Acta fabula
ISSN 2115-8037

Dossier critique
2013
Octobre 2013 (volume 14, numéro 7)
titre article
Bénédicte Vauthier

Deux tentatives de relecture — au présent ou dans « l’air du temps » et « du lieu » — de deux auteurs, Bakhtine & Vološinov, qui n’en ont (trop) longtemps fait qu’un

1Si l’on excepte la maison et l’année d’édition (Lambert Lucas, 2012) qu’ils ont en partage, il ne sera pas nécessairement facile de trouver des points communs pour faire dialoguer le petit ouvrage de Frédéric François, au titre quelque peu provocateur : Bakhtine tout nu et la somme théorique d’Inna Tylkowski, Vološinov en contexte.

2Professeur honoraire de Sciences du langage de l’Université Paris Descartes, et auteur de plusieurs ouvrages consacrés au dialogue et au récit chez l’enfant, Frédéric François nous livre un opuscule empreint de subjectivité, rédigé (janvier-février) et relu (juillet-août) dans le courant de l’année 2012 (p. 9-10, p. 123). Écrit « de circonstance » et d’appui, car il a servi à l’auteur lors de deux interventions dans des séminaires qui s’adressaient à des étudiants en psychologie du travail, l’ouvrage a gardé un ton oralisé prononcé, tout en s’articulant autour de nombreuses citations des critiques russes convoqués et glosés. Il ne s’agit pas seulement de Bakhtine, mais aussi de Vološinov, de Medvedev et de Vygotski, trois auteurs que Fr. François cherche à faire dialoguer avec celui‑là, comme l’indique le premier sous‑titre de l’ouvrage. Comme suggéraient le titre principal et le troisième sous‑titre,et comme le confirment la quatrième de couverture et les premières lignes de la « note préalable », l’ouvrage est aussi « de circonstance », car il se veut réponse à l’ouvrage polémique de Jean-Paul Bronckart et Cristian Bota, Bakhtine démasqué. Histoire d’un menteur, d’une escroquerie et d’un délire collectif — désignés d’abord comme B & B, puis le plus souvent comme Bronckart (p. 10).

3Maître assistante en langue russe et linguistique slave à l’Université de Lausanne, Inna Tylkowski nous offre quant à elle les fruits de sa thèse de doctorat soutenue dans la même université, en septembre 2010, sous la direction de Patrick Sériot (p. 9), dont l’ouvrage Structure et totalité. Les origines intellectuelles du structuralisme en Europe centrale et orientale, qui a fait époque, vient lui aussi de reparaître chez Lambert Lucas. Forte de cet héritage, dont on retrouve l’empreinte dans certains de ses choix méthodologiques (nous sommes face à un Essai d’épistémologie historique, concepts clés de l’approche de Sériot1), on comprendra d’autant mieux la maîtrise dont fait preuve Tylkowski quand elle évoque les contours multiples du contexte russe, principale toile de fond sur laquelle elle réinscrit les travaux du seul Vološinov, si l’on se souvient qu’elle est responsable, avec le même Patrick Sériot, de la nouvelle édition bilingue traduite du russe de Marxisme et philosophie du langage. Les problèmes fondamentaux de la méthode sociologique dans la science du langage, parue en 2011, elle aussi chez l’éditeur limousin.

4À première vue, seul le premier chapitre de Bakhtine tout nu consacré à « “L’auctorialité” respective de Bakhtine, Medvedev et Vološinov » (p. 17‑33) peut être réellement mis — encore que partiellement — en regard de l’« Introduction » de Vološinov en contexte (p. 11‑35). Passage obligé pour qui s’aventure — malencontreusement ?, aujourd’hui encore ! — à parler de Bakhtine et du, en son temps dénommé, « Cercle de Bakhtine2 », Fr. François et Inna Tylkowski se doivent, en effet, de prendre position au sujet de la paternité des écrits parus en URSS dans les années vingt sous les noms de Vološinov et de Medvedev, attribués ensuite à Bakhtine — « écrits disputés », écrit I. Tylkowski — ; au sujet de la réception de Bakhtine en Occident — sa mythification ?, ses mystifications ? — ; ou encore au sujet du « marxisme » présent dans les textes respectifs. Des questions posées, on s’en souviendra, dès la mise en circulation en français, dans les années 1970, des textes de Bakhtine et de Vološinov, puis en 2008 de Medvedev3.

