Acta Fabula
ISSN 2115-8037

Dossier critique
2018
Février 2018 (volume 19, numéro 2)
titre article
Florent Coste

Qu’est-ce qu’actualiser le Moyen Âge ?

Florian Besson, Pauline Guéna, Catherine Kikuchi, Annabelle Marin, Actuel Moyen Âge. Et si la modernité était ailleurs ?, Paris : Arkhê, coll. « Homo Historicus », 2017, 260 p., EAN 9782918682370.

1Ce livre est le résultat d’une success story de la vulgarisation scientifique en France. Quatre jeunes chercheur.e.s plongé.e.s dans leur thèse et dans la préparation de cours se trouvent par ailleurs pris dans un espace public où les usages du Moyen Âge se révèlent souvent douteux, incontrôlés, peu réflexifs et mal interrogés comme tels. Et ces jeunes chercheur.e.s se sont senti.e.s en droit — et à raison, cela va sans dire — de prendre la parole comme leur métier les y forme légitimement et de se fabriquer une tribune un peu moins étriquée que les salles de cours où s’assoupissent les étudiant.e.s ou que les salles de conférence où ronronnent les colloques. La concrétisation de cette initiative est d’abord un blog, Actuel Moyen Âge, dont les billets sont ensuite relayés sur nonfiction.fr et sur The Conversation.

2Une telle intervention d’historien.ne.s dans l’espace médiatique est salutaire : non pas parce qu’il serait question de faire la leçon ou de restaurer l’autorité et la froide expertise de la discipline contre les impostures idéologiques (même si indubitablement il y a du travail de ce côté‑là) ; il s’agit surtout de lancer de nouveaux récits, de s’emparer de formats et de supports (blogs et réseaux sociaux) propres à donner une nouvelle lisibilité à l’histoire, et en définitive de construire de nouvelles manières de s’adresser sinon à « tout le monde », du moins à ce qu’on appelle le « grand public ».

3Actuel Moyen Âge, c’est d’abord une manière de faire de l’histoire médiévale un peu autrement, non seulement en dépoussiérant une période massivement assignée à l’obscurantisme, à l’intolérance et à la violence aveugle, mais aussi en rafraîchissant l’image franchement désuète que l’on se fait du médiéviste : au fond, ce n’est pas parce qu’on va dépouiller des archives qu’on ne peut pas être ultra connecté.e, un peu nerd, impregné.e de pop culture, et en prise directe avec les problèmes de notre temps. Que les choses soient dites, une bonne fois pour toutes.

4Le principe est simple : parcourir la civilisation médiévale en lui posant les questions qui sont les nôtres, comme par exemple le rapport à l’argent, la violence religieuse, la question du port d’armes, quitte à se demander si on ne peut pas relire le procès de Monsanto devant un tribunal citoyen à la lumière de celui que Philippe le Bel organise contre les Templiers au début du xive siècle.

Le Moyen Âge 2.0 : actualiser, c’est mettre à jour

5L’écriture enlevée de ces blogueur.e.s médiévistes donne donc un grand bol d’air frais à qui s’intéresse au Moyen Âge. Mais alors, dira‑t‑on, pourquoi donc rapatrier des billets de blog dans le vieux format du livre ?

6C’est que le livre n’est pas aussi obsolète qu’on pourrait le croire. Au contraire, il favorise la mise en recueil de posts certes archivés sur le web, mais soumis à l’immédiateté un peu amnésique du numérique. Comme souvent au Moyen Âge, collecter des fragments épars d’écrits ouvre également de nouvelles possibilités de lecture de l’ensemble d’une production, et c’est le cas ici avec celle d’Actuel Moyen Âge. Ainsi des marginalia organisent habilement des renvois et démultiplient des sens de lecture, dans une culture de l’hypertexte, dont d’ailleurs on ne saurait bien dire si elle est proprement médiévale ou tout à fait contemporaine. Il convient au passage de saluer le beau travail des éditions Arkhê, qui ont produit un livre de qualité et fort bien illustré (avec une iconographie médiévale en noir et blanc pour introduire les parties, et au centre un livret en couleur originalement légendé).

