Acta fabula
ISSN 2115-8037

Dossier critique
2017
Février 2017 (volume 18, numéro 2)
titre article
Claude Travi

Dits & Écrits d’André Malraux : quelques inédits

DOI: 10.58282/acta.10089
Jacques Chanussot & Claude Travi, Dits et Écrits d’André Malraux. Bibliographie commentée, nouvelle édition revue et augmentée, avant‑propos de Jean‑Claude Larrat, Dijon : Éditions Universitaires de Dijon, coll. « Écritures », 2016, 813 p., EAN 9782364411807.

1Un artiste ne dit jamais qu’une seule chose, un écrivain ne fait jamais qu’une seule œuvre qu’il réfracte avec des expressions différentes, dont la formulation peut changer.

2Pour Malraux, c’est toujours la lutte de l’homme contre le destin, cet anti‑destin, clé de voûte du « Musée imaginaire », avec le concept de métamorphose.

3Pour tenter de dénouer les fils de cette œuvre protéiforme, nous avons tenté, Jacques Chanussot et moi‑même, d’établir une approche de ce qui pourrait être une tentative de catalogue raisonné de l’œuvre écrite de Malraux, sans négliger ses nombreuses interventions orales, voire, mais avec prudence, ses propos rapportés, car il est passé constamment du dit à l’écrit et de l’écrit au dit.

4La première édition de cet ouvrage, Dits et Écrits d’André Malraux, remonte à 2003. Il nous a été donné, grâce à Jacques Poirier, la possibilité d‘en réaliser une seconde, beaucoup plus complète. Elle bénéficie de nouvelles recherches favorisées par le site « Gallica », qui a fait une recension de la presse antérieure à 1945. Les orientations suggérées par Robert Thornberry, dans son ouvrage L’Antifascisme d’André Malraux à travers la presse des années trente n’ont pas été négligées non plus. La publication de « Non », dont l’exégèse minutieuse est due à Henri Godard et à Jean‑Louis Jeannelle, nous a apporté davantage de compléments que les trois derniers tomes de l’édition de La Pléiade, pour la plupart déjà mentionnés dans la première édition, grâce à l’aimable complicité de Jacqueline Blanchard, qui nous avait dévoilé les arcanes du classement méticuleux qu’elle réalisait pour la bibliothèque Jacques Doucet.

5Nous avions déjà mentionné le Carnet d’URSS, dit « manuscrit Anacréon », mais pas le Carnet du Front populaire, inconnu en 2003.

6Enfin, le choix de lettres, récemment publiées par François de Saint‑Cheron, a pu apporter quelques précisions.

7Comme le précédent, le livre est divisé en notices et notules, suivant un déroulement chronologique, qui nous paraissait indispensable pour une bonne compréhension. De même, les contextes littéraires, politiques et sociaux sont évoqués — et cela, sans le moindre jugement.

8En ce qui concerne les nombreux entretiens accordés par Malraux, les textes revus par Malraux avant leur publication font l’objet de notices, les autres — comme les propos rapportés — de notules.

9Naturellement, les manuscrits ou dactylogrammes corrigés sont mentionnés dans la mesure où ils ont été conservés, soit par des collectionneurs, soit déposés au fonds Doucet.

10Les traductions ne sont pas indiquées. Seuls, les textes publiés uniquement en langue étrangère sont répertoriés.

11Enfin, pour ne pas alourdir démesurément l’ouvrage, nous nous sommes limités aux éléments de correspondance, qui pouvaient apporter des éclaircissements à l’œuvre.

12Notre travail, qui appelle le dépassement, a bénéficié de nombreux encouragements. En premier lieu, nous tenons à remercier Jean‑Claude Larrat, qui a bien voulu relire l’ensemble et rédiger l’avant‑propos.