5Fr. François, qui n’est pas slaviste, ne connaît ni le russe ni l’allemand (p. 10), ne se considère spécialiste ni du marxisme (ibid.), ni de la psychologie (p. 11), ni de l’URSS naissante (p. 13), ni de la « nature du christianisme de Bakhtine » (p. 79), ni du néo‑kantisme (p. 80), ni des formalistes russes (p. 93), ni de la sociologie de la littérature (p. 114), ne cessera de souligner — ironiquement ? — les limites — (p. 13) considérables (p. 15) d’un exposé qui n’est pas celui d’un savant (p. 10), mais seulement celui, bien plus modeste, d’un lecteur « participant » (p. 11). Faisant fi de ce lancinant manque de compétence (p. 114 et passim), il souhaite revenir sur les mobiles de son enthousiasme d’antan pour des travaux qui, lui semble‑t‑il — véritable clé de voûte de cet exposé dubitatif —, ont peut‑être encore quelque chose à nous apprendre, notamment sur « les relations qu’il peut y avoir entre la lecture de [ces] textes et la question de la “psychologie concrète” », seul point, semble‑t‑il, que l’auteur a « quelque légitimité à évoquer » (p. 110). Ce retour, il l’opère donc par une relecture — qui se sait partiale (p. 16, p. 76, etc.) et en partie présentiste (p. 65 et p. 111) — des textes de Bakhtine, Vološinov, Medvedev et Vygotski qu’il lit en français, tout en se situant, sur certains points, par rapport à ce que B & B et Sériot en ont dit. Bakhtine tout nu, donc, non seulement parce qu’il répond à la « destruction du mythe d’un Bakhtine total » (p. 9), mais aussi, dirions‑nous, parce qu’il est dépourvu de tout apparat critique et qu’il n’évoque que rarement la littérature secondaire — le délire collectif, dixit B & B, dont d’aucuns font partie4. S’il prend en compte l’importance de l’interrogation soulevée par Sériot et B & B au sujet de l’attribution illicite à Bakhtine de textes signés par d’autres, Fr. François souligne encore, avant d’entamer sa relecture (p. 36‑125) des trois auteurs pour eux‑mêmes et « sans chercher forcément une continuité entre les textes de Bakhtine écrits à différentes époque » (p. 35), que la conclusion de Sériot « laisse place pour une lecture dans laquelle nous pouvons trouver alternativement de la parenté et de la distance entre ces trois auteurs » (p. 32). Dont acte.

6Russophone, ayant accès à des textes qui restent le plus souvent hors de portée de la seule communautés des slavistes — malgré quelques efforts notables de traduction — I. Tylkowski défend une option radicalement opposée en décidant d’adopter pour seul objet de la recherche : l’œuvre « complète » de Vološinov, soit deux livres: Marxisme et philosophie du langage. Les problèmes fondamentaux de la méthode sociologique dans la science du langage et Le freudisme. Essai critique — bien connus de la critique bakhtinienne francophone, vu qu’ils sont parus en français sous le nom du second5 — et sept articles, dont cinq disponibles aujourd’hui en français, le dernier d’entre eux « Qu’est‑ce que la langue et le langage ? » ayant été traduit par P. Sériot et I. Tylkowski en complément à leur retraduction de Marxisme et philosophie du langage6. Ce corpus sera alors étudié en « contexte », notion polysémique qui fait l’objet des premiers paragraphes de l’introduction (p. 11‑12). Par extension à ce que les linguistes entendent par là, I. Tylkowski englobera sous la notion de contexte 

1) l’ensemble des textes publiés à une époque donnée, et 2) les discussions qui se déroulent à la même période dans les institutions scientifiques (publications comprises), autrement dit les ouvrages et les débats scientifiques qui peuvent être considérés comme une source d’inspiration ou de réflexion pour un chercheur, et dont la connaissance est indispensable pour interpréter ses travaux (p. 12).

7Une compréhension du contexte comme « matériau verbal » inséré dans l’histoire des idées que je ne me résiste pas à mettre en parallèle avec la compréhension bakhtinienne du locuteur comme répondant et de l’énoncé comme maillon d’une chaîne d’énoncés.

Le locuteur lui‑même en tant que tel, est, à un certain degré, un répondant, car il n’est pas le premier locuteur, rompant pour la première fois le silence d’un monde muet de toute éternité, et il présuppose non seulement l’existence du système de la langue dont il use mais aussi l’existence d’énoncés antérieurs — émanant de lui‑même ou d’autrui —, auxquels son propre énoncé se rattache sous un quelconque rapport (il se fonde sur eux, polémi[que] avec eux), purement et simplement il les suppose déjà connus de l’auditeur. Chaque énoncé est un maillon de la chaîne fort complexe d’autres énoncés7.

8Pour éviter le cercle vicieux de l’attribution non des textes, mais des idées ou, plus précisément, pour vérifier « l’hypothèse que Vološinov est l’auteur des textes parus sous son nom dans les années vingt » (p. 28) et en « explorer les conséquences pratiques » (p. 29), seuls les textes de sciences humaines précédemment cités (et non ses contributions littéraires ou musicales) seront étudiés.

