Acta fabula
ISSN 2115-8037

2017
Juin 2017 (volume 18, numéro 6)
titre article
Yohann Deguin

« La seule vérité réellement vraie, c’est la littérature »

DOI: 10.58282/acta.10368
Christian Zonza (dir.), Vérités de l’histoire et vérité du moi. Hommage à Jean Garapon, Paris : Honoré Champion, coll. « Colloques, congrès et conférences sur le Classicisme », 2016, 581 p., EAN 9782745331083.

1Les trente-neuf contributions qui constituent les mélanges offerts à Jean Garapon, édités par Christian Zonza et intitulés Vérités de l’histoire et vérité du moi, forment une dense entreprise d’exploration des relations qu’entretient l’individu avec l’histoire, qu’il choisisse de faire le récit de sa propre vie, ou de faire œuvre de fiction. « Vérités de l’histoire et vérité du moi » sont en perpétuelle tension : l’impératif de véracité dans les récits personnels, de réalisme ou de vraisemblance dans la fiction se heurte constamment à l’éventail des vérités possibles, rêvées, réinventées par le mémorialiste, l’autobiographe, l’épistolier, le poète ou encore le romancier. En effet, cet ouvrage qui entend embrasser l’empan des questionnements qui furent au cœur des travaux de J. Garapon pour lui rendre hommage, ne s’arrête pas aux genres du moi ni aux écrits dits du for privé, comme son titre pourrait le suggérer. Trois grandes parties de trois sous-parties chacune explorent littérature et morale, écriture de l’histoire et portraits de femmes, et font cohabiter Voltaire, la Grande Mademoiselle, Thomas Hardy, Corneille, Louise de Savoie, Stendhal, Charlotte Duplessis-Mornay, et d’autres encore. L’application de questionnements récurrents dans les travaux des spécialistes des genres de l’intime à d’autres champs de la littérature permet de renouveler l’interrogation dialectique à l’œuvre entre vérité personnelle — et donc mensonge ? — et vérité historique. Traiter la fiction et la non-fiction dans un même mouvement, sans considération de siècle ou de genre littéraire permet de réinvestir efficacement la porosité des catégories littéraires, entre fiction et réalité, entre auteur et instance narratrice. À Marc Fumaroli qui postulait naguère que les « mémoires [étaient] au carrefour des genres en prose1 », ce collectif semble répondre que les genres, en prose ou non, se trouvent tous au carrefour d’une mémoire et d’une culture qui, pour être personnelle, ne manque pas d’être aussi historique.

Mentir pour dire le vrai

2Pour parler de vérités, les contributeurs de cet ouvrage partent bien souvent de patents mensonges, des hiatus qui viennent concurrencer le principe de réalisme des œuvres, notamment autobiographiques. Pour mentir, le texte comporte toutefois en lui-même une vérité dissimulée, contenue dans les desseins de l’écrivain. Ainsi Marie-Christine Gomez-Géraud met-elle en évidence les arrangements du père Boucher avec la vérité dans son Bouquet sacré, et montre au gré des différents états de son texte comment les éléments de fiction qui habitent un récit de pèlerinage viennent dévoiler les intentions morales d’un auteur pour lequel la vérité se trouve dans l’efficacité de la prédication. Toute transmission de l’information désinforme, puisqu’elle soutient une perception subjective des faits : c’est le constat proposé par Gerhardt Stenger, qui souligne la partialité des historiens, notamment à l’appui de Pierre Bayle. Les enjeux premiers du langage se trouvent ainsi déplacés : plus qu’informatives, les prétentions des auteurs sont politiques et esthétiques. La représentation du peuple chez La Rochefoucauld révèle ainsi une conception proprement aristocratique de la masse populaire, instrument de l’action politique, au même titre que le langage. Cet usage du langage comme outil politique est sensible dans l’article de Marie-Paule Pilorge qui montre à quel point la critique de la langue révolutionnaire par Casanova et Mme de Genlis relève d’enjeux politiques qui appuient une critique même de la révolution. Se dessine alors une relation dialectique entre l’usage linguistique et l’observation des mœurs. De même, Pascale Thouvenin démontre les implications traductologiques et théologiques de la Bible de Port-Royal, telles que les envisage Nicolas Fontaine dans ses Mémoires.

