Acta fabula
ISSN 2115-8037

2020
Janvier 2020 (volume 21, numéro 1)
titre article
Florence Bouchet

Jean de Meun, incontournable & méconnu

Jean de Meun, unavoidable and little known
DOI: 10.58282/acta.12600
Jean‑Patrice Boudet, Philippe Haugeard, Silvère Menegaldo et François Ploton‑Nicollet (dir.), Jean de Meun et la culture médiévale. Littérature, art, sciences et droit aux derniers siècles du Moyen Âge, Rennes : PUR, 2017, 374 p., EAN : 9782753558960.

1Le Roman de la Rose est unanimement considéré comme un fleuron cardinal de la littérature médiévale : commencé vers 1230 par Guillaume de Lorris dans un esprit courtois, il fut considérablement prolongé et achevé entre 1270 et 1280 par Jean de Meun, qui lui donna une orientation savante et satirique, laquelle devait assurer la notoriété de l’œuvre et susciter, entre 1400 et 1402, le tout premier débat de notre histoire littéraire. Lors de la journée d’étude « Lire le Roman de la Rose aujourd’hui », organisée à la Bibliothèque nationale de France1 le 18 janvier 2013, Pierre‑Yves Badel, auteur d’une somme fondamentale sur la réception de ce best seller médiéval2, avait déploré qu’aucune manifestation scientifique n’ait saisi en 2005 l’occasion du 700e anniversaire de la mort de Jean de Meun pour faire le point sur cet auteur encore mystérieux à bien des égards, responsable d’une œuvre bien plus diverse que le seul Roman de la Rose et dont les autres titres sont encore sous‑étudiés.

2Pierre‑Yves Badel a été entendu : les médiévistes de l’équipe de recherche PoLeN (Pouvoir, Lettres, Normes, EA 4710) de l’Université d’Orléans ont organisé un colloque en mai 2014, dont le présent volume constitue les actes. De fait, celui‑ci est le seul ouvrage consacré à l’ensemble de l’œuvre de Jean de Meun. Il rassemble, outre une introduction et une conclusion synthétiques, quinze contributions, réparties en trois parties clairement articulées : la première (« Jean de Meun : un auteur et ses avatars ») s’intéresse à la figure problématique de l’auteur ; la deuxième (« Jean de Meun, l’intellectuel et le traducteur ») examine son œuvre ; la troisième (« Jean de Meun lu et relu, débattu et enluminé ») aborde quelques aspects de sa réception jusqu’à la fin du xve siècle3.

3Il ne sera pas possible de restituer ici tout le détail argumentatif de chacun de ces savants articles. On cherchera plutôt à montrer en quoi le « cas » Jean de Meun soulève des questions cruciales quant à l’activité littéraire au Moyen Âge, tout en posant de redoutables problèmes méthodologiques aux médiévistes.

L’auteur, entre individu(s) réel(s) & persona textuelle

4Bon nombre d’œuvres médiévales nous sont parvenues sous anonymat. Mais un nom d’auteur ne résout pas tout, loin s’en faut. Chrétien de Troyes a beau être le romancier médiéval le plus populaire aujourd’hui, nous ne savons pratiquement rien de sa vie. De même, l’identification de l’auteur nommé Jean de Meun (car natif de Meung‑sur‑Loire) est particulièrement ardue, pour diverses raisons : existence de plusieurs individus homonymes, hétérogénéité et rareté de certaines sources, duplicité de la persona construite par le texte du Roman de la Rose. Son cas met à l’épreuve la ténacité archéologique et excite la sagacité herméneutique des chercheurs, quelle que soit leur méthode d’enquête.