9Le terrain délimité n’en reste pas moins vaste, vu que ces travaux de Vološinov s’inscrivent à cheval entre philosophie du langage, psychologie et sociologie, tout comme le font ceux d’autres chercheurs — européens et russes — du début du xxe siècle, au moment où la philosophie comme science rigoureuse entre en crise et où se dessinent les frontières de nos sciences humaines. Pour des raisons essentiellement bibliographiques, le cadre spatial est limité à la Russie, objet d’intérêt croissant des chercheurs, sans que se soit imposée à l’heure actuelle une monographie sur le sujet (p. 29). L’influence de la science allemande n’est certes pas ignorée, mais, malheureusement, très largement laissée de côté — ce qui n’est pas toujours sans poser problème quand on parle de circulation des idées. Et ce, même si l’influence de Dilthey, et plus encore les théories de Freud et de Saussure ne pouvaient être totalement écartées, vu la place qu’elles occupent dans les deux ouvrages principaux de Vološinov. Toujours en raison de l’idée de dialogue, ce sont les années 1890-1920 qui s’imposent comme cadre temporel ; et l’idée de la reconstitution d’une « bibliothèque virtuelle » (p. 30) implique que seuls soient pris en compte et lus soigneusement les textes apparentés thématiquement ou explicitement cités.

10Sur la base de ces différents critères, le lecteur sera probablement surpris de voir que sont pourtant exclus de l’entourage dialogique et de la bibliothèque conversationnelle de Vološinov l’ensemble de travaux de Medvedev et de Bakhtine parce que, écrit Tylkowski, « les problèmes littéraires ne font pas partie [des] thèmes centraux » du premier. Ou, plus exactement, parce que la guide l’idée de voir ce que peut apporter de neuf une lecture de Vološinov comme « chercheur indépendant de Bakhtine et de Medvedev » (p. 32) — ce qui se comprend et se justifie aisément pour une slaviste qui a effectivement accès à des sources qui lui permettent de reconstituer le « contexte intellectuel général de l’époque » (p. 31) sans devoir faire appel aux textes des amis, des collègues ou des proches interlocuteurs8.

11En vue de mener à bien ces objectifs ambitieux, I. Tylkowski divise ensuite son travail en quatre chapitres et articule chacun d’eux autour d’une, voire de deux notions : l’idéologie, le « langage », la conscience, l’interaction et le dialogue. Si l’on excepte la première, de caractère transversal et devant être lue sur toile de fond du marxisme (chapitre 1), les trois autres notions renvoient aux domaines des sciences humaines : linguistique et philosophie du langage (chapitre 2, p. 81‑114); psychologie (chapitre 3, p. 116‑180) et sociologie (chapitre 4, p. 181‑248), auxquels Vološinov a consacré ses principales études en leur appliquant la « méthode marxiste », dont les contours sont ébauchés dans le premier chapitre. Si, par ce biais, I. Tylkowski souhaite faire découvrir au public francophone l’univers intellectuel du début du xxe siècle qu’il ne connaît que peu (p. 35), le quatrième et dernier chapitre tente en outre d’apporter une réponse — de nouveaux éléments de réponse ? — à une question laissée ouverte par Catherine Depretto en 1997, à savoir « si la prise en compte du social ne [peut] avoir d’autres sources que le sociologisme marxisant de la Russie des années vingt9 » (p. 35).

12À l’encontre de toute lecture présentiste ou d’actualisation, qui ont prédominé dans le domaine francophone (p. 12-14), et faisant siennes les notions d’« air du lieu » et « du temps » (p. 15) — de P. Sériot — I. Tylkowski montre d’abord comment doivent être comprises, c’est‑à‑dire littéralement entendues, « Les notions d’“idéologie” et de “méthode marxiste” dans les textes de Vološinov » si on les lit en regard des textes des intellectuels russes non marxistes autour de 1900, ou des théoriciens du marxisme (Marx et Engels) et de ses porte-paroles russes d’orientation marxiste. Il s’agit non seulement de Lénine ou de Plekhanov, mais plus encore de Bogdanov ou, à sa suite, de Boukharine, « sources d’inspiration », écrit I. Tylkowski, de nombreux intellectuels dont Vološinov lui‑même (p. 49). Les noms d’Adoratskij, Razumovskij ou de Rejsner sont quant à eux convoqués pour montrer le halo polysémique qui entoure très vite l’« idéologie » et les malentendus, voire les excommunications qui ne tarderont pas à surgir (p. 37‑72). Les dernières pages de ce premier chapitre de recontextualisation du marxisme sont consacrées aux différentes facettes (reflets et réfractions, donc) que recouvre l’« idéologie » dans les travaux de Vološinov : idéologie comme sémiotique, idéologie au sens socio-culturel, idéologie du quotidien (notion complexe sur laquelle I. Tylkowski revient brièvement pour montrer la possible empreinte diltheyenne, p. 156‑158), ou encore idéologie comme superstructure (p. 73‑77). En définitive, tant l’idéologie que le marxisme sont des notions polysémiques dès le début du siècle en Russie et dans la réception qu’en fait Vološinov.

