Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2019
Février 2019 (volume 20, numéro 2)
titre article
Christophe Premat

L´émergence problématique de la francophonie littéraire 

Ferroudja Allouache, Archéologie du texte littéraire dit « francophone », 1921‑1970, Paris : Classiques Garnier, coll. « Bibliothèques francophones », 2018, EAN 9782406072546.

1Pour celui qui s’intéresse à la fabrication du texte littéraire, l’ouvrage de Ferroudja Allouache est un vrai bonheur. La fabrication du texte littéraire n’est pas à confondre avec sa rédaction ni sa conception matérielle, mais sa légitimation et sa réception. En s´appuyant sur les théories du système littéraire élaborées par Bourdieu1, l’auteure s’intéresse à la manière dont les premières œuvres dites francophones sont préfacées et critiquées. L’analyse de ces paratextes est déterminante dans la construction d´une littérature francophone. F. Allouache commence par évaluer l´ambiguïté de l´expression « littérature francophone ». Il est ainsi possible de se référer à la primauté de la langue en réunissant sous ce syntagme toutes les littératures d´expression française, ce qui a l´inconvénient de donner une place centrale à la langue dans la conception d´une identité nationale. Ou alors la littérature francophone est prise dans le contexte géopolitique des indépendances dans les années 1960, le terme de « francophonie » étant de facto liée à la tentative de construire une coopération politique autour de la langue et de la culture françaises. « La francophonie n´est pas totalement parvenue à une autonomie littéraire, c´est‑à‑dire à se constituer en champ même si elle a absorbé les multiples dénominations qui ont eu lieu avant son avènement et qu´elle tend, depuis la fin des années 1990, vers une francophonie littéraire, voire vers une “théorie postcoloniale” » (p. 29). D´emblée, l´auteure déconstruit cette notion qui est à la fois institutionnelle et littéraire et qui se niche au cœur des systèmes littéraires au service d´un discours dominant. La question qui se pose est de savoir si la francophonie peut devenir une catégorie dépassionnée et relativement objective pour l´évaluation des systèmes littéraires. C´est pour cette raison que l´auteure entreprend une « archéologie2 » au sens foucaldien pour comprendre la genèse d´un discours qui se greffe sur cette notion et qui pose une délimitation entre les auteurs dignes d´être reconnus dans ce système et les autres. Il importe pour cela de choisir une méthodologie portant sur les paratextes invitant à découvrir de nouvelles œuvres. Dans ce cas, il ne s´agit pas de paratextes auctoriaux, mais bien de commentaires et d´introductions rédigés par des écrivains reconnus dans l´espace public français3, c´est‑à‑dire des écrivains du centre.

2L´intérêt de travailler sur les préfaces et les anthologies est de révéler les perceptions d´œuvres d´écrivains appartenant aux peuples colonisés. Selon le positionnement des préfaciers et des critiques, le texte francophone est plus ou moins accepté et parfois adapté au système de normes de l´époque. L´ouvrage de F. Allouache est précieux en ce qu´il articule la tension entre l´adoubement colonial de certaines œuvres déjà postcoloniales qui tranchent par leur style et les œuvres qui confortent une forme d´exotisme colonial niant l´Autre sous sa dimension socio‑historique. En d´autres termes, la francophonie est souvent perçue comme une manière de reconnaître les périphéries (littératures des peuples anciennement colonisés) à partir des critères du centre. F. Allouache s´intéresse plus particulièrement à la période 1921‑1970 soit celle qui précède l´officialisation de la Francophonie officielle avec le traité de Niamey du 20 mars 1970 créant l´Agence pour la Coopération Culturelle et Technique, l´ACCT (p. 368).

L´invisibilité littéraire ou le moment 1921‑1946

3La période 1921‑1946 est avant tout marquée par une absence remarquée des écrivains francophones dans les revues littéraires françaises. Le terme « francophone » est rarement utilisé et les écrivains des périphéries coloniales ont très peu de chances d´attirer l´attention des éditeurs français (p. 44). Dans le même temps, la négritude pose dans les années 1930 les jalons d´une résistance à l´emprise coloniale et à la dévalorisation des peuples colonisés :

 La faible présence des écrits des intellectuels sous domination, leur difficile circulation dans l´espace littéraire s´expliquent par le contexte politique et idéologique dont la mainmise sur le champ littéraire est permanente (p. 55).

