Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2020
Avril 2020 (volume 21, numéro 4)
titre article
Matei Chihaia

L’art de lire les ponts, l’art de la lecture‑pont : Mélanges en l’honneur de Patricia Oster

The art of reading bridges, the art of the "lecture-pont": Mixed papers in Honor of Patricia Oster
Julia Lichtenthal, Sabine Narr‑Leute et Hannah Steurer (dir.), Le Pont des Arts. Festschrift für Patricia Oster zum 60. Geburtstag [Mélanges en l’honneur de Patricia Oster], Paderborn, Fink, 2016, 476 p., 58 ill., ISBN : 9783770560745.

Poétique & herméneutique du pont

1Ce volume de mélanges offerts à Patricia Oster, professeure à l’Université de Sarrebruck et jusqu’il y a peu présidente de l’Université franco‑allemande, est structuré par un thème bien défini. Des philosophes comme Georg Simmel et Hans Blumenberg ont souligné l’importance du pont dans l’histoire de la culture humaine1. Cette importance se reflète non seulement dans le rôle majeur que recevra cette construction comme motif littéraire, mais aussi dans sa fonction comme métaphore épistémologique, comme emblème de la réception ou de la représentation artistique. Alors que nous disposons d’ouvrages centrés sur une époque particulière – les ponts au Moyen Âge2 –, et de parcours synthétiques démontrant la nécessité d’une étude approfondie3, le présent ouvrage répond à cette nécessité en explorant, dans une perspective comparatiste, ce que la littérature et les arts savent dire sur les ponts, et dans quelle mesure la métaphore du pont est capable d’éclairer l’expérience esthétique et le cheminement de la création ou de la traduction.

2Les quelques « Poésies et Hommages » placés en épigraphe dans un premier chapitre annoncent les axes de ce volume, tout en dressant un portrait saisissant de la personnalité de Patricia Oster, « passeuse » – comme le dit Valérie Deshoulières – entre la littérature et les beaux‑arts, entre les lettres allemandes et françaises. L’essai de Cécile Wajsbrot, par exemple, rappelle le passage du pont dans le roman médiéval et ses résonances chez Kafka. Et Yves Bonnefoy offre à son amie une de ses dernières œuvres, un émouvant poème en prose, souvenir d’une promenade à la campagne accompagnée d’un questionnement existentiel, célébration de la nature et de l’art, entre le bruissement des pieds dans l’herbe mouillée et le son que déclenchent les doigts frôlant les touches d’un piano.

3Les chapitres qui suivent proposent des problématiques de recherche bien définies. Malgré la diversité des sujets et des époques, l’unité du style et de l’intérêt commun qu’ils portent à l’expérience esthétique permet le dialogue des chercheuses et des chercheurs au‑delà de leurs disciplines, en passant des beaux‑arts à la musicologie, à la philosophie, aux études cinématographiques et culturelles... Caractéristique d’une certaine tradition de la « Romanistik » allemande, ouverte vers la littérature comparée, les contributions tentent de concilier la recherche sur la poétique des genres littéraires avec une herméneutique du texte : lecture très serrée des mots, expressions, phrases et motifs qui dévoilent leurs horizons culturels et leur riche réseau intertextuel. Les articles qui témoignent de ces découvertes sont eux‑mêmes bien plus que des comptes‑rendus de recherche. Ils transmettent un plaisir du texte littéraire et un engagement intellectuel pour la lecture. L’esthétique de la réception a rappelé que la célébration de l’objet ou de sa création ne peut compenser le manque de réception ; ce que la critique peut apporter à la connaissance de la culture repose sur la transmission d’un art de la lecture qui n’existe pas en‑dehors de la lectrice et du lecteur. Le présent volume rassemble de beaux témoignages de cet art.

4Le deuxième chapitre, « Le Pont des Arts et d’autres ponts », vise à expliquer la fonction des ponts emblématiques par rapport aux idées plus générales dont ils sont investis. C’est ainsi que Karlheinz Stierle et Virginie Geisler reviennent sur le pont qui donne son titre à l’ouvrage, le premier pour le contextualiser dans une petite histoire littéraire des ponts, la seconde pour mettre en relation la pratique culturelle du « cadenas d’amour » et l’emballage réalisé par Christo avec l’histoire de la broderie dans les arts décoratifs et les beaux‑arts (thème qui rejoint un des axes de recherche de Patricia Oster, le voile dans la littérature). Et tandis que Hans Ulrich Gumbrecht découvre dans le pont de Heidelberg chanté par Hölderlin les principes d’une poétologie fondamentale du genre lyrique, Renate Lachmann souligne la dimension historique de deux ponts devenus des symboles de la guerre en ex‑Yougoslavie, le pont sur la Drina à Višegrad et celui sur la Neretva à Mostar. On aurait pu faire de ce chapitre une monographie thématique, tant il condense les enjeux du motif du pont et son poids symbolique dans la culture européenne moderne. On y retrouve aussi, avec les trois chef·fe·s de file de l’École de Constance, l’esprit des colloques Poetik und Hermeneutik, qui ont établi un modèle pour le travail interdisciplinaire dans les humanités allemandes. Cet idéal rayonne encore dans le présent volume.