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13Voici quelques textes, inconnus ou d’accès difficile, qui pourront préciser certains points restés obscurs, voire ouvrir de nouvelles perspectives.
1- « La condition humaine », par André Malraux, Paris‑Soir, n° 3506, 12 mai 1933, p. 3 (Dits et Écrits, 2016 : A‑33b, p. 152).
2- « La France veut‑elle un dictateur ? » XXII. Entretien avec M. André Malraux, par Antonina Vallentin, Le Petit Journal, n° 25644, 2 avril 1933, p. 1‑2, illustré d’un dessin de l’écrivain, vu par Gottlieb (Dits et Écrits, 2016 : A‑33a, p. 141).
3- Extrait d’une lettre manuscrite à Siegfried Kracauer (septembre 1933), à bord du S.S. « Colombie », Islande (ne figure pas dans les Dits et Écrits).
4- « La réaction ferme l’Europe à Léon Trotsky », allocution prononcée par Malraux, salle Albouy, le 27 avril 1934, dans La Vérité (organe de la Ligue communiste), n° 204, 4 mai 1934, p. 1‑2 (Dits et Écrits, 2016 : 34‑7, p. 173).
5- Grèce, 1er jet destiné aux « Hôtes de passage », (Dits et Écrits, 2016 : 75‑15, p. 634).
6- Lettre de Malraux à Monsieur l’Administrateur de la bibliothèque nationale de Serbie, à Belgrade juin 1975, dans Revue des études slaves, t. 56, fascicule 3,1984, p. 455‑473(Dits et Écrits, 2016 : 74‑3, p. 593).


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1- « La Condition humaine », Paris‑Soir, n° 3506, vendredi 12 mai 1933, p. 3

14Lorsque l’armée révolutionnaire chinoise prit Chang‑Cha, toutes les femmes des sections et toutes celles qui souhaitaient leur émancipation se firent couper les cheveux en signe de joie. Deux jours plus tard, les blancs reprenaient la ville : plus de vingt mille femmes aux cheveux coupés furent arrêtées. On le disposa dans la plaine, au bas des remparts, selon le dessin du caractère chinois « bonheur » ; toute la population de la ville massée sur les remparts pour les regarder. À chaque extrémité du caractère, des buissons de mitrailleuses. Une heure après, tous les corps étaient fauchés, et lorsque l’armée révolutionnaire, le surlendemain, reprit la ville, à son tour, les soldats rouges découvrirent en arrivant cet immense signe du bonheur formé des corps étendus de toutes celles qui leur avaient apporté la victoire.

15C’est dans cet univers que se passe La condition humaine.

16À travers la naissance de la révolution de Shanghaï, son triomphe, puis sa répression par les forces radicales qui se sont formées avec elle, des hommes tentent de donner à leur vie toute sa force et tout son sens. Depuis les scènes des prisons, depuis l’organisateur des sections de combat qui, blessé, mourra brûlé vif pour avoir donné le cyanure qu’il portait sur lui, jusqu’à ceux qui tentent de se délivrer du monde qui les écrase par l’amour, l’opium, la puissance ou l’érotisme, la grandeur et la haine humaine dont bouillonne une révolution qui broie, dans un lieu plus petit que Paris, quatre millions d’hommes sont ramassés ici.

17Pendant la publication de ce livre dans la N.R.F., on m’a opposé le caractère atroce de certaines scènes, et l’importance donnée à l’opium. Il ne dépend pas de moi que toute révolution ne soit atroce, ni que l’opium ne soit répandu en Chine. J’ai traité l’opium pour ce qu’il est, une attitude contemplative, l’un des sens de la vie asiatique, un fait de la même importance que l’amour en Occident, et non une dépendance à velours noir et divan bas. Quant à l’atrocité, est‑ce l’horreur ou la grandeur qui domine le livre ?

18André Malraux


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2 - « La France veut‑elle un dictateur ? », entretien avec M. André Malraux, par Antonina Vallentin.

19« Une dictature, c’est une rencontre entre la force d’un homme et le besoin d’une nation. Ce besoin n’existe pas en France ; et l’homme pas davantage », nous dit l’auteur des « Conquérants ».

