de comprendre » et le « moment de conclure ». Les analyses qui suivent appliquent ces notions, notamment, aux suspensions du temps linéaire des récits, à la logique de la mémoire et à la compréhension du sens de l’aventure dans les romans attribués à Chrétien de Troyes. Il s’agit ainsi de faire des textes les représentants d’un processus de réflexion non figé, de penser à travers et au‑delà de la figure de l’auteur canonique : c’est ainsi que prend sens le titre polysémique donné à l’ouvrage.

3Partant du constat d’un affaiblissement de l’engouement pour Chrétien de Troyes dans la critique française et anglo‑saxonne du début du xxie siècle, l’ouvrage s’appuie néanmoins sur une tendance bien représentée dans la critique actuelle : la ré‑inscription des œuvres dans un contexte intellectuel et culturel. Le recours à Lacan n’est certes pas nouveau dans les études médiévales3, mais le concept de « temps logique » y semble peu exploité4. L’originalité de la démarche est sans doute dans l’association de ces deux perspectives.

4Le premier chapitre, « The Changeful Pen : Paradox, Logical Time, and Poetic Specrality in the Poems Attributed to Chrétien de Troyes », écrit par Sarah Kay, analyse les poèmes attribués à Chrétien de Troyes, montrant comment la deuxième étape du processus logique identifié par Lacan, « le temps de comprendre », offre un cadre pour lire la lyrique. Cette temporalité s’incarne en particulier dans la multiplicité, les énigmes et les contradictions caractéristiques des poèmes. L’analyse met en rapport ces phénomènes avec la mouvance des écrits, d’un manuscrit à l’autre. Le chapitre, comme l’ensemble de l’ouvrage, invite à un renversement de perspective, qui consiste à lire les romans comme de longs poèmes lyriques et non, comme on le fait plus traditionnellement, à subordonner la lecture des poèmes à celle des romans de Chrétien de Troyes. Dans le deuxième chapitre, « Imagination », Virginie Greene s’appuie sur la philosophie médiévale et antique pour définir l’imagination et la pensée, et éclairer la lecture des romans attribués à Chrétien de Troyes par une analyse de leur mode de représentation de la pensée (voir par exemple, la lecture du début du Chevalier de la Charrette et du Guillaume d’Angleterre, p. 45 sq.). Le troisième chapitre, « Adventures in Wonderland : Between Experience and Knowledge », écrit par Zrinka Stahuljak, s’intéresse à la notion d’aventure et interroge ses rapports à la connaissance. Le questionnement de l’expérience de la merveille dans les romans permet de mettre au jour les processus cognitifs à l’œuvre dans l’aventure, dont la dimension inintelligible est mise en avant. Ce chapitre, décrivant la mise en récit de la pensée dans les romans de Chrétien de Troyes, s’attarde sur la place centrale de l’intersubjectivité, abordée aussi dans le chapitre 4. L’analyse de Sharon Kinoshita, « Feudal Agency and Female Subjectivité », s’intéresse à la subjectivité féminine, en analysant les personnages d’Enide et de Laudine comme des figures politiques5, et propose une réflexion sur l’individualité médiévale qui remet en cause les associations, d’une part, entre intériorité et individualité, et, d’autre part, entre extériorité et collectivité. Le dernier chapitre, intitulé « Forgetting to Conclude » et écrit par Peggy McCracken, prend pour point de départ le « moment de conclure » défini par Lacan comme la dernière étape du « temps logique », pour proposer une relecture des liens entre mémoire, oubli et connaissance dans Cligés et Le Conte du Graal. Ces cinq sections sont suivies d’un « épilogue » qui réaffirme les principes sous‑tendant l’ouvrage collectif, et reprend les notions qui parcourent les différents chapitres.

Se défaire des chronologies, maintenir la diversité

5Par la mise en avant du « temps logique », aux dépens de la temporalité linéaire, les auteures de l’ouvrage optent pour une perspective stimulante, même si elle ne peut sans doute pas être érigée, à son tour, en vérité unique sur l’œuvre de Chrétien. L’approche refuse le modèle narratologique dans l’étude de la temporalité du récit, pour se fonder sur des schémas psychologiques et philosophiques. L’application de la notion de « temps logique » à la lecture des poèmes et romans, dans le chapitre 1, s’attache ainsi à mettre en avant caractère non‑narratif de la lyrique de Chrétien, et à montrer comment les spéculations qu’elle reflète sont comparables à ce qu’on trouve dans les romans. C’est ainsi qu’une lecture de quelques passages de Cligès, fondée sur les variantes manuscrites et une comparaison avec les poèmes, fait émerger les contradictions au fondement de l’écriture de Chrétien (p. 36‑39 et Appendice III). L’ouvrage défend ainsi la thèse selon laquelle les romans simulent la chronologie, pour mieux laisser place à une temporalité autre. L’allégorie de Psychologie, « petite sœur de Grammaire, Rhétorique et Logique » (p. 44), est l’un des outils élaborés par l’ouvrage pour montrer comment les romans peuvent s’inscrire, dans certains de leurs passages du moins, dans une logique non narrative, laissant place à une pensée paradoxale et fondamentalement intersubjective (voir notamment la fin du chapitre 2). L’ouvrage met souvent en avant la priorité du temps de la compréhension sur le temps linéaire de l’aventure : le chapitre 4 montre ainsi comment la connaissance du sens de l’aventure se désolidarise de l’expérience et met en cause une vision trop schématique de la progression des héros.