Traverser les frontières des langues, des arts & des époques

5Au centre du troisième chapitre, « Bâtisseurs de ponts : Grenzgänger, Mittlerfiguren und Übersetzer », dédié aux ponts tendus d’une langue à l’autre, on trouve l’histoire de trois femmes de culture qui vont traverser les frontières et réaliser un projet moderne : la traductrice Grete Reiner, la poète Else Keren et l’artiste Sonia Delaunay. Les articles signés respectivement par Jeanne Bem, Amy‑Diana Colin et Margarete Zimmermann explorent la contribution de l’auteure cosmopolite à la médiation culturelle ; même si les trois activités s’inscrivent sur des axes différents, on peut les comparer quant au rôle que joue l’individu à l’intérieur des champs littéraires et artistiques. La première traductrice allemande du fameux roman Les Aventures du brave soldat Švejk, Grete Reiner, subit de la part de Kurt Tucholsky, comme le montre Bem, un jugement sommaire et injustifié ; sa création ne sera donc jamais reconnue à l’intérieur du champ allemand. Le cas d’Else Keren est différent dans la mesure où ses poèmes transmettent la mémoire de la vie littéraire de Czernowitz : l’article de Colin insiste non seulement sur le caractère transnational et polyglotte qui se maintient et se multiplie par la persécution et l’exil, mais aussi sur la puissance évocatrice de la poésie. Celle‑ci relie les ponts moins connus de la ville de Bucovine au fameux pont des Arts, qui apparaît dans le titre d’un volume publié en 1983 par Keren, émigrée en France, puis en Israël. Enfin, Sonia Delaunay, qui a trouvé sa place parmi les classiques de l’avant‑garde artistique, se révèle une médiatrice efficace entre l’Allemagne et la France, aussi bien qu’entre la réalité des arts appliqués et la théorie esthétique moderne – une activité retracée par Zimmermann à partir du journalintime de l’artiste datant des années 1933‑1969, encore inédit. Ce chapitre contient aussi les hommages de deux collègues émérites de l’université de Sarrebruck, Manfred Schmeling et Wolfgang Haubrichs. Schmeling, président honoraire de l’Association de Littérature Comparée et figure représentative du comparatisme allemand, revient sur quelques idées qui ont guidé sa trajectoire intellectuelle : la comparaison littéraire et l’interculturalité du roman. Haubrichs, médiéviste spécialisé en onomastique, approfondit la traduction des noms dans les versions allemandes des chansons de geste françaises.

6Le quatrième chapitre, « Le Pont dans les Arts : Brücke und Kunst », s’éloigne de la représentation du pont pour accueillir quelques articles dédiés aux interférences entre la littérature et les arts. On y trouve un article du grand Karl Maurer dédié à l’art de la guerre, qui aurait pu accueillir des considérations sur les ponts napoléoniens aussi bien que sur la fonction stratégique du pont (à lire en parallèle, donc, avec ceux de Stierle et Lachmann). Valeska von Rosen s’interroge sur le rôle du spectateur dans les tableaux du xviie siècle : les représentations des jeux de cartes l’invitent à prendre la place d’un complice du jeu truqué, en flattant ses connaissances de joueur ainsi que son habilité dans le maniement de la frontière esthétique. Au xviiie siècle, La Vie de Marianne, expliquée par Roland Galle, offre des portraits littéraires doublement surprenants : le roman tranche avec les lieux communs de la caractérisation mondaine, divisée entre les apparences physiques et les qualités morales, sans pour autant se livrer aux raisonnements physionomistes des romanciers réalistes. Marivaux manifeste ainsi une inquiétude par rapport aux liens du corps et de l’âme qui n’est pas seulement le fruit d’un questionnement sur l’identité du personnage, mais aussi sur les limites des traditions littéraires. La différence entre le réel et la représentation artistique, avec ses conséquences comiques ou tragiques, restera un des grands thèmes de la littérature occidentale moderne : Sabine Narr‑Leute la retrouve dans l’art de la description et l’ekphrasis des objets d’art chez Flaubert, qui culmine dans l’écriture de la pièce montée du repas de noces d’Emma et Charles. On pourrait poursuivre ce questionnement par rapport à la représentation artistique jusque dans quelques films de Michelangelo Antonioni, Wim Wenders et Christian Petzold, comparés par Uta Felten ; la présence du voyageur, du photographe ou du réalisateur comme personnages permet de jeter un doute sur la fiabilité de l’art aussi bien que sur celle de la perception.