Dans les années vingt, le marxisme n’est pas encore dogmatique. Se référant à Marx et à Engels, les chercheurs les considèrent comme point de départ ou source d’inspiration pour leurs propres réflexions sur les problèmes des sciences humaines et sociales. (p. 78)

13Tel fut le cas de Vološinov, qui « n’explicite pas son rapport au marxisme » (ibid.) et en fait parfois un simple synonyme de « sociologie », comme nous le verrons dans le quatrième chapitre.

14Le second chapitre, consacré aux « Idées “linguistiques” de Vološinov », est de loin le plus court (p. 81‑115), peut‑être parce que Marxisme et philosophie du langage a déjà fait couler beaucoup d’encre et que les grandes articulations du livre sont bien connues (opposition entre partisans de l’« objectivisme abstrait », d’un côté, représentés par des francophones : Ferdinand de Saussure, l’école de Genève et des Russes : Vinogradov, Šor, Fortunatov et son école, de Courtenay, Kruševskij ; défenseurs du « subjectivisme individualiste », de l’autre côté, représentés par les Allemands Wilhelm von Humbold, Karl Vossler et le Russe Potebnja). Au départ de son travail sur la Russie, I. Tylkowski fait donc ici découvrir au lecteur francophone la réception de Vološinov en contexte, notamment en évoquant les débats suscités par la publication de Marxisme et philosophie du langage, l’opposition que Vološinov rencontre chez Vladimir Deržavin — dont un « Essai de classification des phénomènes et des disciplines linguistiques », exposé réalisé au cours d’une séance de la Commission pour l’étude de la forme artistique en avril 1925, fait partie des annexes que Tylkowski met ainsi à disposition du lecteur francophone (p. 259‑263) — ou encore chez Rozalija Šor, représentante de la « linguistique théorique » que combat Vološinov au départ d’une compréhension plus « stylistique » du Mot, qui correspond aux études littéraires (p. 87‑99).

15Soulignons, fût‑ce en passant, que la reconnaissance de l’existence de ce combat entre linguistique théorique, d’une part, stylistique, de l’autre, ou, plus exactement, me semble‑t‑il, entre poétique et stylistique d’inspiration saussurienne (l’école de Genève  et les formalistes russes donc, plus que Saussure) et stylistique allemande (dont les travaux de Leo Spitzer sont emblématiques) montre à quel point l’affirmation de Tylkowski pour qui « Vološinov, malgré son intérêt pour ce domaine, ne procède pas à l’élaboration des problèmes relatifs à la science de la littérature. Les problèmes littéraires ne font pas partie de ses thèmes centraux » peut être — est — sujette à discussion. J’en tiens pour autre illustration le fait que I. Tylkowski se voit obligée de mettre « linguistique » entre guillemets dans son titre de chapitre, précisant en note :

Vološinov est hostile à la linguistique en tant que science dont l’objet d’étude est la langue au sens où l’entend Saussure. C’est pourquoi « linguistique » est mis ici entre guillemets. (p. 81)

16Et ne dit‑elle pas finalement la même chose dans sa conclusion en soulignant cette fois que « l’appartenance de Vološinov à la section de méthodologie de la littérature de l’ILJaZV, qui témoigne de son intérêt pour la poétique, la stylistique et l’esthétique, explique la préférence qu’il donne au Mot poétique ou artistique » (p. 251). Ceci étant dit, je referme la parenthèse — nécessaire pour montrer que les frontières entre les travaux des uns et des autres ne sont pas aussi claires que ne l’affirmait I. Tylkwoski dans son introduction pour justifier son hypothèse et son corpus de travail centré sur le seul Vološinov —, et je reviens au texte. I. Tylkowski évoque encore dans ce chapitre les parallèles qui existent entre les conceptions de Gustav Špet, élève de Husserl, et de Vološinov autour des « problèmes de la parole, de la signification et du sens du mot/ Mot en tant que moyen de l’échange verbal interindividuel, de la fonction expressive de ce dernier, ainsi que des structures syntaxiques » (p. 113). Des noms, des travaux de référence (c’est notamment le cas de Gustav Špet, de Viktor Žirmunskij ou de  Lev Jakubinskij), dont le lecteur occidental aura parfois pu prendre connaissance au cours de ces dix dernières années grâce à l’effort conjugué des slavistes occidentaux.