4L´auteure indique que la littérature est également un moyen de renforcer la domination intellectuelle de la nation colonisatrice. En effet, le contexte historico‑culturel est prédominant dans cette tutelle imaginaire de la littérature française. Une des caractéristiques de cette domination est l´appropriation de certains auteurs étrangers qui ont écrit en français et qui ainsi ont été intégrés au répertoire littéraire hexagonal. En l´occurrence, l´assimilation des auteurs non hexagonaux équivaut à leur naturalisation. « Pour peu que le lecteur n´y prêtât attention, Béguin, Abichared, Ionesco, Beckett, Cioran, et tant d´autres sont totalement naturalisés, donc passent inaperçus » (p. 56). L´invisibilité des auteurs colonisés tient dans le fait que les revues littéraires françaises fassent la part belle aux auteurs européens francophones, renforçant le caractère blanc de la littérature francophone émergente. Les rares auteurs préfaciers qui s´intéressent aux auteurs colonisés le font dans une certaine condescendance avec cette idée de comprendre l´esprit dit africain (p. 64). L´auteur sénégalais Ousmane Socé retient l´attention de certains critiques français également parce qu´il met en scène des personnages admirant d´une certaine manière la « scénographie coloniale » (p. 68). L´auteur dahoméen Paul Hazoumé est loué dans la même perspective comme si finalement ces auteurs justifiaient le travail de colonisation qui se traduisait par une fécondité littéraire et intellectuelle (p. 70). Les préfaciers Bloch, Delavignette et Hardy révèlent d´une certaine manière une littérature colonisée qui s´intègre et justifie le colonialisme. « Si les préfaciers sont dans une paternité sans fraternité, c´est qu´en tant que pair et père, ils hiérarchisent des rapports de pouvoir et de classe, rapports qui empêchent que s´inverse l´ordre établi pour que la paternité devienne fraternité » (p. 73). Les auteurs Bakary Diallo, Ousmane Socé et Paul Hazoumé ne sont reconnus que comme membres de cette communauté intégrée, leur situation historique et culturelle est gommée. « Les ”recevants” sont perçus comme ne possédant rien. C´est le cas des premiers romanciers africains » (p. 73).

5C´est grâce à la révolution de la négritude et à la libération surréaliste que des écrivains préfaciers remettent en cause les catégories coloniales qui sont à la source de cette invisibilisation des romanciers africains. Le poète Desnos s’inscrit dans cette lignée et rejoint la dénonciation opérée par le poète guyanais Damas. Breton est en Martinique en 1941 et découvre le refus de la colonisation française avec le cri de la négritude porté par Aimé Césaire. S´ensuit un jeu avec la censure où des écrivains comme Zobel et Damas ont pu porter un regard historique et culturel précis sur le colonialisme y compris dans ses composantes littéraires :

Damas et Zobel sont déjà pré‑post‑coloniaux. Ils rompent définitivement avec les discours préfaciels des ethnologues qui fabriquent une destinée a‑généalogique, hors du temps colonial pour ceux qui se sont accaparé le langage du dominant. C´est de l´intérieur du système qu´ils subvertissent la fiction nationale (p. 84).

6Dans la démarche généalogique, F. Allouache remonte au geste inaugural de cette littérature transgressive avec Batouala de Maran qui est publié en 1921. Pour les journalistes français des années 1920, Maran constituait une anomalie puisque dans le contexte colonial, Maran en tant qu´écrivain « nègre » (p. 89) s´était hissé à la hauteur des plus grands écrivains français en montrant qu´il possédait parfaitement les références culturelles dominantes. Sa critique du colonialisme est refusée par l´immense majorité des journalistes sauf quelques cas exceptionnels comme Henri de Régnier du Figaro qui saluait les talents proprement littéraires de l´écrivain (p. 94). D´autres critiques s´empressaient de classer René Maran parmi les écrivains primitifs (p. 100), il était même pour certains l´illustration d´un écrivain nègre en proie à l´usage de l´émotion.

On prête quelques qualités à ce nègre particulier, comme « le talent d´écrire » cependant obtenu grâce à ses professeurs bordelais, mais le raisonnement appartient au seul blanc, européen, dominateur, bienfaiteur (p. 103).

7Maran disposait d´une esthétique d´avant‑garde qui déroutait les critiques de son temps, l´archéologie du discours permet in fine de reconnaître et d´évaluer ce style à sa juste mesure (p. 112).