20La vieille maison de la rue du Bac semble s’étonner d’ouvrir ses portes à un intérieur aussi moderne, tentures argentées et velours brun, meubles en ébène et peau grise ; des tableaux d’avant‑garde et quelques sculptures d’art ancien asiatique, qui s’harmonisent singulièrement avec ces lieux. D’un coin jaillit une Kvannon chinoise, toute en petites flammes comme un pignon d’église gothique ; — en face d’une peinture qui sera peut‑être l’art de demain, des sculptures millénaires rapportées par André Malraux d’Indochine, rêvent toutes chargées de mystère — ces têtes où s’accomplit la poignante rencontre de l’art grec avec l’âme du bouddhisme, rencontre de deux mondes. L’auteur des Conquérants est le personnage le plus représentatif de cette équipe brillante de jeunes, qui sont à la fois l’accomplissement et l’espoir de la nouvelle équipe littéraire française.

21Quand je lui pose ma question, il réfléchit un moment ; sur son visage à la fois calme et mouvementé, aux traits fins et réguliers, au beau front s’arrondissant vers les tempes, aux yeux verts‑gris tranchant sur la pâleur du teint mat, — un intérêt aigu alterne avec un détachement hautain et amusé.

22—« L’idée de dictateur, me répond‑il, serait parfaitement impensable pour la plupart de ceux qui l’emploient sans cesse, si elle n’était simplement dans leur esprit, l’idée d’autorité. Il y a en France, dans l’esprit de presque tous un accord entre autorité et efficacité. Mais l’autorité n’est pas nécessairement liée à l’exercice du pouvoir par un seul homme, et l’efficacité pas davantage : les Comités de la Révolution, les Conseils provinciaux soviétiques, ont été plus efficaces que beaucoup de rois absolus. »

23Les phrases tombent des lèvres d’André Malraux avec cette précipitation singulière qui est la sienne ; la pensée est si riche et si rapide qu’elle voudrait se contenter de quelques mots plantés comme des jalons ; mais l’amour de l’artiste pour le style ciselé et fouillé l’oblige en même temps aux plus subtiles transitions, à mille nuances, que sa parole répand à profusion dans sa course impétueuse ...

24—« Ce n’est nullement de l’histoire que la plupart des hommes tiennent leur préférence pour la dictature, poursuit la belle voix de Malraux qui a quelque chose d’ailé, de planant au‑dessus du timbre normal des conversations, c’est presque toujours des souvenirs de leur vie militaire. Un grand nombre de sous‑officiers et plus encore d’officiers, ajoute‑t‑il, transportent en politique une psychologie qui ne s’applique nullement à la politique. Ou bien la discipline militaire vise l’armée en temps de paix, c’est‑à‑dire une institution qui a besoin d’un an pour enseigner à un type quelconque ce que n’importe quelle école lui ferait entrer dans la tête en six semaines — ce qu’on appelle faire un soldat — ici un sourire apparaît et s’esquive, donc l’organisation la moins efficace du monde ; ou bien il s’agit de la guerre et le danger crée l’autorité nécessaire aux hommes pour lui échapper. Tout danger crée son autorité, mais non sa dictature. L’autorité des Comités de la révolution, qui sans doute ne fut jamais dépassée en France, n’était pas sans contrôle : elle était contrôlée par la guillotine.

25« Et je ne parle pas des innombrables bons bougres qui font appel à la dictature nationale avec l’espoir inconscient ou confus qu’elle favoriserait ou justifierait celle qu’ils exercent — ou voudraient exercer — sur leur femme, leurs enfants. Un mari hitlérien qui embête sa femme se sent beaucoup plus noble qu’un mari libéral. Ses protestations parce que la brosse à dents a changé de place deviennent liées au relèvement de l’Allemagne. »

26La voix calme enchaîne les saillies et les paradoxes d’une façon naturelle, comme s’il s’agissait des constatations les plus banales : aucun clignement d’œil, aucune tension momentanée n’avertit de la montée d’une fusée qui s’égrène tranquillement... Et du même air détaché avec lequel il s’amusait à scruter la surface, André Malraux fouille maintenant le fond du problème :

27— « La raison fondamentale pourquoi je ne crois pas à une dictature prochaine en France est qu’une dictature ne modifierait pas l’économie essentielle du pays.