17Le troisième chapitre (p. 117‑180) est consacré aux « Idées psychologiques de Vološinov », dont le refus de l’inconscient — en accord avec les théories marxistes — est bien connu. I. Tylkowski trace tout d’abord un bref panorama de la réception de Freud et de la psychanalyse en Russie. Celui‑ci révèle une très nette évolution du freudisme de sa popularité et son apogée à la Révolution d’Octobre (p. 118) à sa disparition dans les années trente, pour des raisons à la fois politiques et scientifiques (p. 125). Vološinov, tout comme Vygotski (dont la démarche est explicitement rapprochée de celle de son compatriote, sans que les parallèles ne soient creusés de manière systématique, ce qui montre qu’il reste difficile aujourd’hui d’embrasser la culture multidisciplinaire du début du xxe siècle) peuvent être comptés au nombre des détracteurs du freudisme, comme le révèle son article « Au-delà du social » et Le freudisme, version augmentée et révisée du premier travail. Comme le rappelle également I. Tylkowski, Vološinov nous offre en outre une ébauche de « psychologie marxiste » dans le troisième chapitre de Marxisme et philosophie du langage. Je ne reviendrai pas ici sur les mobiles d’opposition au freudisme (théorie qualifiée de biologisante, bourgeoise, idéaliste, décadente et rejetée dans sa dimension métapsychologique, c’est‑à‑dire dans sa progressive transformation de thérapie en philosophie de la culture) (p. 132‑141). Le passage d’une définition de la conscience comme « élément verbal », c’est-à-dire « accessible à l’observation et objectif », et cela qu’il s’agisse d’une parole extérieure ou intérieure (p. 141‑147), à sa compréhension comme « domaine sémiotique » (p. 147‑153) ou enfin à  son appréhension « comme un ensemble de signes qui doivent être interprétés » (p. 153‑172) permet de cerner les intérêts successifs et les influences partielles de Freud, Cassirer et surtout Dilthey sur Vološinov. C’est en effet sous le signe des Idées concernant une psychologie descriptive et analytique de Dilthey que s’ouvre le troisième et dernier chapitre de la première partie de Marxisme et philosophie du langage, dans lequel Vološinov prétend jeter les bases d’une « psychologie authentiquement objective »10 ou psychologie « marxiste » (p. 161).

18La proximité des thèses du « premier » Dilthey et de Vološinov n’empêchera certes pas celui‑ci de se démarquer d’emblée de l’interprétation « purement psychologique des travaux de 1880-1890 » en soulignant, ici aussi, « le primat de l’élément social dans l’interprétation des faits psychiques » (p. 161) ou en reprochant à Dilthey « de soustraire tout sens, toute signification au monde matériel et [de] les localiser dans un esprit situé hors du temps et de l’espace » (p. 168). Une critique qui aurait pu être partiellement nuancée au départ des travaux postérieurs de Dilthey sur L’édification du monde historique dans les sciences de l’esprit qui laissent effectivement place à une vision élargie de la compréhension et ouvrent le passage à l’herméneutique — un élargissement que la mort prématurée de Dilthey ne permettra toutefois pas de mener à terme, comme l’a souligné avec pertinence Sylvie Mesure11. Grâce à des travaux récents publiés en Russie aux cours des dix dernières années, Tylkowski complète également cette approche en montrant que Špet partage avec Vološinov cet intérêt pour Dilthey (p. 164‑173). Il lui a non seulement consacré plusieurs articles, mais a également dirigé en 1923 la traduction russe des Idées concernant une psychologie descriptive et analytique.