5Une première démarche nécessite de collecter les attestations historiques. Plusieurs critiques ou éditeurs du Roman de la Rose s’y sont déjà employés par le passé4. À leur suite, Charles Vulliez met consciencieusement à plat les sources disponibles (fournies en annexe, p. 41‑46), opérant une « déconstruction biographique » (p. 23) qui l’amène à cerner non pas un Jean de Meun, mais au moins trois « avatars » : un étudiant à Bologne, un archidiacre de Beauce en l’église d’Orléans, un maître parisien, occupant (propriétaire ?) d’une maison dite « ostel de la Tournelle » léguée aux Jacobins de la rue Saint‑Jacques. On peut laisser de côté quelques homonymes, père ou cousin des précédents ou simple bourgeois de Meung. La grande question, non encore définitivement tranchée, c’est de savoir si ces trois avatars sont résorbables en un seul individu. Apparemment, non : Ch. Vulliez (p. 40‑41) estime compatibles les avatars bolonais et orléanais, qu’il distingue de l’avatar parisien, seul à être désigné (mais dans un texte de fiction, L’Apparicion mestre Jehan de Meun d’Honorat Bovet, en 1398) comme l’auteur du Roman de la Rose. Françoise Vielliard pense elle aussi qu’« il est raisonnable de s’en tenir à l’identité du poète et du maître parisien d’un côté, à celle de l’étudiant bolonais et de l’archidiacre de Beauce de l’autre » (p. 189). Mais Constant J. Mews mobilise les trois pistes pour retracer, au début de son article, le parcours de Jean de Meun, marqué par l’héritage scolaire orléanais, arrivé à Paris « peut‑être au milieu des années 1250 » (p. 123), puis séjournant à Bologne de 1265 à 1269, où il aurait rédigé le Roman de la Rose, avant d’achever sa carrière comme traducteur de 1280 à 1305 (à la fin de l’article, Mews souligne la « grande liberté de pensée » de Jean de Meun, « celle qu’un archidiacre d’Orléans pouvait se permettre de revendiquer », p. 136). Patricia Stirnemann semble quant à elle agréger, au début de son étude (p. 107), les profils bolonais et parisien.

6Mais P. Stirnemann ne s’en tient pas là. Estimant que « l’environnement parisien des années mouvementées de 1270 à 1280 » (p. 108) était peu favorable à l’activité d’un poète, elle se tourne vers la tradition manuscrite du Roman de la Rose pour reconsidérer l’ancrage géographique de Jean de Meun. Elle remarque qu’aucun manuscrit « ne peut être localisé sans conteste à Paris » (p. 109) et oriente son investigation vers deux des plus anciens manuscrits du Roman (BnF fr. 378, base de l’édition d’A. Strubel, et Vatican Urbinato 376), enluminés par le même artiste picard, connu pour avoir également enluminé les Coutumes de Beauvaisis de Philippe de Beaumanoir (1283), bailli de Robert de France (comte de Clermont élevé à la cour de Mahaut de Brabant). La reconstitution de ce milieu curial (voir le tableau généalogique p. 118‑119) l’amène à émettre l’hypothèse que Jean de Meun fut un temps « juriste ou notaire auprès de Philippe de Beaumanoir, ou pour Guy de Châtillon, ou pour Robert de France ou encore pour Jean de Brienne » (p. 112). Quoique Jean de Meun ait affirmé, au vers 253 de son Testament, que « Diex [lui] a donné servir les plus grans gens de France », de telles fonctions ne semblent pas attestées dans les archives (c’est en tant que traducteur de L’art de Chevalerie de Végèce que Jean de Meun apparaît au service de Jean de Brienne). C’est aussi à partir des manuscrits (plus spécifiquement ceux de la famille B) du Roman de la Rose que Sylvie Lefèvre enquête sur les hésitations concernant le nom de Jean de Meun dans le fameux discours d’Amour qui révèle a posteriori le nom du premier auteur (Guillaume de Lorris) et annonce la relève qui sera prise par Jean quarante ans après la mort du précédent5. Non seulement les aléas de la copie manuscrite ont parfois fait disparaître le nom des auteurs6, mais Jean de Meun est d’abord désigné par un surnom dont les formes variables infléchissent la persona de l’auteur : « Chopinel » (l’amateur de chopines, sexuellement actif, modèle goliardique), « Clopinel » (le boiteux), voire « Thopinel ».