7En face, et évoluant en parallèle avec cette tradition de la méfiance, il y a le passage qui mène avec optimisme d’un art à l’autre et invite à des comparaisons inspirées par la richesse du patrimoine européen. C’est ainsi que l’on découvrira dans le dialogue de Paul Claudel avec Antoine Watteau – porté à travers les siècles par le petit tableau « L’Indifférent » et le poème en prose que Claudel lui dédie en 1939 – la réalité intemporelle que le poète pense trouver chez le peintre, et que Maria Moog‑Grünewald extrait de son ekphrasis, notamment de la formule « moitié sensibilité, moitié discours » (p. 270) : l’expérience esthétique qui traverse les sens doit s’appuyer sur un fondement métaphysique, sans pour autant passer entièrement dans le domaine des idées. Un dialogue semblable est analysé par Rudolf Behrens, même si les horizons envisagés sont plus amples, cette fois : il ne compare pas des ouvrages, mais regarde la présence du genre de l’opéra dans l’œuvre d’Émile Zola. Selon Behrens, le drame lyrique permet à Zola d’appliquer la théorie naturaliste du milieu à l’expérience esthétique : en immergeant le public dans un spectacle total et en déterminant ses réactions, l’opéra est un véritable laboratoire pour tester le potentiel de la littérature. Enfin, à la croisée des deux traditions, Julia Lichtenthal regarde de très près la double ekphrasis de Mallarmé, « Sainte Cécile jouant sur l’aile d’un chérubin (Chanson et image anciennes) ». Cet article approfondit les deux pistes lancées par le titre du poème, et l’idéal d’une transposition esthétique que produirait la rencontre de la peinture, la musique et la poésie. Alors que Mallarmé souffre d’un sentiment d’impuissance face à la tâche monumentale qu’il s’est imposée, il retrouve dans les récits modestes de la Legenda Aurea, et notamment dans la représentation de Sainte Cécile comme « Musicienne du silence » la possibilité d’une expérience esthétique idéale.

8En somme, ce chapitre riche et divers, qui selon son ordre chronologique peut se lire comme une histoire de quatre siècles d’esthétique de la réception, présente cette histoire sous un double jour : la comparaison de l’art avec la réalité fait ressortir une tradition du désenchantement, qui insiste sur les limites de la représentation artistique et les risques du jeu esthétique. À cette première tradition s’oppose une seconde, plus optimiste : la comparaison entre les arts révèle la possibilité d’une expérience esthétique partagée et suggère la possibilité d’un pont qui relie les différentes époques et genres artistiques.

Relier, diviser : ce que les ponts révèlent des arts

9Le cinquième chapitre, « Le Pont des Mots : Brücke als Metapher, Metapher als Brücke », permet de compléter le panorama comparatiste autour du pont. Contrairement au chapitre précédent, qui adopte une perspective diachronique, il préfère mettre en évidence la non‑contemporanéité de quelques contemporains – Assia Djebar, Alain Robbe‑Grillet, Georges Perec, Philippe Jaccottet, Francis Ponge – et confronter le pont à d’autres allégories du texte littéraire. Les deux premiers articles, notamment, découvrent la dimension métalittéraire du pont. Wolfgang Asholt complète les lectures des Nuits de Strasbourg centrées sur l’imaginaire (Ernstpeter Ruhe4) et sur une philosophie pratique de la vie (Ottmar Ette5), en analysant le motif des ponts strasbourgeois comme image d’une mémoire politique et des difficultés d’une écriture qui cherche à traverser les frontières. À la vision de Djebar, centrée sur l’histoire, s’opposent les images du pont tournant et du pont à bascule chez Robbe‑Grillet, chez lequel Hannah Steurer découvre une allégorie du texte et du discours narratif ainsi que des opérations esthétiques, des lectures mobiles que propose le Nouveau Roman. On comprend mieux les enjeux de cette représentation de la littérature si on la compare à d’autres allégories métalittéraires : le film et la photographie chez Perec, analysés par Vesna Stirnadel, les liserons des champs chez Jaccottet, dont Katharina Münchberg propose une lecture phénoménologique, l’herbier chez Ponge qu’Angela Oster met en relation avec la poétique de l’objet et avec quelques intertextes du siècle classique. Cette dernière ouverture permet de sortir du cadre vingtièmiste et de revenir sur le nuage comme métaphore métalittéraire chez Madame de Staël, dans un article de Cornelia Klettke qui annonce son récent ouvrage collectif sur les Nuages romantiques6. Le volume se clôt par un essai de Carlo Ossola (traduit en français par Nadine Le Lirzin) autour de la réception d’un motif de la littérature européenne, le « mythe ‘des paroles gelées’ » (p. 447).