28Je m’explique : je ne suis pas radical, vous le savez, mais la France l’est. Le problème français n’a pas changé depuis cent ans, depuis les héros de Balzac et de Stendhal. C’est : comment un homme peut‑il changer de classe, un ouvrier devenir capitaliste ? La France — une des rares grandes puissances où les prolétaires ne constituent pas la majorité de la population — se trouve, en fait, donner à la bourgeoisie presque toutes ses énergies. La question de savoir si Lénine deviendrait duc ne se posait pas ; la question de savoir si un garagiste ou son fils deviendra Citroën se pose. À tort ou à raison. À travers l’artisanat, la moitié des prolétaires les plus aptes passent à la bourgeoisie. Le Français n’a pas une forte conscience de sa classe, parce qu’il aspire avant tout à s’en évader. Or, toute dictature fasciste appelle une fixation des classes. Et le même artisan qui veut un dictateur parce qu’il trouve les députés bavards, voudra le renverser parce que les conditions économiques de la dictature l’empêcheront de devenir patron. C’est la même France qui fait la Restauration, et puis 1830, qui approuve le 2 décembre, puis appelle l’Empire libéral. La seule dictature possible en France c’est la dictature jacobine déjà traditionnelle, celle de Clemenceau. Je ne suis pas sûr qu’elle signifie autre chose que le goût de l’énergie et quelques formules. Mais même les libéraux ne sont pas opposés à l’énergie : ils veulent seulement la contrôler. Au surplus n’oubliez pas que les dictatures sont toujours de courte durée. »

29André Malraux s’arrête, sa main affinée relève la lourde mèche des cheveux brun‑cuivré qui lui barre le front — et sa voix se fait plus rapide encore et plus cinglante de malice quand il reprend : « Les foules ont cru à la beauté des reines tant qu’elles n’ont vu les reines qu’au théâtre où elles étaient représentées d’ordinaire par des actrices du plus pur tiers‑Etat. Elles voient un peu le dictateur à travers Dumas père. »

30— « Ce n’est pas le dictateur qui fait la dictature, c’est le besoin des masses qui l’appelle », ajoute Malraux, et c’est le pèlerin à travers un monde bouleversé, c’est le témoin des révolutions lointaines, de l’Extrême‑Orient qui parle en ce moment.

31— « Une France à la fois entraînée et illettrée par dix ans de guerres révolutionnaires est prête pour le soldat Napoléon, qui promet la guerre à des millions d’hommes qui ont mieux appris à faire la guerre que la paix.

32Une dictature, c’est une rencontre entre la force d’un homme et le besoin d’une nation : sinon, c’est un simple putsch. On ne rencontre pas ce qui n’existe pas. Ce besoin n’existe pas et l’homme pas davantage, non par hasard, mais par conséquence : dès que ce besoin existe on découvre non l’homme mais plusieurs hommes ; tout Hitler a tout près de lui son Papen. Il ne suffit pas de déifier l’idée de l’adjudant pour faire naître César... »


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3 – Extrait d’une lettre manuscrite à Siegfried Kracauer

Siegfried Kracauer (1889‑1966) a été une figure importante de la gauche intellectuelle de Weimar. En 1933, Malraux fit publier chez Gallimard une traduction de son livre « Ginster » (en français « Genêt »), dans la collection « Le monde entier », entre Lawrence et Döblin. Il est surtout connu par son ouvrage consacré aux films allemands, intitulé « De Caligari à Hitler ». Malraux, au cours de sa croisière au Cap‑Nord de septembre 1933, le remercie de l’article qu’il a consacré à La Condition humaine.