7La curieuse – et cruciale – prophétie rétrospective du dieu d’Amour est aussi au cœur de deux contributions fondées cette fois sur une lecture immanente, d’inspiration narratologique, du texte. Armand Strubel analyse les effets de dédoublement voire de « duplicité » déclenchés par la substitution à Guillaume (auteur‑narrateur‑protagoniste du rêve qu’il relate) d’un continuateur qui désormais dit « je » sans pouvoir être l’Amant7. Rupture du pacte autobio‑allégorique ; « la senefiance laisse place à un double sens ouvert, oscillant entre allégorie, ironie et équivoque » (p. 53). L’invitation à la « glose » (terme absent de la partie Guillaume), la démultiplication des voix et l’« excusacion8 » palinodique du clerc constituent un défi herméneutique pour qui veut saisir l’intentio auctoris de Jean de Meun. Poussant encore plus loin le commentaire, Christopher Lucken revient sur la dualité des auteurs du Roman de la Rose : contestant l’existence historique d’un Guillaume de Lorris sur lequel nous ne savons rien, il postule que celui‑ci est une « fiction » (p. 86) créée par le seul auteur réel, Jean de Meun. Cette proposition hardie, dans le sillage de la thèse de Roger Dragonetti9, rejoint en quelque sorte la critique interventionniste pratiquée par Pierre Bayard10. Ch. Lucken admet « qu’aucune preuve tangible » n’existe (p. 86) mais il cherche à conforter son hypothèse d’un projet d’auteur fondé sur une fiction bicéphale en faisant le rapprochement avec la structure palinodique de La Consolation de Philosophie de Boèce, que traduisit Jean de Meun : il s’agirait de faire apparaître que tout homme est « devisé en deux » (p. 102), à la fois sensible aux passions et aux biens de Fortune et doué d’entendement pour accéder aux vérités supérieures (p. 103). La dualité des noms d’auteurs du Roman de la Rose devient aussi troublante que le ruban de Möbius : Guillaume et Jean sont‑ils (ou pas) les deux faces d’un même « aucteur » ? Du point de vue de la réception de l’œuvre, Jean de Meun a en tout cas « sauvegardé » et « absorbé » Guillaume, selon les termes de Jean‑Marc Mandioso (p. 149). Les stratégies déployées autour du nom de Jean de Meun amènent alors à relativiser le chiasme historique postulé par Michel Foucault à propos de la « fonction auteur », assignable selon lui aux textes littéraires (par opposition aux textes scientifiques) seulement à partir du xviie ou du xviiie siècle11.

8Au détour d’autres contributions apparaissent quelques biographèmes fantaisistes engendrés par des erreurs de compréhension : Jean de Meun théologien (p. 194), Jean de Meun alchimiste ou confondu avec le mathématicien et astronome Jean de Murs (p. 182), Jean de Meun anglais (p. 207)… Il faut ajouter que le Testament et le Codicille attribués à Jean de Meun dessinent une autre persona, celle d’un auteur vieilli pris d’un remords chrétien pour ses « vanités » de jeunesse – ce qui, précise Jean‑Patrice Boudet dans la conclusion, n’est peut‑être qu’un « topos pseudo‑autobiographique » (p. 363).

9Ce qui est sûr, c’est que Jean de Meun a dès la fin du Moyen Âge acquis, comme le rappelle F. Vielliard, « un statut d’autorité » (p. 189). J.‑M. Mandosio indique qu’il est « le premier poète vernaculaire mis sur un pied d’égalité avec les Anciens, plusieurs décennies avant Dante » (p. 143). La désignation « maistre Jean de Meun », récurrente sous la plume d’auteurs et de copistes du xive siècle, leste l’auteur d’une autorité cléricale ; elle persiste dans la plupart des notices bio‑bibliographiques des xve et xvie siècles (voir l’inventaire établi par Marie‑Hélène Tesnière, p. 205‑210). Elle acquiert une portée inédite avec L’Apparicion mestre Jehan de Meun d’Honorat Bovet, longuement étudiée par Isabelle Biu, qui souligne que le scénario qui fait apparaître à Bovet (narrateur homodiégétique) un écrivain mort depuis près d’un siècle (Jean, au lieu d’une personnification, d’une figure mythologique ou d’un défunt contemporain) est « une première dans un songe littéraire français » (p. 261).