L´espace littéraire colonial

8L´espace littéraire colonial se caractérise par la reconnaissance exclusive des écrivains indigènes ayant fait allégeance à la nation‑mère. C´est le cas des Algérianistes au tournant des années 1920‑1930 qui glorifient l´expérience de l´assimilation à l´espace littéraire français (p. 115). L´Algérie française constitue dans ce cadre une régénération de la littérature française comme si le centre se revigorait dans ses périphéries (p. 120). L´écrivain Gabriel Audisio, dans ce contexte, a présenté des auteurs méditerranéens qui pouvaient s´intégrer à la sphère littéraire française. Il ne s´agit pas de mépriser ni de refouler les origines et le contexte historique et culturel des écrivains, mais de contribuer à les faire reconnaître (p. 127). L´Algérie littéraire révèle ce climat littéraire français revivifié, le centre refuse à la périphérie la capacité à avoir une production propre en dehors d´un cadre littéraire français comme le pense l´écrivain Kateb (p. 131).

9F. Allouache s´intéresse plus particulièrement à la posture paradoxale du poète Jean Amrouche (p. 133) qui est presque malgré lui une figure de la transition. Ce dernier a tenté de s´assimiler en accédant à une reconnaissance via d´autres écrivains français, mais il a toujours été exclu de la scène nationale comme s´il était illégitime en quelque sorte. Bien qu´il ait développé un réseau d´éditeurs, d´écrivains et de critiques et qu´il disposât d´amitiés solides, le refoulement de son identité colonisée n´a pas abouti à sa meilleure intégration dans le champ littéraire français. Schlumberger confiait à Gide qu´Amrouche ne pourrait jamais s´assimiler, ce qui prouve cette fermeture du système littéraire des dominants. Cette exclusion altère la posture de Jean Amrouche qui réévalue par la suite son positionnement politique en soutenant davantage l´autonomie de l´Algérie et en embrassant le courant de la négritude. « La négritude lui renvoie l´image du ‘bicot’, figure du rejet, stigmate marqué au fer rouge, assignant le poète à résidence » (p. 147). L´amitié avec Gide est ambiguë, elle trahit des jeux de positionnement au sein du champ littéraire entre les revues, jeux révélés par l´étude des correspondances. En dirigeant L´Arche, Jean Amrouche a su capter une partie des écrivains qui provenaient du centre, il a pu jouer un rôle dans le contact entre le centre et les périphéries. Alors qu´il est ramené à un écrivain algérien par le champ littéraire français, sa position entre deux littératures montre la difficulté à concevoir une littérature francophone articulant les périphéries entre elles. Au moment des premières indépendances, l´espace littéraire demeure largement colonial d´où l´importance d´auteurs critiques qui sont les passeurs d´une littérature francophone résistant à cette invisibilisation. La revue Présence africaine fondée par Alioune Diop a permis avec la parole des grands écrivains comme Sartre, Camus et Gide de faire connaître des auteurs comme Fanon, Senghor et Memmi (p. 165).

L´enjeu des anthologies au sortir de la Seconde Guerre mondiale

10Dans les années 1947‑1948, la sœur de Jean Amrouche, Marguerite Taos Amrouche est frappée du sceau de l´invisibilisation (p. 169) tout comme la romancière martiniquaise Mayotte Capécia qui a pu être connue grâce à la préface de Fanon (p. 177). Maran l´a défendue car elle reflétait ses propres difficultés à surmonter les positions du champ littéraire français (p. 178). F. Allouache évoque les trois phases successives de la production d´anthologies de littérature noire définies par Emmanuel Fraisse, l´Anthologie nègre de Cendrars en 1921, l´Anthologie de la nouvelle poésie nègre et malgache de langue française de Senghor en 1948 et à partir des années 1970 les anthologies des universitaires (p. 179). Damas et Senghor ont contribué à la reconnaissance d´une production africaine littéraire en dehors du cadre hexagonal. Les anthologies sont un moment particulier des discours sur la littérature, elles font connaître et classer les auteurs en les faisant appartenir à un genre. Senghor est un auteur paradoxal qui montre comment un courant nègre s´est emparé de la langue française pour développer une littérature nouvelle. Peut‑être que dans la généalogie de ce discours sur la littérature africaine francophone, il aurait été utile de se référer à la distinction opérée par François Provenzano entre la francophonie et la francodoxie, à savoir une croyance en la valeur universelle de la culture française4. De notre point de vue, Senghor, de par son éducation coloniale, est tenté par un discours idéologique sur la langue française, une reconstruction idéalisée des relations entre langues vernaculaires et la langue française qui se trouve investie de son rôle véhiculaire5. Le texte de 1962 paru dans la revue Esprit, « Le français, langue de culture » constitue alors l´un des discours francodoxes de référence, un discours énoncé par la périphérie qui explique d´ailleurs en quoi Senghor était la figure incontournable de la construction de la francophonie institutionnelle.