19La quatrième et dernière partie de l’ouvrage porte sur les « Idées sociologiques de Vološinov », que I. Tylkowski aborde au travers de l’examen des « notions d’interaction et de dialogue ». Plus que les autres, ce chapitre prétend ouvertement dépasser la réduction du « contexte intellectuel russe du début du xxe siècle aux travaux sociologiques marxistes » (p. 181), dépassement nécessaire afin d’élargir le cadre des approches sociales susceptibles d’avoir nourri Vološinov. Dans un premier temps, I. Tylkowski dresse un bref panorama de la sociologie russe et aborde sa naissance, son institutionnalisation puis sa transformation après la Révolution d’octobre (p. 181‑188). Elle souligne aussi d’entrée de jeu la polysémie déroutante d’une étiquette comme celle de « positivisme » qui peut cacher des aspects aussi divers que « la tradition scientifique “occidentale” fondée sur une “causalité mécanique” », la seule « philosophie positive d’Auguste Comte » ou, tout simplement « les conceptions scientifiques, y compris sociologiques, non marxistes, également qualifiées de ‘bourgeoises’ » (p. 186‑187). Elle montre ensuite comment les travaux d’Auguste Comte ont été reçus et traduits en Russie, puis critiqués et même interdits, comme le seront aussi par la suite ceux de l’un de ses disciples : de Roberty, qui prendra pourtant rapidement ses distances par rapport à Comte, auquel il reproche notamment « d’avoir omis la psychologie dans la classification des sciences alors même qu’il fait du psychologique de l’esprit humain, le générateur de l’évolution historique » (p. 193). Et de fait, le noyau dur de ce chapitre est consacré aux conceptions théoriques de deux sociologues russes : Eugène de Roberty (p. 190‑215) et Pitirim Sorokin (p. 215‑226), dont Vološinov pourrait avoir connu les travaux quand il a commencé sa formation en 1913, c’est‑à‑dire avant que la sociologie —  qui sera à son tour qualifiée de science bourgeoise ou positiviste — ne soit balayée par le matérialisme historique qui en prendra la place (p. 189). Tylkowski examine à la loupe le système terminologique d’Eugène de Roberty et essaie d’y repérer les traits (« société » versus « socialité », le langage comme fait « suroganique », la constitution et l’évolution tant des phénomènes sociaux que de l’individu social, les rapports entre psychologie et sociologie) dont on trouverait « un écho manifeste chez Vološinov » (p. 212‑215) qui ne cite toutefois jamais de Roberty. C’est à un même travail de repérage que procède ensuite I. Tylkowski dans le cas de Sorokin, qui n’est pas plus cité directement par Vološinov, mais bien par Sakulin qui lui, si, est cité par Vološinov. Ce sont cette fois les notions d’« interaction interindividuelle », de « fait social élémentaire » ou encore de « médiateurs » — définis comme des phénomènes qui permettent d’interagir en quelque sorte à distance — dont I. Tylkowski cherche à trouver la trace, à entendre l’écho dans les travaux de Vološinov. I. Tylkowski parle à deux reprises « d’idée proche ou très proche » (p. 227 et p. 225). Dans les deux cas examinés, force est de reconnaître toutefois que ce qui est explicite et objet de longs développements et motivations chez de Roberty et Sorokin est considéré comme « évident » ou en passant par Vološinov (p. 212 et p. 226). Enfin, c’est encore le même traitement — de légèreté ?, d’évidence ? — qui singularise la manière dont Vološinov aborde le « dialogue » compris comme « forme la plus naturelle du langage », si on compare son travail avec celui de Lev Jakubinskij, dont on l’a souvent rapproché au cours des dernières années, au point de lui ôter toute originalité (p. 240). I. Tylkowski conteste en partie cette filiation en montrant qu’on trouve chez Sorokin « des idées parallèles aux conceptions du dialogue élaborées par Vološinov et Jakubinksij » au point même de « supposer que la théorie du fait social élémentaire de Sorokin a servi de source d’inspiration non seulement à Vološinov mais aussi a Jakubinskij ». Certes, ajoute paradoxalement Tylkowski, « ces deux derniers ne citent pas Sorokin, mais ils pouvaient le connaître, y compris personnellement » (p. 241).

20Le désir de I. Tylkowski de montrer l’amplitude et la richesse des sources et des influences avérées ou potentielles qui ont trouvé accueil dans les travaux de Vološinov — notamment sur cette question cruciale de l’interaction sociale et du dialogue — est certainement un passage obligé pour tenter de démonter le discours de ceux qui ont cru ou fait croire que Vološinov — ou Bakhtine — aurait créé ex nihilo une nouvelle philosophie du langage et une nouvelle psychologie « marxistes », une nouvelle stylistique ou poétique. Il n’en reste pas moins que la mention d’hypothétiques sources se révèle problématique à défaut non seulement de citations explicites, mais aussi d’allusions ou plus encore quand il est en même temps affirmé :

Malgré une ressemblance certaine entre les idées de Roberty et celles de Vološinov, il est difficile de postuler un rapport direct entre les deux. On peut supposer que les thèses de Roberty proches ou identiques à celles des théoriciens russes du marxisme comme Bogdanov et Boukharine sont devenues des lieux communs qui, en tant que tels, ont inspiré Vološinov.
Sorokin suggère une autre hypothèse dans Les théories sociologiques contemporaines : « des conclusions similaires [à celles de Roberty] ont été proposées par A. Espinas, Durkheim et Simmel » et il est possible que certaines de ses idées formulées « un peu plutôt et à certains égard de façon plus conséquente » soient entrées en Russie par leur vecteur. (p. 214‑215, je souligne).

21Lieux communs, influence allemande attestée quoique non étudiée ici pour les raisons bibliographiques évoquées plus haut — c’est notamment le cas de Georg Simmel, dont neuf ouvrages sont repris dans l’annexe II (p. 299‑312) qui répertorie l’ensemble des ouvrages cités par Vološinov —, il me semble peu probant et peu convaincant de chercher à répondre à la difficile et judicieuse question soulevée par C. Depretto en s’en tenant à de trop vastes suppositions et à de vagues ressemblances. D’autant plus que sur ce point, les ouvrages des amis et collègues laissés dans l’ombre pourraient également apporter leurs lots de réponses.