7Le livre propose de reclasser le tout autour de grands axes thématiques — certains sont classiques et incontournables (des questions de société relatives à la vie quotidienne, la culture ou la religion), d’autres s’avèrent un peu plus ancrés dans un questionnement contemporain : la sexualité et le genre, les marges du monde (pour lutter contre l’européocentrisme naturel du médiéviste) ou l’écologie (parce que précisément les questions environnementales nous engageant sur un futur long requièrent aussi ce recul dans le temps profond).

8Actualiser, pour Actuel Moyen Âge, signifie donc d’abord « mettre à jour ». L’exergue du livre, extraite de l’Apologie pour l’histoire de Marc Bloch, annonce d’ailleurs bien la couleur : bien sûr le présent est incompréhensible si l’on ignore le passé, mais la connaissance du passé demeure stérile si, murée dans les limites imparties par le corporatisme des périodisations, elle se déconnecte d’un intérêt vif pour l’actualité.

9La myopie court‑termiste imprimée par le fil des informations mérite d’être corrigée par la profondeur de vue de l’historien.ne, souvent bien placé.e pour changer les termes du problème ou décaler les questionnements. Il est vrai que la prise de recul à laquelle on est invité.e reste parfois difficile sous le diktat de l’actualité, comme le reconnaît cette équipe d’historien.ne.s : « certains rapprochements pourront paraître plus superficiels que d’autres, voire tirés par les cheveux : nous l’assumons, car cela fait partie intégrante du jeu » (p. 20). En effet, c’est important d’expérimenter, de bricoler, de tâtonner, et cela ne fait pas de mal de jouer et de s’amuser dans l’exercice même de son métier.

Les sens de l’histoire : actualiser, c’est casser la trame linéaire du temps

10Cependant l’entreprise du collectif ne consiste pas seulement à passer les dépêches AFP dans le tamis de l’histoire médiévale ou, inversement, à relire l’histoire passée à la lumière du fil d’actualité que déroule notre smartphone.

11L’adjectif actuel renvoie aussi, nous dit‑on dans l’avant-propos, à l’actualitas — à l’idée aristotélicienne qu’un principe actif couve en puissance et travaille notre présent de l’intérieur. Cela se manifeste clairement dans un sens certain du récit et dans un jeu subtil entre présent de narration et savoir historique à l’imparfait. L’historien sait raconter des histoires, sans pour autant se raconter des histoires. L’usage du récit joue un rôle essentiel dans l’enseignement et dans la vulgarisation, ce serait se leurrer que de ne pas le reconnaître et les auteur.e.s l’assument parfaitement sans courir le risque d’un narrativisme fort à tendance relativiste.

12L’actualité du Moyen Âge qui nous est racontée là avec entrain est portée par une conviction assez simple mais qui mérite d’être explicitée : le passé n’est pas si dépassé et l’on ne peut pas décemment considérer le Moyen Âge comme un bloc homogène, ni le reléguer dans un âge lointain, reculé et inaccessible. Aussi l’ensemble du livre repose‑t‑il sur une conception du temps résolument non linéaire et non généalogique. Autrement dit, utiliser l’histoire pour se fabriquer des ancêtres et avec eux une image complaisamment rassurante du présent, voilà qui ne mène à rien d’autre qu’à une impasse méthodologique et politique. Le sous‑titre invite à aller voir la modernité peut‑être ailleurs et à se méfier des scenarii un peu trop faciles du progrès et de la sécularisation, qui nous empêchent de voir de surprenantes innovations, comme la mise en place d’une économie partagée du livre.

13Actuel Moyen Âge privilégie par conséquent la production de la connaissance historique par le rapprochement de l’hétérogène, par l’usage assumé, aussi joyeux que contrôlé, de l’anachronisme et de la discontinuité. Ainsi apprend‑on que des chevaliers du Royaume de Chypre se mettent en grève en 1271.

Le Moyen Âge en VOSTFR : actualiser, c’est traduire

14L’équipe d’Actuel Moyen Âge revendique une pratique de l’histoire relevant non seulement de la narration, mais aussi de la traduction. Voilà qui est essentiel quand on sait que le public étudiant n’est jamais conquis à l’avance et qu’il est nécessaire pour le captiver d’inventer une nouvelle manière de parler du Moyen Âge. Il y a en ce sens dans ce livre une pratique de l’actualisation à la manière d’Yves Citton, qui, dans le contexte de la querelle de la Princesse de Clèves lancée par Nicolas Sarkozy, défendait le droit de faire usage des œuvres du passé pour répondre aux problèmes du présent1.