10Pour revenir sur la question de ce que les arts savent dire des ponts, ce volume contient de nombreuses réponses, que l’on pourrait classifier selon les genres de représentation choisies : la peinture, la photographie, le film, l’art conceptuel, la mode et bien entendu la littérature (théâtre, poésie, roman, poème en prose…) donnent des définitions différentes et parfois divergentes de ce qu’est un pont et de ce qu’il peut signifier. Elles ne s’arrêtent pas aux généralités et aux types de ponts que connaît l’art des ingénieurs et des architectes, et montre une certaine prédilection pour les individus : le pont des Arts, mais aussi d’autres ponts spécifiques qui, en tant qu’ouvrages du génie civil, tendent un miroir à la communication littéraire et artistique. Les directrices de publication de ce volume ont raison de le souligner dans leur introduction : la connaissance des ponts nous permet de mieux comprendre la littérature et les beaux‑arts, qui, bien souvent, sont pensés selon ce modèle, ou s’en servent comme d’un signe culturel universel, un chemin que la pensée peut employer avec confiance. Au sein de l’éventail de moyens permettant de franchir les frontières – gués, bacs et bateaux, tunnels, montgolfières et avions – le pont dessine une figure singulière, qui impose à la nature sublime (faite d’abîmes et de révélations) un rythme calme et fait à la mesure de l’homme. Paul Valéry le remarque dans le deuxième de ses trois essais sur Léonard de Vinci : « Pas de révélations pour Léonard. Pas d’abîme ouvert à sa droite. Un abîme le ferait songer à un pont. Un abîme pourrait servir aux essais de quelque grand oiseau mécanique… »7. Valéry venait juste de souligner la part de génie civil dans l’écriture : « S’agit‑il du discours, l’auteur qui le médite se sent être tout ensemble source, ingénieur, et contraintes : l’un de lui est impulsion ; l’autre prévoit, compose, modère, supprime ; un troisième – logique et mémoire –, maintient les données, conserve les liaisons, assure quelque durée à l’assemblage voulu… »8. Mettons cette image d’une imagination et d’une volonté créatrices en regard d’un texte moins optimiste de Kafka, composé pendant la Grande Guerre, c’est‑à‑dire quelques années avant l’essai de Valéry. Dans « Die Brücke », le narrateur est un pont personnifié et anthropomorphisé. Lorsqu’un voyageur le piétine avec violence, il se retourne pour connaitre son agresseur ; ce mouvement de curiosité, cet excès d’imagination et de sensibilité précipitent le pont, par une révélation tragique, dans un abîme dont les pierres le déchirent…

11Ainsi, dans l’image encyclopédique du pont que nous transmettent ces Mélanges se reflète une double fonction de l’écriture : celle de prévoir des passages possibles, des chemins entre les arts, entre les siècles et entre les langues sur lesquels on puisse revenir à volonté ; celle de marquer des lignes de faille, de rappeler les précipices de l’oubli et de violence qui l’entourent. Publié en partie en français, en partie en allemand, le volume tente de jeter un pont entre les deux pays dont Patricia Oster a enrichi la recherche en littérature comparée. Il propose donc aux lectrices et lecteurs de suivre ce chemin traversant les frontières en s’appliquant également à tous les articles, indépendamment de leur langue ; toutefois, les rentrées scolaires depuis sa publication, en 2016, se sont caractérisées par une réduction dramatique de la place de l’allemand dans l’enseignement secondaire français (qui fait écho à une tendance semblable en Allemagne). En réalité, nous ignorons si la prochaine génération d’étudiants pourra traverser ce pont, et donner raison à ce manifeste d’espoir et de confiance en l’avenir franco‑allemand ; il faut donc souhaiter aux Mélanges la générosité d’une traductrice ou d’un traducteur qui en offrirait une version entièrement francophone.