De l’écriture & de la lecture

10Le Roman de la Rose est l’œuvre phare de Jean de Meun (avec 325 manuscrits actuellement connus c’est, précise F. Vielliard, « la seule œuvre médiévale en langue française dont la diffusion puisse être comparée à celle d’œuvres latines », p. 187) ; mais il importe de récapituler son corpus écrit pour mieux cerner l’activité d’un écrivain au xiiie siècle. Après la grande fiction allégorique (écrite en premier), l’œuvre de notre auteur comprend deux autres strates. D’une part cinq traductions du latin, auxquelles s’intéressent F. Vielliard et Jean‑Marie Fritz. D’autre part deux ou trois poèmes religieux qui auraient été écrits à la fin de sa vie, d’attribution discutée. Jean de Meun lui‑même a récapitulé ses œuvres dans le prologue de sa traduction en prose de la Consolatio Philosophiae (cité p. 190 et 214) adressé à Philippe le Bel, peu avant 1303 selon J.‑M. Fritz (p. 216). Outre la traduction de Boèce, il revendique celles du De re militari de Végèce, de la Topographia Hibernica (« livre des merveilles de Hyrlande ») de Giraud de Bari, du traité De spirituali amicitia du cistercien Aelred de Rievaulx, des épîtres de Pierre Abélard et d’Héloïse. Ce sont des textes de tons et de sujets très différents, qui confirment l’éclectisme que Jean de Meun a manifesté dans le Roman de La Rose ; notons aussi le passage à la prose. F. Vielliard et J.‑M. Fritz dressent un bilan de la diffusion manuscrite de ces traductions (d’où des redites entre les p. 191‑203 et 215) mais n’insistent pas sur les mêmes aspects. F. Vielliard relève le caractère scrupuleux de ces traductions (p. 192, 195), appréciées au point que le prologue et des passages du « Boece de Consolacion » de Jean de Meun seront repris par des traducteurs des xive et xve siècles (p. 193). Pour autant, le texte des traductions d’Aelred et de Giraud de Bari s’est perdu. Quant au ms. BnF fr. 920 qui contient la traduction du corpus abélardien, F. Vielliard hésite, comme son éditeur Éric Hicks, à en attribuer la paternité à Jean de Meun (p. 200‑201) alors que J.‑M. Fritz l’admet, sur la base d’un examen stylistique précis (p. 217‑218). F. Vielliard poursuit son enquête à travers l’histoire littéraire du xvie siècle, qui garde le souvenir des traductions de Jean de Meun – non sans certaines confusions amenant à lui attribuer indûment la traduction du De arte amandi d’Ovide et du De Regimine principum (p. 205‑206). J.‑M. Fritz, pour sa part, s’attache à montrer que l’activité de traduction, loin d’être secondaire par rapport au Roman de la Rose, en est absolument complémentaire12 ; d’ailleurs « le Roman de la Rose est farci de passages translatés du latin » (p. 217), preuve qu’il n’y a pas pour Jean de Meun de dichotomie entre les deux démarches d’écriture. Toutefois J.‑P. Boudet suggère que ces travaux de traduction pourraient avoir résulté d’une « reconversion forcée, liée aux sympathies avouées de Jean de Meun, dans le Roman, pour certaines thèses contestataires de l’ordre moral et social chrétien » (p. 361). Enfin, notre auteur est incidemment crédité de trois titres : le Testament, le Codicille et le Trésor (p. 190, 212, 362). Or l’attribution de ces poèmes, bien que largement diffusés sous le nom de Jean de Meun, fait aujourd’hui débat13. Le Codicille ne serait autre que Les Sept articles de la foi (parfois intitulés Trésor) de Jean Chapuis (p. 295, 362) ; le Testament est‑il authentique ou apocryphe ? Un dossier pour faire le point sur ces questions épineuses d’attribution aurait été le bienvenu.