3Marc Hersant à propos d’un épisode de l’éducation sexuelle du Grand Dauphin chez Saint-Simon, Ferenc Toth à propos de différents récits de la bataille de Saint-Gothard en 1664, confrontent des discours et mettent en évidence les inflexions de la réalité dans les Mémoires, au gré de menus détails qui sont autant d’altérations du discours de vérité. On peut associer ce constat à l’article de Jacques Cormier, qui montre combien les Mémoires de Robert Challes mettent en fiction la parole de Louis XIV : c’est au profit d’une vérité de ton que le mémorialiste opère un brouillage quant à la paternité des paroles qu’il rapporte, soit qu’elles soient effectivement celles de Louis XIV, soit qu’elles soient de son invention.

4Miracles chez Stendhal dans l’article de Georges Kliebenstein, fantômes dans les Mémoires du xviie au xixe siècle dans celui de Delphine Mouquin, tradition païenne et tradition chrétienne chez Thomas Hardy dans l’étude de Dominique Peyrache-Leborgne, les manifestations surnaturelles sont aussi l’objet de quelques études. Se déploient alors les postures les plus diverses, du franc scepticisme à l’acceptation de l’impossible pour une donnée avérée. Ainsi la création littéraire replace-t-elle l’irrationnel dans le champ des possibles littéraires, au gré d’une connaissance de soi renouvelée par l’appréhension de l’inconnu, au sein d’un texte qui opère en lui-même un miracle de la création verbale. Ce sont par ailleurs ces créations qui viennent conditionner un imaginaire historique, comme l’explique Nathalie Grande dans l’article qu’elle consacre aux Amours de Mademoiselle, qui clôt l’ouvrage. L’auteure y montre bien comment une « fable galante » contribue à orienter la réception d’un épisode réel, pour se confondre avec lui. Le « Chateaubriand démasqué » par François Raviez met tout autant en tension les images d’un écrivain à travers des écrits marginaux de l’auteur et leur réception : on voit alors comment l’image construite d’un écrivain influe sur la lecture de ses textes : la confrontation d’un texte qui n’aurait pas dû nous parvenir, en l’occurrence, la confession d’un amour de vieillesse, avec le canon constitué autour d’un auteur, jette en effet un nouvel éclairage sur son œuvre et sur lui-même, et nous invite à repenser sa représentation dans l’histoire littéraire. Montage narratif et montage éditorial travaillent, en effet, ensemble à recréer sans cesse la réalité. C’est d’ailleurs cette dernière problématique que Frédéric Briot souligne lorsqu’il explique que les Mémoires que nous lisons, bien souvent, sont le fruit d’une création éditoriale, et que le texte même qui se trouve entre nos mains n’est peut-être pas, lui-même, le vrai texte. L’histoire de la composition et de la publication des Mémoires de Mme Campan, telle que la retrace Geneviève Haroche-Bouzinac, corrobore heureusement ce postulat, en confrontant le texte reçu comme authentique avec ceux de « teinturiers et de faussaires ».

5Ainsi les entorses au régime de vérité sont-elles déclinées à de nombreux niveaux : que le texte intègre en lui-même des mensonges, ou qu’il constitue un mensonge en soi, il semble inviter à considérer un ensemble de réalités alternatives. L’histoire souffre plusieurs vérités, mais pour autant le moi n’est pas détenteur de sa vérité unique. Tout au contraire, au gré des aménagements, des réécritures, des soubresauts de la mémoire, celui qui écrit semble infléchir la course de ce qu’il tient pour vrai, et soutenir lui aussi des vérités plurielles.