22L’ouvrage de I. Tylkowski est encore doté d’une brève conclusion (p. 250‑256) qui résume essentiellement les apports de la thèse ainsi que de deux annexes comprenant, d’une part, la traduction de différents documents d’archives inédits évoqués dans le corps du texte (p. 257‑298), d’autre part, une liste bibliographique de tous les ouvrages explicitement cités par Vološinov (p. 298‑313). Outre l’imposante bibliographie manipulée par la critique (p. 315‑347), on appréciera encore et surtout la présence d’un double index, onomastique (p. 349‑364) et notionnel (p. 365‑372).

23Revenons brièvement, avant de conclure, au Bakhtine tout nu de Fr. François. Comme je l’ai signalé en commençant, l’auteur se propose lui aussi de relire les ouvrages non pas du seul Vološinov, bien que ce soit par lui qu’il commence, mais aussi de Bakhtine, de Medvedev et de Vygotski. Il le fera toutefois de manière dialogique, c’est‑à‑dire depuis sa position de lecteur d’aujourd’hui et des passages qui font « sens pour lui et éventuellement pour d’autres » (p. 37). Cette décision explique que l’auteur ne s’arrête que sur les points qui l’intéressent, sans chercher à trouver ou à imposer une cohérence entre les ouvrages d’un auteur, ni entre les auteurs.

24Dans le cas de Vološinov (p. 36‑64) et de Medvedev, il reviendra donc sur les trois ouvrages qu’ils avaient signés dans les années 1920, agrémentés d’un article de Vološinov sur le « mot poétique », et tente d’en dégager quelques concepts encore  pertinents pour le lecteur du xxie siècle. Il s’agit, par exemple, de la dépendance qui existe entre forme sémiotique et contexte entendu au sens large (social, biographique, cotextuel, énonciatif), c’est‑à‑dire grosso modo de l’équation idéologie-sémiotique (p. 36‑44) ; ou du rapport entre sémiotique et psychologie (p. 44‑49) ; ou de la question de l’idéologie du quotidien et du rôle qu’y tient le langage (p. 49‑51) ; ou encore des tensions — non résolues — entre individu et société, d’une part, entre énoncé de la vie quotidienne et littérature, d’autre part (p. 52‑56) ; ou finalement du freudisme. Sur aucun de ces points, Fr. François ne prétend apporter quelque chose de neuf. Il est clair néanmoins que par sa lecture personnelle et sa posture constamment dubitative — sans en arriver à être socratique —, il cherche à contrecarrer la lecture monologique proposée par B & B et à nuancer l’hypothèse contextuelle forte défendue par P. Sériot dans son introduction à Marxisme et philosophie du langage dont le travail de I. Tylkowski peut ici servir d’illustration. Pour Fr. François, Marxisme et philosophie du langage « est plutôt un essai qu’un manifeste » (p. 64) et « il serait abusif (comique même) de considérer que notre distance historique serait la condition nécessaire et suffisante d’une prise de conscience adéquate du sens des positions de Vološinov » (p. 65). Je passe sous silence les quelques pages consacrées à Medvedev, dont le principal intérêt réside à mes yeux dans l’excursus qui porte sur la psychologie de l’art de Vygotski (p. 66‑72). Les pages consacrées à Bakhtine sont essentiellement centrées sur le rapport entre problèmes de la littérature, en particulier du roman, et philosophie, soit sur les textes des années 1920-1930, Pour une philosophie de l’acte et des extraits choisis des deux compilations Esthétique de la création verbale et Esthétique et théorie du roman, sans que l’auteur ait de « théorie » à proposer au sujet de leur articulation (p. 97).

25Les quelques « conclusions ou remarques ouvrantes » (p. 110‑126) sur lesquelles se ferment ces relectures confirment le second caractère circonstanciel de l’ouvrage de Frédéric François qui, par le biais de citations extraites des auteurs controversés qu’il glose, cherche à revenir sur un certain nombre de « contradictions », d’« incohérences » pointées par B & B, notamment et surtout entre les idées de Vološinov et de Bakhtine. Ce caractère circonstanciel de l’ouvrage n’est hélas pas démenti par les deux derniers courts chapitres : « Retour sur la psychologie concrète » (p. 127‑145) et « Notes disjointes » (p. 147‑161), dont le caractère dialogique saute aux yeux — l’auteur y revient cette fois sur les questions posées dans le séminaire de psychologie du travail auquel il a pris part (p. 127). L’absence du contexte situationnel original rend toutefois très énigmatique, parfois problématique même, la lecture de ces pages, dont je ne retiendrai en fin de compte qu’une idée centrale autour de laquelle elles tournent : celle des frontières entre « communauté et altérité » (p. 130), celle de la difficulté de s’orienter « dans la masse hétérogène du déjà‑là, le déjà‑là de la vie où nous sommes jetés comme le déjà-là des discours qui circulent autour de nous » (p. 131). Difficulté qui montre que quand bien même la « grammaire nous donne des “personnes” », il semble « difficile d’isoler […] une psychologie en première, deuxième ou troisième personne, tout autant qu’en “nous” » (p. 133). En somme, « les relations des “personnes réelles” sont assurément moins simples que celles des “personnes grammaticales” » (p. 133). Le lien que Fr. François trace par ce biais entre grammaire et psychologie — on pourrait penser à Benveniste — me semble néanmoins essentiel car il permet de rappeler que dialogisme n’est pas synonyme de polyphonie ni moins encore d’intertextualité. « Pour Bakhtine, écrivait Ponzio, l’être humain est dialogique malgré lui ; le dialogue n’est pas une prérogative de la personnalité humaine, mais une de ses limites, un obstacle à son identité, une difficulté à sa définition et réalisation12 ». Et telle était déjà la raison qui avait conduit Yves Clot, psychologue du travail et possible instigateur de l’intervention de Fr. François dans le cadre de son séminaire de février 2012 (p. 9) à écrire dès 2005 :