11Alors que le mot « escrivain » désignait en ancien français celui qui copie un texte (scriptor dans la terminologie de Bonaventure), le Roman de la Rose (v. 15186, à propos de Salluste) renferme la première occurrence du mot dans son acception moderne, ce qui, selon A. Strubel, « suggère l’idée, plutôt nouvelle en son temps, de la dignité de l’écrivain » (p. 60). Dignité liée à la difficulté de l’entreprise, exprimée dans les vers qui suivent : « […] est mout fort de grant maniere / Metre bien les faiz en escrit » (v. 15190‑15191), et qui n’est plus l’apanage des auctores latins, la complexité narrative du Roman de la Rose en fait foi. Pour J.‑M. Mandosio, il ne fait pas de doute que les contemporains de Jean de Meun le jugeaient « digne de figurer au panthéon des poètes », dans le droit‑fil d’une « tradition ininterrompue depuis l’Antiquité » considérant le Poète comme « un sage à la fois omniscient et doté d’un pouvoir prophétique » (p. 142).

12Mais quel(s) fut (ou furent) le(s) public(s) de Jean de Meun ? « Le brouillage des pistes […] magistral » (p. 58) analysé par A. Strubel semble réserver le Roman de la Rose à un public d’intellectuels capables d’apprécier la subtilité de ses stratégies d’écriture. Pourtant, selon C. J. Mews, « son audience était riche de femmes et d’hommes étrangers au milieu scolaire et universitaire » (p. 136). J.‑M. Fritz estime que Jean de Meun visait deux publics à travers ses traductions : « un public de laïcs dont la connaissance du latin est sommaire et ne permet pas l’accès au texte original, un public de clercs – même “moiennement letré” – pour qui une traduction fidèle constitue un accessus à l’original latin » (p. 216). Peut‑être un bilan sur les possesseurs des manuscrits contenant un ou plusieurs des titres attribués à Jean de Meun permettrait‑il d’entrevoir différentes communautés textuelles – entreprise excédant au demeurant le cadre d’un simple article, vu le nombre de manuscrits conservés.

13Dans l’optique de la réception, la question de l’écriture est nécessairement liée à celle de la lecture14. Plusieurs contributions signalent le rôle des copistes, artisans de la diffusion manuscrite des œuvres de Jean de Meun. Ceux‑ci doivent être considérés à la fois comme des lecteurs (plus ou moins sagaces), comme des metteurs en forme et comme des remanieurs du texte, toutes opérations variables également en fonction des destinataires des manuscrits. Leur travail de rubrication (ainsi que les formules d’incipit et d’explicit) s’efforce de démêler les voix intriquées dans le Roman de la Rose pour en guider la lecture (p. 51‑52) ou pour remodeler la figure de l’auteur (p. 292). Ils interviennent parfois sur le texte même, soit par des ajouts savants (interpolations ovidiennes remarquées par S. Lefèvre dans les manuscrits de la famille B du Roman de la Rose, p. 64‑7015), soit par des modifications qui infléchissent la portée de certains passages (remaniements des chapitres du Jaloux et de Raison dans le manuscrit BnF fr. 1563 du Roman de la Rose étudié par M.‑H. Tesnière, qui y voit « en quelque sorte un travail d’humaniste qui pour la première fois porte sur un texte français » (p. 330). Au fil du temps, la valeur de Jean de Meun est contestée. Hélène Biu signale que dans le manuscrit BnF fr. 810 de L’Apparicion mestre Jehan de Meun d’Honorat Bovet, plusieurs miniatures représentant Jean de Meun ont été dégradées par des lecteurs agacés (p. 294). Au début du xve siècle, les difficultés soulevées par la lecture du Roman de la Rose vont se cristalliser dans la fameuse « querelle » autour de ce roman, dont il faut rappeler qu’il s’agit du premier débat relatif à une œuvre littéraire en français. C. Lucken souligne que le Roman de la Rose est alors perçu comme un tout (p. 86) et c’est en fait sur le seul Jean de Meun que se concentre l’attention des admirateurs et des détracteurs de l’œuvre. Ce débat a pour enjeu l’interprétation et la compréhension de l’intentio auctoris, à une époque où la diversification du lectorat induit, à côté de lecteurs cléricaux rompus aux subtilités du texte, des risques de contresens de la part de lecteurs moins aguerris16.