6La perspective non chronologique s’applique aussi à l’œuvre de Chrétien de Troyes elle‑même : plusieurs passages remettent en cause la vision ordonnée, souvent en vigueur dans la critique, qui fait du Conte du Graal l’aboutissement d’un parcours d’auteur, les dernières œuvres représentant un stade de maturité plus avancé (p. 163). Si l’on ne peut, nous semble‑t‑il, nier l’existence de traits qui permettent de dessiner un parcours, allant de Erec et Enide au Conte du Graal, et que le parti pris des auteures peut paraître à certains égards extrême, plusieurs passages montrent comment une approche assouplie des liens entre les romans peut être fructueuse : ainsi, le chapitre 4 souligne, à propos des relations entre connaissance et expérience, que les échos entre les romans analysés, en l’occurrence Erec et Enide, Le Chevalier de la Charrette, Le Chevalier au lion et le Conte du Graal, ne permettent pas de faire émerger une direction dans l’œuvre, mais plutôt des réponses multiples (p. 108 sq.).

7Cette vision à la fois non téléologique et non finie de l’œuvre conduit à des variations de l’extension du corpus étudié, qui n’est pas le même dans chaque chapitre. Cela peut parfois conduire à des rapprochements attendus, tel celui de la figure d’Enide et de la dame de Landuc. L’étude de l’émergence de figures de souveraines aboutit cependant à une relecture suggestive du rôle de la parole d’Enide notamment, confrontée au discours d’autorité de la reine Guenièvre (p. 119 sq.), ainsi que du monologue conçu comme l’émergence d’une intériorité individuelle, qui n’est pas nécessairement à lire comme un marqueur positif (p. 123 sq.). Parfois, les rapprochements sont moins attendus mais donnent lieu à des analyses tout aussi éclairantes : c’est le cas, notamment, du sort réservé à la lyrique dans le chapitre 1, ainsi que de la lecture conjointe de Cligès et du Conte du Graal dans le chapitre 5. L’analyse montre comment la même problématique aboutit à des conclusions différentes : alors que dans Cligés, la mémoire est un modèle pour comprendre le futur, la logique de la mémoire dans le Conte du Graal ne permet pas la compréhension définitive. De longues pages consacrées au rôle de la mémoire dans la scène du Graal, dans celle des trois gouttes de sang sur la neige et dans l’épisode de l’oubli de Dieu puis du retrait de Perceval chez l’ermite montrent à quel point le roman présente des réponses contradictoires quand au rôle de la remembrance dans l’accès à la connaissance (p. 144‑161). Face à un auteur qui préfère penser plutôt que conclure (p. 161 : « the Chrétien romances are more interested in thinking than in concluding6»), le lecteur est invité à éviter toute conclusion hâtive lui aussi. La notion de « temps logique », point de convergence de la lyrique et du roman, et concept au fondement d’une approche qui fait du roman un espace de négociation intersubjective (voir l’épilogue), permet une problématisation de ce qu’il est convenu de considérer comme l’individu médiéval, prenant son essor dans le roman.

La critique plurielle

8Certes, la remise en cause fondamentale annoncée par la discussion systématique de préjugés sur Chrétien de Troyes n’aboutit pas à un total bouleversement de la lecture que l’on peut faire des œuvres attribuées à l’auteur champenois, mais l’ouvrage propose nombre de relectures stimulantes des textes, en mettant en avant l’intérêt de la collaboration des disciplines et de la diversité des points de vue scientifiques : l’étude mobilise ainsi la philosophie médiévale et moderne, les gender studies, la philologie à travers l’étude des variantes, aussi bien que l’histoire.

9Son intérêt réside aussi dans le dispositif que le livre lui‑même met en œuvre. La préface du volume construit une persona critique, plaisamment appelée « Chrétien Girls », qui revendique le lien étroit qu’elle entretient avec le sujet traité7 : pour parler d’une œuvre qui ne se réduit pas à l’élaboration univoque d’un individu, il ne faut pas une approche critique monolithique, mais la collaboration de cinq plumes, dont le travail conjoint est à la fois unifié et le fruit d’approches singulières. Ainsi, si l’introduction attribue chacun des chapitres à une contributrice, les différentes parties composant le livre ne sont en aucun cas des articles autonomes. Les renvois d’un chapitre à l’autre son constants et l’unité créée par le socle conceptuel commun laisse aussi une place à la multiplicité des interprétations. Cette adéquation à la fois revendiquée et mise en scène entre l’approche critique et l’objet d’étude aboutit à la constitution d’un ouvrage collectif à la construction exemplaire.