Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2017
Septembre 2017 (volume 18, numéro 7)
titre article
Marc Décimo

Quand, sous le Second empire, le besoin se faisait sentir de réformer l’Université

De la philologie allemande à l’anthropologie française. Les sciences humaines à l’EPHE (1868-1945), sous la direction de Céline Trautmann-Waller, Paris : Honoré Champion, coll. « Littératures étrangères », 2017, 402 p., EAN 9782745331540.

Préambule

1Il y a vingt-cinq ans, lorsqu’on s’inquiétait des archives de l’École pratique des hautes études (EPHE), on vous évoquait les sous-sols de la Sorbonne et l’entassement. Dans le couloir à l’entrée même de la bibliothèque de la IVe Section, se trouvaient des armoires de fer dans lesquelles avaient été accumulées des liasses de cours. On n’en est plus là. Et c’est le mérite d’historiographes divers que de s’être emparés de ces stocks pour tenter de retracer l’histoire de l’École pratique des hautes études. On devait auparavant ne se contenter que des résumés, pas si mal faits mais laconiques, fournis par les professeurs même de l’École dans les fameux Annuaires, ainsi que, au fil du temps, des diverses célébrations qui avaient donné lieu à des publications commémoratives.

2Dans l’Introduction (p. 7-20), Céline Trautmann-Waller, qui est professeur en études germaniques à l’Université Sorbonne Nouvelle-Paris 3 (elle dirige l’ouvrage), fait l’état des lieux en rappelant les jalons qui ont marqué ce type d’études vouées à l’histoire de l’enseignement supérieur : Christophe Charle, Emmanuelle Picard, Armelle Le Goff et Édith Pirio, Bertrand Müller et, plus précisément, pour les archives qui nous concernent ici, André Berelowitch (p. 23-42) et Marie-Noëlle Delaine.

De l’Allemagne à la France

3Si le sous-titre du livre laisse entendre qu’on va y développer un panorama de l’École, de sa création à 1945 (c’est très ambitieux), sans aucun doute le livre se concentre-t-il davantage sur l’École au moment de sa création officielle, en 1868 et sur les années qui suivent, ce dans sa relation au modèle universitaire allemand. Il s’agit d’évaluer au mieux ce qui a été emprunté au système universitaire allemand ou pas, d’estimer la qualité de ce transfert culturel. La dette est indéniable et la plupart des auteurs le confirment au passage.

4Le voyage en Allemagne était inévitable pour les étudiants les plus prometteurs ; les maîtres jugeaient opportun qu’ils aillent se frotter à la science allemande, en particulier pour ce qui concerne la linguistique, la romanistique et l’histoire. Gabriele Lingelbach, qui voit les choses du côté de l’Allemagne, entend nuancer le propos (p. 73-96). Soit. Il n’en demeure pas moins que le prérequis pour s’inscrire à l’École était d’être germanophone de telle sorte qu’on puisse lire dans le texte ce qui se publiait en Allemagne du point de vue de la science. La création en France de laboratoires de recherche et de séminaires au cours desquels les élèves apprenaient directement des maîtres, comme jadis on apprenait dans les ateliers auprès des peintres, calque le modèle allemand.

5Pour mener à bien l’établissement officiel de l’EPHE sous le Second empire, le personnage politique clef est incontestablement Victor Duruy, un historien et le ministre de l’Instruction publique depuis 1863. Son entreprise résulte d’un constat. Dans un climat de tensions internationales extrêmes, le retard pris par la France, notamment vis à vis de l’Allemagne mais aussi du Royaume-Uni, est déplorable. On pensait volontiers alors, surtout après Sadowa (1866), que la Prusse devait le meilleur de ses succès militaires à la façon pratique dont elle avait organisé l’instruction populaire ; ou, pour citer une phrase souvent répétée en ces jours lointains, qu’elle avait, face à l’Autriche, gagné au moins autant par l’instituteur que par le fusil à aiguille.

6Dans une telle situation internationale, ce que le livre laisse un peu de côté, c’est précisément ce bouillonnement qui, surtout du côté de la rue d’Ulm, agitait déjà depuis une bonne dizaine d’années un certain nombre d’intellectuels qui désiraient réformer l’enseignement supérieur et, par suite, la totalité du système éducatif. Très clairement, il s’agissait de le délivrer de ce que l’on a parfois nommé l’érudition romantique.

7L’invention de l’EPHE avait en quelque sorte été préparée et les futurs fondateurs de l’EPHE, Michel Bréal, Gaston Paris et Gabriel Monod avaient été envoyés en Allemagne en pleine connaissance de cause par leurs pairs pour incarner la promesse d’une rénovation.

8Mais il faut le temps.

