Acta Fabula
ISSN 2115-8037

Dossier critique
2017
Mai 2017 (volume 18, numéro 5)
titre article
Carole Guesse

Écrire avec son temps : production & produits littéraires numériques

Anne-Marie Petitjean et Violaine Houdart-Merot. Numérique et écriture littéraire : Mutation des pratiques. Paris : Hermann, 2015, 182 p., EAN 978270569044.

1Philippe Bootz définit la littérature numérique comme une « forme narrative ou poétique qui utilise le dispositif informatique comme médium et met en œuvre une ou plusieurs propriétés spécifiques à ce médium »1. Même si les premières œuvres datent des années 1980, ce champ est en perpétuel mouvement, puisqu’essentiellement « expérimental »2 et métaréflexif. En effet, les œuvres qu’il regroupe tentent souvent d’explorer de nouvelles pistes, de repousser les frontières et de repenser leurs prédécesseurs. Elles intéressent ainsi un public plutôt restreint, constitué de critiques et d’autres « écrivains » – ou devrait-on les appeler « créateurs », « producteurs » ? – d’œuvres numériques. Parmi les critiques, Espen Aarseth3a offert au champ l’une de ses principales théorisations, mais ce sont plutôt les travaux de Clément4, Vuillemin & Lenoble5, Vandendorpe6, Bootz7 et Bouchardon8 qui constituent et influencent la critique francophone, les articles du volume dirigé par Petitjean et Houdart-Merot, Numérique et écriture littéraire : Mutation des pratiques, ne faisant pas exception.

2Bien que la critique – foisonnante – sur la littérature numérique ait envisagé tous les éléments gravitant autour de celle-ci (de l’auteur au lecteur, du contexte aux moyens techniques), cet ouvrage collectif publié en 2015, issu d’une journée d’étude organisée en 2013 à l’Université de Cergy-Pontoise, privilégie – comme l’annonce son titre – l’étude de la production de ces œuvres, en se focalisant à la fois sur l’auteur et ses techniques. Ainsi, il s’ouvre sur cette affirmation : « Que l’on soit écrivain, étudiant, éditeur, professeur ou même simple lecteur, le rapport que l’on entretient à l’écriture se passe aujourd’hui difficilement du numérique. » Elle souligne l’omniprésence du numérique dans nos pratiques de lecture et d’écriture, et plus largement dans la culture et la société et annonce également l’hétérogénéité de l’ouvrage. En effet, ce dernier propose, à la fois, descriptions d’expériences, enquêtes, analyses d’œuvres ou encore essais sociologiques et littéraires, et s’adresse tant au professeur de lettres ou d’écriture créative qu’au chercheur en poétique, littérature numérique, humanités numériques ou sociologie de la littérature. C’est donc un large public qui y trouvera des outils pour appréhender et exploiter au mieux cette mutation culturelle. Implicitement, l’ouvrage semble reconnaître cette variété de sujets et de publics au sein de sa structure : les quatre premiers articles envisagent des questions liées à la didactique de l’écriture à l’ère du numérique là où les trois suivants présentent et analysent des œuvres numériques ; le dernier article, quant à lui, s’intéresse aux postures (numériques) des écrivains contemporains.

3L’une des forces des quatre premiers articles de cet ouvrage est l’application pratique qu’ils peuvent engendrer. Les enquêtes ou expériences et leurs conclusions y sont décrites de façon si précise et pertinente que l’enseignant peut aisément s’en inspirer pour intégrer des dispositifs similaires au sein de son propre cours. Ainsi, l’enquête menée par Anne-Marie Petitjean présente les pratiques liées au numérique dans différents cours universitaires d’écriture et leurs effets sur les étudiants. En rapportant une expérience d’écriture collaborative rassemblant des étudiants de France et de Slovaquie, Jean-Marc Quaranta se concentre plutôt sur le numérique comme médium. Les découvertes faites lors de ce projet lui permettent également d’envisager de manière nouvelle des problématiques comme la génétique des textes, « l’auteur pluriel, multiple ou fragmenté »9 ou encore les rapports entre auteur(s) et relecteurs ou correcteurs. À travers la description de son expérimentation pédagogique, Romain Badouart propose, quant à lui, une perspective plus théorique, voire épistémologique, sur l’écriture numérique. Enfin, Julien Longhi raconte le déroulement et les conclusions de son exercice de twittécriture (écriture sur Twitter) en milieu universitaire.

4L’ouvrage opère ensuite, au cinquième article, un changement de thématique puisque les dimensions pédagogiques et didactiques de l’écriture numérique passent au second plan, au profit des œuvres mêmes. Isabelle Garron présente ainsi le dispositif d’Isabelle Delatouche et Louis-Jean Teitelbaum, « L’anthologue,installation de littérature situationnelle »10 qui affiche, dans une faculté, des QR codes menant à de courts extraits littéraires, interrogeant ainsi l’importance du médium, du lecteur et du lieu de lecture, mais également d’écriture puisqu’il est également question des productions des lecteurs. Luc Dall’Armellina démontre, pour sa part, la façon dont l’hypertexte tire ses racines de la « littérature papier », en revenant sur les célèbres Composition n° 1 de Marc Saporta et Rayuela de Julio Cortázar. Il décrit ensuite plusieurs œuvres numériques, du canonique Afternoon A Story aux plus récents Récits Voisins et Général Instin. Enfin, Laurent Loty propose une analyse, dans un premier temps, d’Un roman du réseau de Véronique Taquin et, dans un second temps, de l’histoire éditoriale et la réception de ce roman, le tout étant lié par la notion de réseau.

5L’ouvrage s’achève sur l’article de Brigitte Chapelain et Pierre-Louis Fort, étude sociolittéraire de l’écrivain « à l’heure du numérique ». Introduit par une contextualisation de la médiatisation de l’écrivain, de la presse écrite à la télévision, cet article développe le concept d’« éthos numérique » et dresse une série de portraits d’écrivains entretenant, avec le numérique, Internet et les réseaux sociaux, différents types de relations.

6Comme annoncé dans le titre, l’ouvrage se différencie des autres études sur la littérature numérique par l’accent qu’il met sur les instances et processus de production. Cependant, certaines contributions – surtout celles qui présentent des œuvres plutôt que des expérimentations didactiques – finissent tout de même par envisager la réception des œuvres abordées, comme si, à l’heure du numérique et surtout d’Internet, dans la culture du commentaire où chaque lecteur peut devenir auteur, il était devenu impossible de les distinguer. Rien de très étonnant, finalement, puisque la littérature numérique « met en œuvre une ou plusieurs propriétés spécifiques [au médium informatique] »11, dont l’interactivité. En proposant des œuvres aux parcours et modalités de lecture multiples, les auteurs rendent leurs lecteurs actifs et leur confèrent ainsi une part importante de la création de sens. On pourrait regretter un léger manque de nuance à cet égard, tout comme on aurait pu bénéficier d’une structuration plus marquée pour cet ouvrage, qui semble pourtant avoir conscience, à travers l’agencement des articles, des différentes perspectives qu’il offre à son lecteur. Mis à part ce défaut mineur, ce recueil collectif fournit un outil précieux pour tous ceux qui s’interrogent sur les possibilités et contraintes du numérique, mais apporte également une perspective nouvelle sur des problématiques traditionnelles de la théorie littéraire.