14Reste que, même contesté, Jean de Meun est perçu comme une autorité. C’est ce statut qui confère à son œuvre la capacité de générer de nouveaux écrits, comme l’explique F. Vielliard (p. 189) : éditions, adaptations, traductions, florilèges, qui à leur tour élargissent le cercle des lecteurs de Jean de Meun.

Une œuvre au miroir des idées & de l’iconographie

15Le xiiie siècle est l’âge des universités et de la scolastique, par conséquent d’un bouillonnement intellectuel dont Jean de Meun fut à la fois le témoin et l’acteur. Plusieurs contributions explorent sa place dans la vie intellectuelle de son temps. C. J. Mews, à travers les questions de la pauvreté et de la chasteté, s’attache à situer Jean de Meun par rapport aux tensions internes à l’Université de Paris. Il fait apparaître, dans le panorama complexe du conflit qui opposa les maîtres séculiers de théologie (soutenus par l’universitas) aux nouveaux ordres mendiants17, la proximité de Jean de Meun avec Guillaume de Saint‑Amour (hostile aux mendiants) et plus largement sa critique sociale de l’hypocrisie, incarnée par les personnages de Faux Semblant (inspiré de quelques vers de Rutebeuf) et de sa compagne Abstinence Contrainte. La dénonciation de l’hypocrisie le rapproche aussi des cisterciens (saint Bernard, Aelred de Rievaulx) et, pour ce qui est de l’amour, de l’éthique du cœur prônée par Héloïse dans une lettre adressée à Pierre Abélard (Jean de Meun est l’un des tout premiers à évoquer leur idylle dans le Roman de la Rose) et par Siger de Brabant, lequel allait être combattu par Thomas d’Aquin et condamné par l’évêque Étienne Tempier en 1277. J.‑M. Mandosio réévalue l’encyclopédisme dont Jean de Meun est souvent crédité (avec le risque digressif que cela implique) : « si de nombreux domaines du savoir sont évoqués par Jean de Meun, il se cantonne sur bien des sujets […] à des lieux communs » (p. 141). Jean n’est pas un véritable encyclopédiste, la visée didactique de son Roman réside ailleurs : ce qu’il appelle « Le miroer aus amoureus18 » expose une « doctrine générale de l’amour » (p. 147 ; la dénomination « érotologie » prête à confusion à cause de la racine erôs) envisagée aux niveaux tant humain que mondain (c’est‑à‑dire universel). Vu la diversité de ses sources, il reste cependant difficile d’unifier le message de Jean de Meun sous un vocable général ; dans le « tableau récapitulatif des divisions de l’érotologie » fourni en conclusion (p. 170‑171), on saisit mal le lien de certains points avec la notion d’amour. J.‑M. Mandosio propose pour finir un tableau de correspondances (p. 173) entre les parties du Roman et les divisions aristotélicienne et stoïcienne de la philosophie (complétées par les arts mécaniques et la théologie). J.‑M. Fritz entrevoit un autre fil conducteur entre le Roman, les traductions d’Abélard et de Boèce : celui de « consolation », au sens philosophique du terme (p. 226‑227). Antoine Calvet se concentre sur les 84 vers du Roman de la Rose relatifs à l’alchimie (v. 16069‑16152) ; il en situe le contenu par rapport aux textes du xiiie siècle concernant cette science occulte et en montre la postérité aux xive et xve siècles (la Fleur d’Alkemie glose le passage alchimique du Roman ; Guglielmo Fabri de Dye nomme Jean de Meun dans son Liber de lapide philosophorum).