9Sans doute aussi eût-il fallu insister davantage sur la personnalité de premier plan qu’est Michel Bréal dans ce dispositif, car c’est lui qui est à l’origine même de l’idée de l’École. Même si Bréal est évidemment évoqué à maintes reprises dans le livre, il eut été approprié de lui consacrer un moment, à lui et aussi nettement à la discipline qu’il représentait. Mais, probablement ici, je dois avouer que dans Sciences et pataphysique (2 tomes, 2014), j’ai tenté de situer pourquoi et comment se constituent des savoirs et des zones de non-savoir dans cette France des années 1860 où l’EPHE joue ce rôle épistémologique central. Le tome I de Sciences et pataphysique porte essentiellement sur l’histoire de la celtomanie ; le chapitre III, par exemple, s’inquiète d’une première Société de linguistique de Paris, peu étudiée mais active quelques années durant et de ce passage à la seconde Société de linguistique de Paris, celle qui existe toujours, fondée et fréquentée par des professeurs de l’EPHE, qui se sont appliqués à prendre leurs distances et à rompre avec la précédente pour d’évidentes raisons scientifiques. Et le tome II, sous-titré Comment la linguistique vint à Paris. De Michel Bréal à Ferdinand de Saussure, entend fixer les traits distinctifs du paradigme nouveau.

10Il eût à mon sens fallu s’appesantir davantage, dans ce climat de tensions internationales, sur l’enjeu d’une discipline que Bréal, le traducteur de laGrammaire comparée des langues indo-européennes de Franz Bopp, introduisait en France, à savoir non pas la philologie, ni la philologie comparée, mais le comparatisme, une spécialité toute allemande encouragée par l’intérêt de Guillaume II. La terminologie est sensible et cela fait sens au sein de l’École et de certains contemporains avisés. Non pas que la philologie fut abandonnée, non, mais le comparatisme portait la scientificité nouvelle comme un engagement et, au fil du temps, une réflexion philosophique sur les langues, une épistémologie qui allait se développer, donnant sans doute un tour plus français à ces enseignements et d’afficher bientôt le terme de linguistique. Sans doute y avait-il alors à l’EPHE, avec le comparatisme et les réflexions que ses méthodes ne manquaient pas de provoquer, comme une science pilote, une discipline phare, dont l’enseignement n’était à l’époque pas dispensé dans les universités. Loin d’être anodin, ce fait est d’autant plus intéressant que, bien des années plus tard, après la lecture de Saussure et du Cours de linguistique générale, la discipline connaîtra un même engouement porteur.

11Du côté de la romanistique, parce que rompu aussi à la science allemande, c’est Gaston Paris qui domine (Ursula Bähler, p. 259-284), Arsène Darmesteter et Jules Gilliéron pour la dialectologie. On donna même des cours d’argotologie.

12L’une des difficultés à laquelle se heurte le livre proposé par Céline Trautmann-Waller, c’est de parcourir une période très longue, de 1868 à 1945. Les enjeux changent. Les personnels aussi. Et rendre compte de toutes les disciplines représentées et de leur évolution s’avère difficile dans la diachronie.

13Il est pourtant par exemple très intéressant de voir comment un celtisant, Henri Gaidoz, est écarté sans l’être. L’article de Claudine Gauthier lui rend certes un hommage mérité puisque Gaidoz est celui qui institutionnalise les études folkloriques en France (p. 349-366) ; mais qu’elle s’étonne de sa mise relative sur la touche trouve sa justification dans le fait, qu’en dépit de sa grande érudition linguistique, Gaidoz n’est pas véritablement un comparatiste et c’est pourquoi il lui est préféré Arbois de Jubainville lorsqu’il s’agit d’élire un savant au Collège de France. De même, si Michel Bréal abandonne en 1881 son enseignement à l’EPHE au profit du jeune Ferdinand de Saussure, qui n’a alors qu’une vingtaine d’années, c’est que, précisément, c’est l’une des raisons, Bréal juge son propre enseignement dépassé eu égard au récent diplômé de Leipzig. Saussure est à la pointe de la discipline.

14Un des mérites de l’ouvrage est de cerner combien certains espaces disciplinaires sont liés à des parcours individuels et à des passionnés. L’un des objectifs de l’EPHE est bien de réunir les champions d’une discipline en train de s’inventer dans ce nouveau paradigme de scientificité. On citera par exemple l’article sur Léon Renier et l’épigraphie latine (Eve Gran-Aymerich, p. 159-176). C’est là façon de lier tradition des études latines et les rénover : il s’agit de collecter des éléments nouveaux, notamment en Algérie. Par exemple encore, qui est moins incontestable en son domaine, l’égyptologie, que Gaston Maspero ? (Élisabeth David, p. 177-184). Jean Psichari ouvre lui l’École sur un secteur d’études qui, avant lui, n’est pas représenté, à la fois une étude diachronique de la langue grecque et une sensibilité à ce qu’on peut aujourd’hui décrire comme l’état synchronique du grec contemporain (Vivi Perraky, p. 185-208). C’est résolument neuf. C’est cet aspect figure de proue de l’EPHE qui est remarquable. Il s’agit d’aller planter le drapeau français au sommet de disciplines anciennes mais rénovées ou de disciplines nouvelles.