Affections du corps & affections de l’esprit

6À cette idée semblent répondre quelques articles qui s’intéressent particulièrement au corps et, partant, aux affections physiques qui semblent pouvoir rendre la réalité sensible. L’article liminaire de Mathilde Bernard observe la mise à distance du moi écrivant et du moi décrit en travaillant les liens entre le ventre dévoré, le ventre dévorant et le ventre disséqué dans les textes de querelle entre Ronsard et les protestants. Cette problématique qui envisage le ventre comme ressort d’un imaginaire satirique et comme métaphore d’une certaine vision du monde fait penser au récent collectif dirigé par Adrien Paschoud et Frank Lestringant, sur la corruption à l’âge baroque2. Gilbert Schrenk met en évidence les fonctionnalités du corps et les liens relationnels à autrui dans l’observation des gestes dans Sa vie à ses enfants d’Agrippa d’Aubigné. Le rapport de soi à l’autre est ainsi explicité par une symbolique des gestes relue au prisme de la mémoire et d’une culture théâtrale. Les réflexions de Gilbert Schrenk viennent presque apporter un élément de réponse à l’article d’Emmanuèle Lesne-Jaffro qui, étudiant les maux du corps dans la correspondance de Mme de Sévigné, met en évidence l’expérience immédiate de l’épistolière, qu’elle oppose à celle remémorée des mémorialistes. Pour autant, l’expérience immédiatement relatée n’est pas non plus dénuée d’une élaboration fictionnelle du discours de la maladie, qui résout la tension entre le sentiment premier et la raison, qui vient le nuancer après coup. C’est que, et Elisabeth Gaucher le note dans son texte consacré à l’autoportrait dans l’Historia calamitatum d’Abélard, l’écriture autobiographique permet d’élaborer une thérapie à la croisée entre la fondation d’un ethos et la connaissance profonde de soi par l’interaction avec un destinataire. Les articles de Nadine Kuperty-Tsur et de Ruth Whelan entrent à cet égard parfaitement en résonnance, puisqu’ils explorent, l’un dans les Mémoires féminins de la Renaissance, l’autre dans une correspondance du xviie siècle, les liens entre les mères et leurs enfants. La relation biologique est réinvestie dans une relation littéraire, soit au gré d’une rhétorique maternelle, conjugale et politique, soit au gré de la mise en évidence d’un lien qui se construit entre affections et résistances. Affinités biologiques reconfigurées par le texte, certes, mais aussi construction d’affinités électives tendent à la fondation d’une image de soi, et d’un ethos inscrit dans une tension entre le moi écrit et le moi écrivant. Les lettres de Mademoiselle de Montpensier dans la correspondance et les Mémoires de Bussy-Rabutin, étudiées par Myriam Tsimbidy, participent de la création d’une double, voire d’une triple image des écrivains : celle du mémorialiste qui recompose la correspondance en la copiant et en l’insérant dans ses Mémoires, celle des épistoliers qui donnent à voir leurs liens affectifs.

Postures & représentations

7On le voit bien, c’est le brouillage entre la personne qui écrit, le personnage qu’il constitue, et la persona qu’il représente, qui implique la coexistence de plusieurs conceptions de la vérité, qu’il s’agisse des vérités de l’histoire ou des vérités d’un moi qu’on saisit à divers instants de sa vie. C’est pourquoi les postures, envisagées aussi bien comme figuration de soi, représentation de soi, ou création d’une image de soi dans le discours, ont ainsi leur place dans ce collectif.

8D’abord, les postures héroïques sont mises en évidence, notamment dans la fiction. Yves Moraud interroge la question de la transposition d’un conflit national au cœur des familles et de l’intimité, à l’appui d’Horace, de Corneille. Pierre Masson questionne plus directement la question de l’héroïsme devant la mort, qu’il s’agisse de celle qu’on cause, ou de la sienne propre. Il offre ainsi une typologie des morts, partant du théâtre du xviie siècle pour réfléchir ensuite à la constitution d’un héroïsme individualiste dans le roman, tout au long de l’époque moderne. Le panorama des œuvres invoquées, canoniques, trouve un écho dans l’article de Charles Mazouer, qui établit un dialogue entre Corneille, Racine, Catherine Bernard et Marie-Anne Barbier. Il montre ainsi comment ces dernières dramaturges de la fin du xviie siècle réinvestissent la tragédie politique et assurent, selon l’idée du critique, une transition entre une ère du tragique et une ère du pathétique, en renouvelant l’héroïsme au féminin, au théâtre. Les réflexions d’Isabelle Ligier-Degauque sur la Mérope de Voltaire et les parodies de la scène topique de la reconnaissance filiale permettent d’affirmer l’influence de la forme d’héroïsme instituée par Bernard et Barbier. On pourrait d’ailleurs voir une autre forme d’héroïsme féminin dans la Zerbinette que nous présente Jean Serroy, et dans laquelle il identifie l’emblème d’un renouvellement du rôle attribué aux femmes dans la comédie, mais aussi, comme le suggère David Harrison, dans le roman de Scudéry à Staël, où la caution de l’enjouement vient accorder aux femmes une indépendance nouvelle, et un statut non plus seulement mondain, mais proprement social, d’écrivaines.

