Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2017
Octobre 2017 (volume 18, numéro 8)
titre article
Caroline Anthérieu-Yagbasan

Apprendre à faire de la théorie littéraire

Sophie Rabau, Florian Pennanech, Exercices de théorie littéraire, Paris, Presses Sorbonne Nouvelle, coll. « Les fondamentaux Sorbonne », 2016, 139 p., EAN 9782878546842.

1À tous ceux que le vocabulaire forgé de néologismes rebute, ou ceux qui craignent qu'à force de théorisation on perde le plaisir du texte, cet ouvrage se présente comme une réponse nécessaire. Manuel certes, mais si bien écrit qu'on peut le lire comme un essai ; aussi stimulant qu'une théorie littéraire bien construite, moins frustrant car ouvrant de nouveaux champs d'investigation (on citera en particulier la présence, à chaque chapitre, d'exercices avec corrigé, et d'autres non corrigés). En décortiquant la façon dont on peut (et on a) forgé lois et concepts, en alternant le descriptif et le prescriptif, ces Exercices de théorie littéraire suscitent l'enthousiasme de comprendre rouages et mécanismes de la critique autant que l'envie de lire ou relire des œuvres.

2Les auteurs, appliquant tout de suite les méthodes qu'ils vont décortiquer ensuite, prennent comme point de départ un constat qui n'est pas nouveau dans une préface, celui d'une case à remplir ; sur les trois façons d'étudier la littérature qu'ils examinent (Histoire, critique, théorie), aux objets, buts et méthodes différents, il semble que les deux premières ne se contentent pas de décrire ce qui existe déjà, mais enseignent également une méthode ; alors qu'un essai de théorie littéraire se présente, la plupart du temps, comme un catalogue sans méthode d'enseignement. La théorie littéraire dans son ensemble manque donc du versant didactique que l'on trouve pour la critique et l'Histoire (une « visite de notre usine à théoriser », introduction, p. 8).

3Forts de ce constat, les auteurs proposent une répartition en trois grandes parties correspondant aux trois grandes façons de construire un objet théorique : par déduction, par extrapolation, ou par induction. À travers ces chapitres, eux-mêmes divisés en notions plus précises, se profile leur définition de la théorie littéraire. Soigneusement distinguée de la critique, quoique parfois les théoriciens soient avant tout des critiques — c'est en particulier, disent les deux chercheurs, le cas des New Critics (p. 108) —, la théorie littéraire est définie avant tout par son objet : non les œuvres, mais des catégories transhistoriques. Elle ne se soucie donc pas de la chronologie, allant régulièrement jusqu'à la bousculer — ainsi dans l'exercice intitulé « Le contrefactuel factuel » (I 4, « Paradoxes et impossibilités », p. 61). Quoique Sophie Rabau et Florian Pennanech affirment bien, en conclusion, que la théorie sert surtout à théoriser, et trouve sa fin en elle‑même, un manuel n'étant probablement pas le mieux placé pour justifier son objet, il a semblé intéressant de s'appuyer ici sur différents axes découlant de leur conception.

La théorie pour le plaisir du lecteur

4De la manière la plus évidente, la théorie permet au chercheur de lire de façon plus approfondie les œuvres qu'il doit commenter, mais aussi celles qu'il a en tête. Ce point de départ, pour évident qu'il soit, a été rappelé car il semble bien que le plaisir du texte soit une notion importante chez les deux auteurs. Si certains concepts naissent par déduction, c'est bien à partir de l'intérêt du chercheur pour telle ou telle œuvre, tel ou tel personnage, que naissent de nouvelles lois — ainsi du « Complexe de Télémaque », exercice proposant d'ériger en loi générale la catégorie « personnage qui doit rester secondaire sans pouvoir sortir de ce rôle » (p. 111).

La théorie pour explorer « la bibliothèque de Babel »

5Le concept de « bibliothèque de Babel », issu d'une nouvelle de Borges1, est sollicité à de nombreuses reprises dans l'ouvrage. Cette bibliothèque, corpus supposé du théoricien, contient toutes les œuvres déjà écrites, mais également les œuvres possibles et à venir — nous retrouvons ici l'idée, présente dans la Poétique2, selon laquelle le vrai n'est qu'une des provinces du vraisemblable, lui‑même une région du possible ; c'est pourquoi la fiction est supérieure à l'Histoire, qui ne présente que des événements réels. Sillonner la bibliothèque de Babel, c'est chercher un livre répondant à tel ou tel aspect que l'on vient de théoriser ; donc se donner la possibilité de rapprochements inattendus, de nouveaux regards sur les textes ; ou de ne pas trouver d'exemple. En effet, le théoricien, contrairement au critique, n'a pas besoin d'une œuvre précise pour argumenter son propos ; il peut énoncer une théorie qu'aucune œuvre ne semble pouvoir illustrer, quitte à chercher les raisons de cette impossibilité.

6C'est le cas, dans cet ouvrage, d'un paradoxe proposé à la réflexion et intitulé : « Écrire pour ne pas être lu » :

L'écriture antilectoriale est donc tout à fait concevable [...] : une pensée paradoxale permet d'enrichir notre idée de la création littéraire. Cependant, on aura remarqué que peu d'exemples viennent à l'esprit de ce type d'écriture. C'est comme toujours la marque qu'il reste à écrire ce que nous venons de concevoir, mais c'est aussi, dans ce cas particulier, le signe d'un autre paradoxe dont on peut, pour finir, se délecter : par définition un texte écrit pour ne pas être lu, s'il est vraiment réussi, n'a pas été lu et pourrait bien rester à jamais inconnu. (p. 61)

7D'où la troisième idée récurrente dans l'ouvrage : la théorie est créatrice, elle peut susciter des œuvres nouvelles.

La théorie pour susciter de nouvelles œuvres

8Plusieurs chapitres proposent des carrés où un blanc reste à combler, ou encore des exercices qui ouvrent de nouvelles possibilités (l'un deux s'intitule même « Le syndrome de la case blanche », et il explique comment un romancier, Serge Doubrovsky, a inventé le genre de l'autofiction en lisant l'ouvrage de Philippe Lejeune sur « Le pacte autobiographique », où figurait un tableau à double entrée dans lequel une case avait été laissée vide3). Et c'est là, nous semble‑t‑il, la justification majeure de ce manuel. La théorie littéraire n'est pas seulement descriptive, mais également créatrice et spéculative ; elle peut proposer des exercices de pensée, tels que le « contrefactuel factuel », qui cherche à montrer ce que l'histoire et la critique littéraire peuvent avoir d'artificiellement déterministe. La théorie n'est pas neutre, ni dans ses présupposés, ni dans ses implications ; et les deux chercheurs ne se défendent pas de leurs choix de lecteurs, ni de leur volonté de rejoindre la création littéraire :

[o]n peut donc se passer des textes — mais on peut aussi en inventer quand on n'en trouve pas : de ce point de vue, la théorie littéraire telle que nous l'avons présentée ici rejoint les préoccupations des cours d'écriture créative. (p. 129‑130)

9Ce « manuel de théorie littéraire » au titre à la fois modeste et ambitieux tient ses promesses. Si certains exercices peuvent sembler moins convaincants que d'autres — ainsi, pour nous, des extrapolations à partir d'autres disciplines —, l'ensemble se lit avec un plaisir de lecteur qui comprend et réfléchit sur les ficelles de création d'une littérature écrite ou encore à venir ; une théorie qui ne tourne pas en circuit fermé, mais rejoint et alimente la « bibliothèque de Babel ».