Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2020
Juin 2020 (volume 21, numéro 6)
titre article
Pierre-Élie Pichot

L’Heptaméron, refuge de méthodes structurales en voie d’extinction

The Heptameron, a refuge for endangered structural methods
Philippe de Lajarte, L’Heptaméron de Marguerite de Navarre. « En bien nous mirant », Paris : Honoré Champion, coll. « Bibliothèque littéraire de la Renaissance », 2019, 354 p., EAN : 9782745351920.

1LHeptaméron de Marguerite de Navarre, dans son édition de poche établie en 2000 par Nicole Cazauran, fait partie des six ouvrages choisis par les éditions Gallimard pour lancer, en ce début d’année 2020, la collection Folio « Chefs‑d’œuvres de femmes ». Son portrait coloré en couverture pourrait bien détourner les chalands de l’édition très pédagogique donnée au Livre de Poche, en 1999, par Gisèle Mathieu‑Castellani. On a plaisir à voir deux géants de l’édition se disputer l’Heptaméron.

2La critique universitaire a joué un rôle essentiel dans ce résultat, d’autant que les deux éditions de poche disponibles sont le fruit des projets ayant germé en 1992, lorsqu’on célébrait les cinq cents ans de la naissance de la reine de Navarre. Cependant, l’intérêt de Philippe de Lajarte pour l’Heptaméron est bien antérieur, et le livre paru en 2019 est à bien des égards une sorte de bilan. Les premiers articles de son auteur sur le recueil de nouvelles datent de 1972, et voilà plus de dix ans que l’on annonçait la parution prochaine du livre. On peut regretter que l’auteur n’ait pas signalé, en note ou en bibliographie, les nombreuses pages déjà publiées dans neuf articles datant de 1972 à 2009, pas toujours complétés par des exemples supplémentaires1. Nous tenterons ici de décrire la méthode de l’ouvrage, quelques‑unes des conclusions auxquelles il aboutit, et les usages que l’on peut en faire à l’avenir.

La méthode

3L’objet d’étude de Ph. de Lajarte est « la structure et le sens immanents à cette œuvre » (« Avant‑propos », p. 10). Voilà bien une profession de foi structuraliste. Les soixante‑douze nouvelles de l’Heptaméron, rappelons‑le, sont racontées au rythme de dix par jour par cinq devisantes et cinq devisants, et suivies chacune par un dialogue ou devis portant sur la nouvelle qui vient d’être contée : autant dire, un paradis pour amateurs de structures2.

4Le plan de l’ouvrage suit au plus près celui de l’Heptaméron lui‑même : un premier chapitre est consacré au Prologue, puis six chapitres étudient les nouvelles elles‑mêmes ; enfin, deux chapitres étudient les devis. À tout seigneur tout honneur : ce sont les nouvelles qui occupent l’essentiel de la réflexion du livre. Le schéma narratif, le statut du narrateur, la vitesse de narration, les traits descriptifs des personnages, les types de causalité dans la progression dramatique … : mille notions de poétique donnent lieu dans ce livre à des classements exhaustifs des soixante‑douze nouvelles de l’Heptaméron. L’amour même n’échappe pas à la typologie : Ph. de Lajarte classe les nouvelles amoureuses en deux catégories, celle des triades amoureuses et celles des couples (p. 98 à 107). Les histoires de triade amoureuse sont classées selon qu’elles racontent, soit un adultère, soit un « bon tour » (Ph. de Lajarte appelle les récits « polytropiques3 » lorsqu’il y a ruse, et « planalogiques4 » lorsqu’il y a erreur). Les histoires de couples sont divisées en récits de conquêtes et en récits d’amour contrarié.

5Résolument structuraliste, donc, l’ouvrage s’appuie lourdement sur des concepts genettiens complétés par des concepts narratologiques forgés ad hoc. En effet, les typologies de Ph. de Lajarte vont chercher leurs concepts tous azimuts. C’est ainsi qu’au fil de l’eau, il repêche la notion un peu oubliée de « mouvance », proposée par Paul Zumthor, pour décrire ce que G. Genette appellerait l’oscillation d’un texte entre son architexte et son co‑texte (p. 13‑15), ou qu’il renouvelle l’opposition entre syntagmatique et paradigmatique (p. 80‑88). La raison en est que l’auteur s’adapte à son objet. Plutôt qu’une structure, l’Heptaméron serait un « jeu », qui « comme tout jeu » procurerait « un plaisir provenant de la répétition et des ressemblances » (p. 15 : c’est le Prologue du recueil qui emploie le terme de « jeu », ou de « passetems », pour parler des nouvelles qui vont suivre). En conséquence, le principal effet de l’ouvrage est de nous convaincre de l’effort de varietas de répétition, ainsi il illustre pleinement la formule de la nouvelle 48 : « Notre boucquet sera plus beau, tant plus il sera rempli de differentes choses » (cité p. 165).