9L’enjouement et le rire, peut-être plus que l’héroïsme tragique, participent clairement d’une redéfinition d’une image du monde et de soi. En effet, le rire met la vérité à distance. Erik Leborgne questionne ainsi la posture euphorisante d’un Casanova mémorialiste et humoriste, qui construit une mythologie personnelle en outrant les paradigmes de la sociabilité littéraire enjouée, au profit d’un humour franc. Sylvain Menant envisage Voltaire dans une perspective similaire : la conversation implique la création d’un rôle pour soi, d’une posture sociale et sociable, qui rejoue, nous semble-t-il, selon des modalités différentes, la galanterie et la préciosité du siècle précédent.

10Sociabilité mondaine et sociabilité littéraire s’entrecroisent d’ailleurs dans un dialogue intertextuel constant, et la posture glorieuse de Catherine II ne se comprend pas, comme le prouve Elena Gretchanaia, sans mettre au jour les nombreux modèles qu’elle mobilise, de l’hagiographie aux Mémoires francophones qui la précèdent. Elle agit en cela comme Montaigne, dont les facta et dicta memorabilia sont précisément référencés par Louis Lobbes qui met en évidence un savoir tout à la fois emmagasiné et remémoré par l’auteur des Essais. Au xviie siècle, c’est Segrais qui réinvestit aussi bien des influences pastorales qu’épiques, comme le montre Jean-Pierre Chauveau ; au xixe siècle, Balzac s’affiche, dans ses œuvres, lecteur de La Fontaine, d’après Patrick Berthier, qui dévoile dans l’œuvre du romancier un La Fontaine aussi bien cliché que vrai, au gré d’une analyse riche des références que l’un concède à l’autre3. En somme, la vérité écrite se construit par rapport à d’autres vérités antérieures, et souffre ou s’enrichit de ses défaillances, de ses nuances, de ses recréations propres.


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11Procédant au gré des thématiques qui furent privilégiées par J. Garapon, destinataire de ces mélanges, tout au long de sa carrière, l’ouvrage n’opère pas chronologiquement et ne se lit pas uniment de la première à la dernière page. On apprécie des communications dans la stricte tradition académique, mais on remercie aussi l’éditeur de n’avoir pas censuré des propositions plus personnelles. On pense notamment à la réflexion de Frédéric Briot, dont l’article prend la forme d’un dialogue, ou à celui d’Alain Boulaire, qui constitue à lui seule une micro-édition d’un document rare. On rencontre aussi bien les canoniques Voltaire et Corneille que des auteurs plus confidentiels, qu’il convient absolument de découvrir encore, comme Mme du Hausset, présentée par Philippe Hourcade, Mme de Boigne par Henri Rossi ou Dumont de Bostaquet par Isabelle Trivisiani-Moreau. L’ouvrage, dense et copieux, offre sinon un « bouquet sacré », du moins un sacré bouquet de contributions dans lesquelles on se plaît, en somme, à glaner des réflexions qui permettent d’envisager la littérature comme une forme de vérité reconstruite, tant dans la fiction – mais on le savait peut-être déjà – que dans la non-fiction, qui rompt ainsi son pacte fondamental et qui, aussi, explore des mondes possibles. Ces mélanges, enfin, par le grand nombre de leurs contributeurs, par la variété des auteurs et des horizons culturels auxquels ils s'intéressent, enfin par la complexité des questionnements qu'ils soulèvent, dévoilent une dernière vérité : celle de la richesse de la carrière célébrée ici. Si J. Garapon a largement contribué à l’épanouissement des études consacrées aux mémorialistes, on découvre ici les autres questionnements d’un chercheur curieux, dont on nous livre ici un portrait culturel foisonnant4.