16On voit ainsi se dessiner des réseaux intellectuels que la réception de l’œuvre de Jean de Meun va prolonger. La tentative d’Earl Jeffrey Richards pour cerner des « communautés discursives » à partir d’une « analyse stylométrique » (fondée sur des fréquences lexicales) peine cependant à convaincre. Sa méthode est très elliptique : quels sont les « mots‑outils » pris en considération dans l’enquête ? Comment aboutit‑on aux dix communautés discursives présentées ? L’empan chronologique adopté (1180‑1430) n’est‑il pas trop ample pour éclairer spécifiquement les acteurs de la querelle du Roman de la Rose ? Le critique admet le « caractère approximatif de ces résultats » (p. 304) et aboutit à des conclusions évidentes qui font douter de la plus‑value de la méthode d’investigation par rapport aux éminents critiques mobilisés (P.‑Y. Badel, J.‑C. Mühletahler, A. Strubel, p. 309) : « Les rhodophiles se regroupent plus intimement avec les épigones de la Rose que les rhodophobes » (p. 113), certes. Il est probablement plus aisé de se centrer sur un auteur pour examiner en quoi il est redevable à Jean de Meun. Deux études de cas sont proposées. Miren Lacassagne et Thierry Lassabatère examinent les affinités intellectuelles entre Eustache Deschamps (vers 1346‑1405 ou 1406) et Jean de Meun. Indéniablement les deux auteurs ont en commun une forme de satire sociale, une dénonciation de la tyrannie, une critique de la courtoisie (avec des pointes de misogynie), un regret de l’âge d’or associé à un idéal de sobriété heureuse. Des indices d’intertextualité existent donc, mais il faudrait par endroits les relativiser car ces thèmes moraux sont répandus et remontent, entre autres, à « des sources latines communes » (p. 252). Malgré un long développement sur le libre arbitre dans le Roman de la Rose (v. 17063‑17878), « Franc Vouloir » n’y est jamais proprement personnifié19 ; cette personnification n’est donc pas un emprunt au Roman comme indiqué p. 245. On peut ajouter au dossier des poèmes de Deschamps relatifs au couple de Robin et Marion le chant royal CCCXV, qui est clairement une réécriture du Dit de Franc Gontier de Philippe de Vitry. Si Jean de Meun et Deschamps se rejoignent sur l’éloge de la mediocritas, de « l’estat moien », il faut rappeler que cet idéal aristotélicien a été vulgarisé par la traduction de la Politique par Nicole Oresme en 1372 et que l’éloge de la vie simple s’inscrit dans la mode de la matière pastorale20. Quant à L’Apparicion mestre Jehan de Meun, c’est un clair hommage d’Honorat Bovet qui, selon H. Biu, convoque moins le Roman de la Rose que le Testament (p. 279). Bovet a retenu de son maître l’image d’« un moraliste sarcastique » (p. 282) mais il s’emploie à en lisser les « aspérités les plus saillantes » pour œuvrer à « une réhabilitation de Jean de Meun au moment où se font sentir de premières crispations autour de son œuvre maîtresse » (p. 291).