15Leur pratique de l’actualisation me paraît consister en une grande tentative de traduction jouant d’une dialectique du même et de l’autre. D’où un goût certain et pédagogique pour des formules bien frappées et destinées à réveiller l’esprit comparatiste : « Dans l’esprit de Burchard de Worms, sextoy, homosexualité et potions magiques, c’est du pareil au même. » (p. 52) ; « Marco Polo est un professionnel du personal branding » (p. 134) ; sans mentionner les pages faisant se télescoper Jean Froissart et les Pokemon (p. 129 et suivantes). La traduction conduit ainsi le lecteur à parcourir un spectre allant d’un Moyen Âge différent, mais jamais folklorisé, ni exotisé à l’excès, à un Moyen Âge étrangement proche et similaire.

16Traduire, c’est prendre les problèmes médiévaux formulés dans un idiome étranger pour les rendre intelligibles dans notre langue, tout autant que translater les problèmes contemporains dans la langue médiévale pour voir ce qui se passe. D’un côté il s’agit de passer le Moyen Âge au filtre de la pop culture, pour le rendre plus accessible : un chevalier portant heaume et Ipod en couverture ; une allusion à X‑Files en guise de sous-titre ; les histoires de Lancelot et de Guenièvre comme une forme de tuto sur la friendzone ; les automates médiévaux relus à la lumière de Terminator ; autant de manières de présenter la période médiévale en VOST — en langue originale, mais pédagogiquement sous‑titrée. D’un autre coté, cette exigence d’actualisation n’a rien d’un dévoiement racoleur : elle ne concède rien aux exigences scientifiques élémentaires, elle ne sacrifie rien à la solidité du contenu et ne transige pas avec les sources et les références bibliographiques qui font le matériau de l’historien (ce que certains historiens de magazine tendent à oublier). On notera ainsi que le livre se lit avec facilité et aisance, tout en renvoyant à un appareil de notes qui, sans être écrasant, se couple à une bibliographie raisonnable.

Et la politique dans tout cela ?

17L’engagement fervent de l’équipe Actuel Moyen Âge pour une vulgarisation scientifique de qualité est hautement salubre, on l’a dit. Il tranche toutefois avec d’autres manières de parler du Moyen Âge aujourd’hui, avec lesquelles il peut être utile de le comparer, pour comprendre la spécificité de son positionnement et organiser la convergence de démarches par ailleurs aussi diverses que nécessaires.

18Le livre paraît à cet égard d’une vigueur militante moindre que le travail d’historicisation des mythes médiévalistes idéologiquement chargés auquel s’attellent par exemple William Blanc et Christophe Naudin dans Chartel Martel et la bataille de Poitiers : de l’histoire au mythe identitaire2. Actuel Moyen Âge paraît toutefois plus engagé que le Médiéval et militant. Penser le contemporain à travers le Moyen Âge de Tommaso di Carpegna Falconieri3 qui réalise une cartographie utile mais un peu surplombante des usages politiques du Moyen Âge dans un livre au titre en réalité assez trompeur, mais qui aurait en revanche tout à fait convenu à l’entreprise d’Actuel Moyen Âge.

19On pourrait noter ainsi qu’au moment des instrumentalisations politiques du référent médiéval, la posture d’Actuel Moyen Âge consiste surtout à calmer le jeu et à baisser d’un ton. Le positionnement, sans confiner à une fausse neutralité politique, se caractérise par un savant dosage d’audace et de prudence : c’est en ne faisant pas de la politique qu’Actuel Moyen Âge se donne les moyens d’en faire, ou plus exactement c’est en faisant de l’histoire qu’on peut s’extirper de la mêlée des débats stériles et de la cacophonie des plateaux de télévision, reprendre de la hauteur et se donner le temps d’une respiration, introduire de la nuance, de la finesse et de la complexité à l’heure du simplisme démagogique. Actuel Moyen Âge est habile à dénaturaliser des faux problèmes dont on tisse notre quotidien et à désosser quelques fables un peu trop tenaces. On lira que la chasse au trop grand nombre de fonctionnaires est aussi vieille que l’existence de l’État lui‑même et remonte au moins au règne de Charles VI à la fin du xive siècle. On trouvera aussi des passages très instructifs sur les formes d’agriculture au cœur de la ville médiévale qui sont adossées à une vie communautaire et qui permettent d’écorner incidemment la détestation organisée du bobo. Cette manière de faire propre à Actuel Moyen Âge rend donc bien des services, car elle donne notamment de l’air, de la hauteur et des marges de manœuvre aux médiévistes.