33Linea Francesa
Bord S.S. « Colombie », Islande

34Cher Monsieur,
Je vous aurais remercié avant mon départ, si je n’avais été pris par les mille occupations qu’il a entraînées. Votre article est certainement un des plus sérieux et attentifs que j’ai reçus ; et aussi l’un des plus subtils. Vous envisagez ce livre d’un point de vue particulier et duquel je ne puis être que d’accord avec vous. Il est clair que cette carence de la volonté dans la révolution est aujourd’hui une aide singulièrement forte donnée aux partis de réaction. (Par ailleurs, le fait que le révolutionnaire, au lieu d’être essentiellement quelqu’un qui S’OPPOSE devient quelqu’un qui exprime un autre ordre, établi lui aussi — j’entends : un homme qui se réfère à Moscou, et non à une idée non réalisée — diminue aussi, sans aucun doute, son efficacité). Je vous sais gré d’avoir particulièrement mis en lumière cette partie de mon livre qui est passée jusqu’ici inaperçue, et à quoi je tiens d’autant plus.

35André Malraux


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4 - « La réaction ferme l’Europe à Léon Trotsky », Allocution prononcée par Malraux, le 27 avril 1934, salle Albouy

36Le compagnon de Lénine demeure en danger.

37De jour en jour, la campagne acharnée des journaux réactionnaires donne plus clairement son sens à la mesure prise par le gouvernement des tanks et des mitrailleuses. Maintenant L’ANGRIFF, journal d’assaut des nazis, entreprend une grande campagne de provocation contre le guide de l’action antifasciste.

38En réponse à l’acte de la défunte démocratie française, les frontières se ferment. Pour le combattant du prolétariat, il n’est pas d’asile. Sur la planète sans visa, les oligarchies dominantes appliqueront‑elles librement la loi de l’exil et des camps de concentration au meilleur représentant de la lutte des exploités ?

39Contre la personne de Trotsky, s’exercent les forces maîtresses de l’Europe de 1934. Et la politique de la bureaucratie stalinienne porte sa lourde part de responsabilité dans la physionomie actuelle de cette Europe dans laquelle elle a rejeté l’artisan d’octobre et l’un des chefs de l’Internationale communiste. Mais quand la réaction mondiale déchaînée pourchasse « le vieil incendiaire » et frappe en lui la Révolution russe, la paix de Brest‑Litovk et l’esprit de la révolution internationale qui, jusqu’à la mort de Lénine, fit trembler le monde, les paisibles rédacteurs de L’HUMANITE ricanent. Ces « rédacteurs » ont déjà prouvé qu’ils sont incapables de distinguer l’ami de l’ennemi. Ceux qui ont loué Tchang‑Kaï‑Chek, appelé au plébiscite rouge de Prusse, fait manifester le 6 février aux Champs‑Élysées, fatigueront toujours plus les combattants prolétariens de leurs insultes aveugles.

40Au contraire, les prolétaires et les exploités reconnaîtront toujours plus dans le proscrit traqué par la vieille Europe, le continuateur de Marx et de Lénine et le combattant de leur cause. L’attaque haineuse de Doumergue a suscité dans les travailleurs du monde entier un grand courant de colère et de sympathie. Les exploités de ce pays ont reconnu le coup du pouvoir qui les frappait eux‑mêmes en pleine poitrine. À leur propre défense, ils allieront la défense du révolutionnaire pourchassé. Que la sympathie croissante, que la volonté de lutte des révolutionnaires et des exploités disputent aux gouvernements de proie le droit d’asile pour Léon Trotsky.


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5 – Grèce — premier jet pour Hôtes de passage

Malraux découvre la Grèce à l’âge de 20 ans et n’y retournera que beaucoup plus tard, en 1952. Il y est revenu en mai 1959 pour prononcer un hommage à la Grèce, devant l’Acropole illuminée. C’est le séjour de 1952, qui est évoqué dans l’extrait suivant, premier jet, qui, très abrégé, modifié, figurera dans le chapitre de Hôtes de passage, intitulé « Dakar, mars 1966 ».