6Dans le détail, on s’en doute, outre que plusieurs de ces foisonnantes catégories semblent d’un apport discutable au travail critique5, l’esprit de système court le risque de faire violence à la complexité des textes. Dans la nouvelle 10, le chevalier Amadour tente de forcer à l’adultère la noble Floride, amoureuse de lui mais vertueuse et chaste. Cette nouvelle est classée par Ph. de Lajarte comme un « récit de conquête amoureuse » – ce qu’elle est du point de vue d’Amadour – et non pas dans la catégorie de l’« amour contrarié », sans égard pour la dimension d’amour contrarié vécu par Floride6 !

7En marge de la méthode structurale, Ph. de Lajarte revient régulièrement sur la doctrine évangélique de Marguerite de Navarre, et ces pages sont, à notre avis, les plus sensibles. Comme l’écrit Ph. de Lajarte, il est probable que l’Heptaméron soit une œuvre inachevée parce qu’étant un livre profane, il n’intéresse pas au plus haut point un esprit « abstrait, ravy et ecstatic » comme celui de la reine (selon la description qu’en donne Rabelais, cité p. 12), et parce que les troubles religieux de la France rendaient inopportun cet exemple de libre discussion des points de dogme. Aussi bien l’évangélisme de Marguerite de Navarre a‑t‑il certains traits de notre psychanalyse. Telle est la conclusion à laquelle arrive Ph. de Lajarte à propos du lapsus de la nouvelle 62 : « Ce qu’aujourd’hui la psychanalyse repérerait dans ce lapsus […], les devisants le discernent parfaitement ; mais dans ce lapsus, c’est l’action de Dieu qu’ils perçoivent et la punition qu’il inflige à l’impénitente » (p. 322).

8Surtout, l’éblouissant premier chapitre, repris d’un article de 1995, établit une solide comparaison entre certaines phrases du Prologue et la correspondance de Marguerite de Navarre avec le théologien Guillaume Briçonnet. L’auteur dégage plusieurs métaphores récurrentes communes à ces deux corpus : la « mer » des péchés, le « désert mortifiant » qu’est la vie sans théologie, et enfin la théologie comme « pasture » spirituelle.

9On peut apercevoir ici une limite inhérente à la méthode du livre : le troisième motif, celui de la « pasture », a déjà été mis en évidence par la spécialiste de Marguerite de Navarre, Nicole Cazauran7. L’approche purement structuraliste a ceci de particulier qu’elle autorise dans une certaine mesure à se contenter d’une bibliographie minimale. Après tout, il ne s’agit pas pour Ph. de Lajarte d’avancer des thèses sujettes à débat, mais seulement d’attribuer aux nouvelles et aux devis des caractéristiques narratologiques indiscutables ! Le dialogue critique en est quelquefois empêché.

Les conclusions de l’analyse structurale

10Parmi les éclairages qu’apporte le livre au recueil de Marguerite, évoquons‑en trois. Différents procédés font des nouvelles de Marguerite de Navarre autre chose que de simples exempla moraux. Le détail de ces procédés, dans les pages centrales du livre (p. 148‑162), dresse le panorama d’un recueil complexe et dialectique. Les nouvelles ouvrent un débat autour des notions d’honneur masculin et d’honneur féminin ; ce débat n’a pas lieu seulement dans les dialogues qui suivent les nouvelles, mais aussi dans les nouvelles même. Parmi les dix‑neuf nouvelles dont l’exemplarité est contestée par le devis qui suit, treize le sont par Hircan, le devisant misogyne : misogynie et contestation des modèles de conduite vont donc de pair. Mais, comme le montre la suite de l’étude (p. 162‑164), les nouvelles féministes entretiennent, elles aussi, un rapport complexe et quelquefois contrarié à la fonction d’exemplarité, puisqu’elles exercent souvent une « fonction socio‑relationnelle » consistant à faire passer des messages, quelquefois amoureux, d’un devisant à l’autre. Ainsi, l’analyse de l’auteur le montre bien, l’Heptaméron ne consiste pas en une succession de nouvelles féministes moralisatrices et de nouvelles misogynes farcesques, loin de là.