On ne choisit pas de s’ouvrir à l’altérité dialogique. Elle nous affecte avant même de vivre et d’agir dans le monde. Elle est insupprimable. On peut, au mieux, retournant la passivité en activité, en faire quelque chose pour soi en la développant. Sinon, c’est elle qui nous enveloppe, non sans nous faire courir le risque d’une déréalisation. On n’y parvient qu’en réussissant à renverser le statut de l’autre, par une subversion de l’autre en soi-même pour soi-même, par appropriation13.

26Ce rappel — et la place cardinale qu’occupe cette question dans l’œuvre de Bakhtine — me semble nécessaire à l’heure où s’affrontent non seulement lecture présentiste et lecture contextuelle, mais aussi et surtout à l’heure où se repose de façon très brutale la question des sources et de la paternité — notamment des auteurs abordés ici. Au lieu de ramener ces questions à la recherche empiriste de la preuve, et sans qu’il soit nécessaire de faire appel à la pratique ludique et contestataire du « détournement » de Guy Debord, le dialogisme et certaines pratiques d’écriture qui en découlent gagnent, me semble‑t‑il, à être analysées à la lumière de la problématique autrement complexe du devenir auteur, de ce qui fait l’auctorité — l’autoritativité d’un auteur14.


***

27Si différents soient‑ils dans leurs approches, les ouvrages de Frédéric François et d’Inna Tylkowski ont aussi en commun d’avoir remis au centre des débats le sens du « marxisme » des textes de Vološinov, notamment par le biais de la question de l’interaction et du dialogue, ou des rapports entre psychologie sociale et matérielle et sémiotique.

28I. Tylkowski remplit ses objectifs en montrant que « la reconstitution de l’univers intellectuel de Vološinov (“macrocontexte” de son œuvre) permet d’expliquer le contenu des termes qu’il utilise dans ses textes, le choix des problèmes qu’il aborde et la méthode d’analyse qu’il applique » (p. 255). Partant, le « recours à Bakhtine et Medvedev (“microcontexte” de son œuvre) n’est ni obligatoire ni indispensable pour comprendre son système de pensée » (p. 256). Certes. I. Tylkowsi n’a toutefois pas montré — mais tel n’était pas son objectif —, en quoi ceux‑ci se contrediraient. Dommage, car d’autres se sont chargé, entre temps d’essayer de le faire, sans avoir nécessairement en main les outils dont continueront de disposer les seuls slavistes, obligeant, semblait‑il, les intrépides à se taire. Sans en arriver à affirmer, comme Fr. François que « nous sommes tous bakhtiniens » (p. 117), je continue à croire — même, ou surtout, après avoir lu la très belle thèse de I. Tylkowski — que « mettre en évidence les particularités propres aux idées formulées par chacun » ne contredit en rien la mise en évidence des « correspondances et des parallèles dans leurs textes » (p. 256). La reconnaissance in extremis de l’appartenance institutionnelle de Vološinov à la section de méthodologie de la littérature de l’ILJaZV », son intérêt pour la « poétique, la stylistique et l’esthétique » — intérêt clairement marqué dans les contributions « Le Mot dans la vie et le Mot dans la poésie » et « À propos des frontières entre la poétique et la linguistique » ou dans son opposition aux poéticiens russes se revendiquant de Saussure — y invitent. Les silences ou lacunes des uns pouvant parfois être complétés par la parole des autres. N’est-ce pas le propre de tout système ? De toute architectonique ? Ou la seconde condition du contexte tel que l’avait défini I. Tylkowski en parlant « d’ouvrages et de débats scientifiques […] dont la connaissance est indispensable pour interpréter [les] travaux » d’un chercheur ? »