41Je retournai à Delphes. Le grand hôtel n’était pas encore construit, mais dans le nouveau musée, il semblait que toute ma Grèce du style sévère fût rassemblée autour de l’Aurige. Je l’avais vu pour la première fois au musée d’Athènes. Ici, avec ses barbares cils de bronze, il évoquait quelques guerriers de Prométhée. Car ce musée est celui de la Grèce prométhéenne que nous avons ajoutée à l’autre : notre siècle semble avoir surtout retrouvé les voix primitives de la Grèce, le dialogue d’Hésiode avec Empédocle : « La nuit solitaire aux yeux d’aveugles... — Et la Ténébreuse engendra l’odieuse Mort et le Sommeil, et avec lui, toute la race des songes ». Et le vers si surprenant : « Car l’amour et la haine étaient avant les temps ; et ils seront... » À une extrémité du musée se trouvait l’AURIGE, qui avait retrouvé sa royauté ; à l’autre, l’Hermès de Praxitèle. Pendant trois siècles, l’Europe n’avait pressenti dans la Grèce des ténèbres, que l’enfance de celle d’Alexandre. Encore avait‑il fallu Nietzsche pour ressusciter Dionysos et proclamer que l’impossible rencontre d’Alexandre avec Cléopâtre eût fait pâlir celle de César... Qu’étaient devenus Hésiode, Eschyle même, et surtout Homère ? Michel‑Ange n’admirait pas réellement Phidias, qu’il ne connaissait pas : il admirait l’antique. L’art de l’HERMES avait régné sur les salles romano‑hellénistiques de nos musées que la résurrection de notre siècle rendait désertes. Je travaillais depuis plusieurs années au Musée Imaginaire de la Sculpture mondiale ; il ne ressuscitait pas seulement l’AURIGE, le SPHINX de Delphes, et tous les petits bas‑reliefs de guerriers homériques. Il ressuscitait, contre l’HERMES et l’art né au temps d’Alexandre, tous les arts des religions, des magies et des morts : le domaine du sacré, qui lors de la naissance de Delphes comme au xiie siècle après le Christ, avait couvert la terre. Et lorsque l’art grec ne dialogue plus avec l’art chrétien, mais avec celui de la terre entière, la beauté devient l’une des énigmes majeures de l’histoire européenne.

42André Malraux


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6 - Lettre à Monsieur l’administrateur de la Bibliothèque nationale de Serbie, à Belgrade

43Juin 1975

44Monsieur l’Administrateur,

45Pour répondre à l’appel du Comité de liaison créé en Sorbonne, j’ai remis à Monsieur Zivorad Stojkovic le manuscrit de La Tête d’obsidienne, qui doit vous être déjà parvenu.

46Je voudrais en quelques mots vous donner les raisons de ce don. Tandis qu’aux heures les plus sombres de la dernière guerre, après Varsovie, Rotterdam et Dunkerque, des nations encore épargnées remettaient aux puissances du Pacte à trois leur destin et leur territoire, Belgrade, un matin de printemps 1941, s’est soulevée. Avec tout son peuple, elle choisissait la liberté alors que le continent tout entier s’était soumis. Les représailles qui suivirent furent à la mesure de la rage que son insoumission avait suscitée. Dès les premières heures du bombardement de la ville, commencée sans déclaration de guerre, des dizaines de vies humaines étaient anéanties et, avec elle, la Bibliothèque, institution fondamentale de toute culture nationale.

47C’est en mémoire de ces évènements que j’ai décidé de confier mon manuscrit à la Bibliothèque nationale de Serbie, aujourd’hui reconstruite. Je vois dans le destin de votre Bibliothèque le destin d’un peuple pour qui culture et liberté ne font qu’un. La dignité humaine, qui a toujours coûté cher à votre pays, inspire encore son indépendance.

48Je vous prie de croire, Monsieur l’Administrateur, à tous les vœux que je forme pour celle‑ci, pour le développement de la Bibliothèque et pour vous‑même.

49André Malraux