15Les études indianistes sont elles aussi conditionnées par cette volonté de dépassement ; il ne s’agit plus d’être seulement philologue mais comparatiste, d’ouvrir la discipline aux confins du monde indien (Roland Lardinois, p. 209-224). Et ainsi de suite pour les études arabes et islamiques (Alain Messaoudi, p. 225-258) ; la langue et la littérature yiddish anciennes (Jean Baumgarten, p. 301-322) ; la skandinavistik (Dominique Bourel, p. 323-328).

Les résultats

16Ils s’évaluent par ce que l’on pourrait appeler les à-côtés fondamentaux de l’EPHE. C’est par exemple la création de sociétés savantes où l’on puisse débattre et publier ce à quoi l’on est parvenu chez les comparatistes comme chez les romanistes et les autres. Cet arsenal de l’érudition structure la recherche et la stimule. Un article passionnant est notamment consacré aux éditeurs et libraires — d’origine allemande — qui, comme relais de la transmission de la science, soutiennent ce travail (Frédéric Barbier, p. 43-60). Pour qui travaille aujourd’hui sur cette période, le nom de ces éditeurs est effectivement très familier (les Techener ; Treuttel et Würtz ; Klincksieck ; Frankh et Vieweg).

17Les retombées se font sentir par des enseignements de pointe, spécialisés, censés insuffler par suite toute la chaîne, de l’enseignement supérieur jusque dans les écoles grâce à des professeurs et des instituteurs initiés aux avancées des sciences. L’objectif de Bréal était à la longue d’innerver tout le système universitaire français (universités, grands lycées parisiens et de province) par des élèves formés à l’EPHE. Même si la tuberculose et la guerre de 1914-1918 ralentira le processus, il sera effectif.

18Le grand public n’est pas épargné. On ne doit pas se couper d’un lectorat lettré (idée chère à Michel Bréal) et c’est pourquoi la « terrible » Revue critique d’histoire et de littérature est créée dès 1866. Elle est « terrible », au moins à ses débuts, par sa volonté d’éradiquer impitoyablement le moindre préjugé qui pointerait dans un ouvrage. Dans l’ambition idéale de Bréal, c’est en chassant les idées fausses que les sciences permettraient une compréhension meilleure entre les peuples. Son désir, le but avoué de sa vie, serait de rapprocher Allemands et Français : Bréal est un citoyen français d’origine allemande (il faut y insister) et une partie de sa famille vit encore en Allemagne. Le choix de citoyenneté de ses aïeux est déterminant. Il fait d’autant plus sens pour Michel Bréal qu’il a été élevé en Alsace. Mais un tel sentiment est aussi partagé par la plupart des professeurs de l’EPHE, quelle que soit leur religion (d’origine ou pas). Ce choix politique est décisif. Perrine Simon-Nahun tente de le démontrer non tant là dans les prises de position face aux événements de l’histoire (affaire Dreyfus, guerre de 1870 et enfin celle de 1914-1918) que dans le point de vue développé sur les langues par ces savants qui sont souvent d’origine juive (p. 285-299). Ce qui leur importe, définitivement, c’est la science, la mise en place du droit et des usages sociaux dans un cadre républicain.


***

19On l’aura compris par ces quelques jalons posés à propos de l’histoire de l’EPHE, c’est un chantier d’ampleur qui s’ouvre. Peut-être aussi taraudé par une inquiétude sur l’avenir des sciences humaines, on aimerait en savoir davantage pour les réflexions et les solutions que l’histoire pourrait apporter à notre actualité. Mais pour ce faire encore, non seulement une bibliographie fournie clôt l’ouvrage présenté par Céline Trautmann-Waller mais les auteurs sont caractérisés : c’est une piste pour découvrir peut-être leurs prochains articles sur le sujet. Ce livre enfin pourrait voisiner avec un ouvrage collectif qui vient tout juste de paraître et qui est intitulé La Politique des chaires au Collège de France (Wolf Fuerhahn dir., Belles Lettres/ Collège de France. Préface d’Antoine Compagnon). Serguei Kozlov signalait une « symbiose institutionnelle » à l’œuvre entre l’EPHE et le Collège de France (p. 61-72) !