11Autre conclusion de l’analyse structurale : dans l’analyse des dialogues qui suivent les nouvelles, Ph. de Lajarte nous apprend que les devisants ne s’expriment pas tous dans les mêmes proportions selon leur sexe. Depuis l’étude de Nina Hugot sur Jodelle, on sait l’intérêt que peut avoir la mesure précise de la répartition de la parole entre hommes et femmes dans les œuvres de la Renaissance8. Il y a bien cinq hommes et cinq femmes dans la petite société de Notre‑Dame‑de‑Serrance, ce qui peut laisser penser que l’Heptaméron annonce l’Égalité des hommes et des femmes de Marie de Gournay ; néanmoins, Ph. de Lajarte démontre que ce sont les femmes qui s’expriment le plus9.

12Troisième conclusion : il n’y a que des femmes qui, parmi les personnages populaires, soient capables de vertu (nouvelles 2, 5, 42, 67) : faut‑il comprendre que, chez Marguerite de Navarre, être femme est une dignité particulière permettant d’être plus vertueuse et d’avoir plus de raison ? Bien souvent, les conclusions auraient mérité d’être plus explicites : on aurait aimé que Ph. de Lajarte propose un commentaire de chacune de ses typologies plutôt que d’en laisser ici ou là le soin à la sagacité du lecteur, ou de conclure un chapitre dense en notions stylistiques, comme il le fait deux fois (p. 166 et p. 184), par la remarque, un peu abrupte, que différents styles narratifs cohabitent dans une concordia discors. Le chapitre conclusif de l’ouvrage ne rend pas justice à son ambition : l’auteur se contente d’y vanter des personnages ayant « une profonde complexité et une rare épaisseur humaine ».

Quel avenir pour « En bien nous mirant » ?

13Le réemploi d’articles anciens, accompagné d’une bibliographie réduite et datant essentiellement d’il y a plus de vingt ans, limite l’apport du livre à la critique contemporaine. Les publications de l’année 2006, où l’Heptaméron fut au programme de l’agrégation, n’ont eu aucune influence sur la réflexion de Ph. de Lajarte, qui dialogue avec des thèses bien antérieures. Lorsqu’il réfute l’hypothèse radicale d’André Tournon selon laquelle les nouvelles doivent être interprétées comme des messages indirects envoyés par les devisants les uns aux autres ; lorsqu’il pointe, au rebours de Gisèle Mathieu‑Castellani, la dimension féministe revendicatrice de l’évangélisme de Parlamente ; lorsqu’il nuance la thèse avancée par Christine Martineau en 1976 (!) selon laquelle Marguerite de Navarre n’est aucunement platonicienne ; ou lorsqu’il récuse une distinction entre nouvelles‑fabliaux et nouvelles propres à la Renaissance proposée par René Godenne en 1974 (!!), il enfonce autant de portes ouvertes. Le principal travail d’actualisation réside dans la correspondance de pagination des citations entre l’édition prise pour référence dans ses précédents articles (N. Cazauran, 2000) et l’édition critique de référence aujourd’hui (N. Cazauran, 2013).

14Comment donc se servir d’« En bien nous mirant » ? Premièrement, nous l’avons dit, il donne un aperçu à la fois panoramique et réflexif de l’état de la critique de l’Heptaméron vers la fin du xxe siècle. Deuxièmement, il constitue une mine d’exercices de narratologie pour les classes de littérature ou de communication. Un grand nombre des distinctions conceptuelles de la stylistique des récits sont appliquées exhaustivement au corpus de l’Heptaméron, et bien des chapitres sont d’un pédagogue autant que d’un chercheur : il ne tient qu’aux enseignants de s’emparer de cette somme.

15Troisièmement, les typologies exhaustives qui parsèment l’étude de Ph. de Lajarte constituent une réserve potentielle d’études statistiques futures sur les nouvelles de l’Heptaméron. Quelle part des nouvelles racontées par Parlamente est suivie de dialogues où son mari Hircan intervient10 ? Parmi les récits de violence masculine, quelle part comportent des personnages secondaires11 ? Après un récit de violence masculine, le dialogue parvient‑il à opérer la transition d’un commentaire du récit à un discours doxologique12 ? La pieuse Oisille intervient‑elle après le récit d’un méfait commis par un religieux13 ? Les nouvelles dont l’héroïne est une bourgeoise font‑elles le récit d’une ruse14 ? Les nouvelles comportant le substantif « folie » se dénouent‑elles par une coïncidence surprenante15 ? Quiconque prendrait la peine de rentrer dans un logiciel tableur les relevés de Ph. de Lajarte disposerait ainsi d’un générateur automatique d’articles scientifiques sur l’Heptaméron. La dimension dialogique et dialectique du fascinant recueil de la reine de Navarre en sortirait illustrée. La dimension dialogique et dialectique de la critique littéraire, en revanche…