17Enfin, les images sont douées, comme le rappelle Élodie Gidoin, d’une « fonction herméneutique » (p. 346) qui invite à considérer l’iconographie des œuvres de Jean de Meun comme un témoignage de lecture interprétative. M.‑H. Tesnière indique que le cycle iconographique du manuscrit BnF fr. 1563, original et cohérent, « illustre exclusivement l’art d’aimer » et « s’accorde […] parfaitement avec la manière dont Pierre Col comprenait la continuation de Jean de Meun » (p. 332), dans une optique rhodophile donc. É. Gidoin s’intéresse au manuscrit Douce 195 de la Bodleian Library d’Oxford, enluminé par Robinet Testard, qui travailla pour Charles d’Angoulême à partir de 1484, puis pour Louise de Savoie. Parmi les 125 miniatures du cycle iconographique, elle sélectionne quelques scènes : les castrations de Saturne et d’Origène, l’âge d’or, le mari jaloux. Les castrations, rarement illustrées, sont explicitement montrées, en accord avec la crudité du texte qui emploie à plusieurs reprises le mot « couilles » ; toutefois la senefiance éthique, différente de l’une à l’autre scène, se déduit mieux du texte que de l’image focalisée sur l’acte castrateur. L’âge d’or est dépeint de manière méliorative, suivant un parti‑pris esthétisant (on peut cependant s’interroger sur le critère du « beau » revendiqué p. 354 pour analyser l’image). Au contraire, la méchanceté du mari jaloux est soulignée par le contraste ménagé avec sa femme, victime « calme et docile » (p. 355) ; contraste aussi avec le remanieur du BnF fr. 1563 qui atténue la violence du Jaloux dans l’étude de M.‑H. Tesnière. Quant aux miniatures liminaires des deux manuscrits (BnF fr. 810 et 811) de L’Apparicion mestre Jehan de Meun, elles représentent Jean de Meun « avec tous les attributs d’une figure de savoir » (p. 273) et suggèrent, plus que le texte, que l’apparition du maître au Prieur procède « moins […] d’un rêve assoupi que d’un état de conscience tourné vers la méditation » (p. 271).

18Somme toute, on aperçoit sous différents angles la riche contribution de Jean de Meun à la « culture médiévale » (pour reprendre le titre de l’ouvrage). Mais le sous‑titre n’est pas totalement honoré dans la mesure où l’on ne trouve pas de développement sur le droit. L’observation des manuscrits est une entreprise au long cours, loin d’être terminée : outre les enluminures du Roman de la Rose (les trois quarts des 325 manuscrits actuellement répertoriés sont illustrés)21, une enquête plus systématique sur les titres avec lesquels voisinent les textes de Jean de Meun22 serait susceptible de manifester des logiques associatives permettant de mieux comprendre comment les œuvres de notre auteur étaient perçues à la fin du Moyen Âge.


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19Un cahier de vingt planches couleur et une « bibliographie indicative » (p. 366‑370) complètent ce volume. Comme l’indiquent les directeurs d’ouvrage, cette sélection bibliographique peut aisément être complétée grâce au site ARLIMA (Archives de littérature du Moyen Âge) et aux bibliographies spécialisées signalées p. 366. Malgré l’avertissement liminaire (p. 20), on peut regretter que le Roman de la Rose ne soit pas uniformément cité d’après la même édition alors que la numérotation des vers varie entre les éditions (établies sur des manuscrits différents) ; un tableau de concordances23 entre les éditions Lecoy, Poirion et Strubel aurait facilité le repérage dans le texte. Un index des noms et des œuvres aurait également été le bienvenu, étant donné la grande variété de références convoquées au fil des articles.

20La lecture de ce volume confronte le lecteur à une profusion d’informations et de pistes d’interprétation, un peu dans l’esprit de la concordia discors revendiquée par Jean de Meun lui‑même : « Ainsi va des contraires choses : / Les unes sont des autres gloses ; / Et qui l’une en veult defenir, / De l’autre li doit souvenir » (v. 21577‑21580). C’est un ouvrage dense, qui revisite plusieurs travaux critiques antérieurs ; pour cette raison, il s’adresse plutôt à un public de spécialistes (le néophyte risquerait de se perdre dans le maquis des allusions et des références savantes). À travers l’exemple de Jean de Meun, on vérifie la subtilité des stratégies d’écriture mises en œuvre – s’il est encore besoin de combattre le préjugé moderniste d’une littérature médiévale primaire24. Premier ouvrage d’ensemble sur Jean de Meun, ce ne devrait pas être le dernier : maintes hypothèses restent ouvertes et, de l’aveu même des directeurs d’ouvrage (p. 10), le Roman de la Rose s’y taille la part du lion. On ne peut donc que souhaiter une poursuite des recherches sur et autour de Jean de Meun.