20Aussi la question se pose‑t‑elle de savoir à quoi ressemble le Moyen Âge d’Actuel Moyen Âge : le lecteur trouvera des pages qui usent du contraste avec la période médiévale pour rappeler le temps présent à sa propre noirceur, d’autres brisant les images d’Épinal qu’on accole facilement au Moyen Âge, d’autres enfin tendant peut‑être parfois à l’idéaliser (sans jamais pour autant céder au fantasme et à la nostalgie des antimodernes). Il serait donc probablement difficile de recomposer une vision unifiée de ce Moyen Âge par ailleurs coécrit. Toutefois les dernières pages défendent l’idée suggestive d’un « Moyen Âge des routes », préféré et préférable à un Moyen Âge du terroir et du territoire — une idée qui mériterait sans doute d’être encore développée et amplifiée.

Matière à réfléchir

21Pour finir, je distinguerais volontiers trois questions fondamentales sur lesquelles Actuel Moyen Âge donne sérieusement et exemplairement matière à réflexion, pour l’avenir de l’ensemble de la médiévistique et plus généralement pour le futur de ce passé.

22Sur la question de la vulgarisation et de la place de l’histoire et des temps anciens dans l’espace public, d’abord, Actuel Moyen Âge montre bien qu’il faut occuper le terrain. Occuper le terrain contre les instrumentalisations politiques du passé, qui ne sont pas sourcées et aveuglément idéologiques. Occuper le terrain aussi par des nouveaux formats, accessibles et exigeants — de ce point de vue, les auteur.e.s ont trouvé un juste milieu entre l’écriture trop académique et des supports divulgatifs trop rapidement consommables, même si, bien évidemment, on peut faire de la bonne, voire de la très bonne histoire sur YouTube4 ou Twitter5.

23Les qualités pédagogiques et stylistiques du livre doivent questionner également nos propres pratiques d’enseignement, que ce soit dans le secondaire ou dans le supérieur. Il s’agit bien sûr de ne plus se contenter d’une transmission qui demeurerait insensible aux univers et aux langages de nos étudiants. Il en va aussi, en effet, et plus généralement, de la nécessité pour les départements des humanités d’être plus conquérants et moins défensifs. La lecture du livre montre bien qu’il ne suffit clairement plus de se croire convaincu.e de la légitimité de la bonne vieille formation humaniste, pour espérer contrer les cures d’austérité que le néo‑libéralisme, pour le coup sans complexe, lui, nous fait vivre présentement et nous promet encore.

24Enfin, le livre d’Actuel Moyen Âge donne l’occasion de réfléchir, c’est l’un de ses nombreux mérites, sur l’émergence, voire l’efflorescence de nouvelles manières de travailler l’image du Moyen Âge dans l’espace public. Ce collectif s’inscrit dans une conjoncture éditoriale, où trouvent aussi leur place le livre déjà mentionné de Tommaso di Carpegna Falconieri (aidant à nous repérer dans les usages politiques du Moyen Âge) ainsi que Le Vrai Visage du Moyen Âge qui propose, lui aussi, de dépasser les idées reçues, mais en corrigeant les erreurs de perspectives et les biais de notre propre questionnaire6. Probablement pourrait‑on faire remonter également ce moment intellectuel à la robuste mise au point sur l’affaire Aristote au mont Saint-Michel, faite dans Les Grecs, les Arabes et nous7. Pourquoi l’image que l’on se fait de la période médiévale est‑elle si discutée et si disputée ? Serait-‑ce que le Moyen Âge est pour nous ce que l’Antiquité fut pour la Renaissance et la période moderne8 ? Il serait heureux de continuer à s’interroger sur les enjeux de cette mobilisation savante, qui va dans le sens d’un contact plus étroit avec le grand public et d’une vigilance croissante sur les mésusages politiques de ce vaste et protéiforme objet historique.