11La revue Présence africaine d´Alioune Diop a joué un rôle central non seulement dans la reconnaissance des périphéries, mais dans la remise en cause de la centralité coloniale. S´inscrivant dans les pas de revues antérieures comme Légitime défense et Tropiques en Martinique, L´Étudiant noir et La Revue du Monde Noir à Paris, Présence africaine a été un point d´appui pour faire découvrir des écrivains noirs (p. 197).

Le pari d´Alioune Diop est donc réussi : Présence africaine devient une tribune littéraire, le lieu d´une réflexion poétique (rôle de la littérature et de l´artiste noir, existence d´une littérature nationale), un organe politique et une maison d´édition qui promeut de jeunes talents inconnus à ce moment‑là dans l´univers littéraire hexagonal (p. 202).

12En outre, Senghor, Césaire et Alioune Diop ont préfacé entre 1951 et 1970 plusieurs ouvrages pour révéler une nouvelle élite noire. La reconnaissance de ces écrivains noirs a bénéficié d´une voix intellectuelle importante, celle de Sartre avec sa préface « Orphée Noir » à l´Anthologie de la nouvelle poésie nègre et malgache de la langue française (1948) de Senghor (p. 211). Si la négritude prolonge la théorie existentialiste, Sartre déconstruit avec brio la pensée coloniale au risque d´essentialiser l´esthétique des écrivains noirs francophones : « Sartre pense que le français a contaminé le monde de la négritude et qu´il est inepte à rendre intelligible la pensée de la négritude » (p. 226). Pour Sartre, la langue porte en elle‑même les catégories d´une pensée blanche qui ne peut exprimer la douleur et la vérité de la négritude. Cette préface porte une dénonciation très forte pour permettre à cette littérature d´exister dans le centre.

13C´est à la faveur d´un discours critique que cette littérature commence progressivement à être reconnue en France. Les années 1950 sont un tournant dans la visibilité de la littérature francophone avec la critique des guerres coloniales et en particulier la guerre d´Algérie. Mohammed Dib fait partie de ces écrivains dénonçant la manière dont l´histoire et la littérature algériennes ont été présentées (p. 238). Kateb Yacine est l´autre écrivain qui montre comment le conflit algérien a permis de s´intéresser à la littérature algérienne pour contredire le discours colonial qui s´est approprié le passé de ce pays (p. 256‑257). « Entre 1958 et 1961, le nombre d´auteurs maghrébins dans les revues françaises se multiplie » (p. 280). La réception du roman Nedjma de Kateb Yacine dans les années 1956‑1957 traduit un décalage entre les revues hexagonales qui ont des difficultés à reconsidérer l´histoire algérienne en dehors de l´influence de la France et le genre romanesque émergent en Algérie qui bouscule les canons esthétiques traditionnels (p. 281). Memmi a théorisé l´acte de résistance à la violence coloniale en dénonçant la rhétorique coloniale et en posant le problème du bilinguisme colonial (p. 266) qui contraint les écrivains à utiliser la langue du colon pour pouvoir toucher un autre public et gagner une nouvelle légitimité. Au début des années 1960, le débat intellectuel en France donne une visibilité à ces littératures au moment où le monde est traversé par des fractures géopolitiques majeures (p. 272).

14L´engagement de Sartre au sein des Temps Modernes et dans ses préfaces a permis également de révéler le discours de Frantz Fanon qui montre comment le colonialisme a introduit un sentiment d´auto‑dévalorisation dans la psychologie des colonisés. Comme préfacier, Sartre va jusqu´à paraphraser et à gloser ce qu´écrit Fanon comme si la préface s´effaçait derrière la vigueur du texte (p. 290). Même si Sartre dispose d´un éthos critique contesté au sein du champ intellectuel français, il impose des écrivains et des théoriciens anticolonialistes qui vont être discutés.

La fin des guerres coloniales & la fabrication d´une littérature francophone

15Si les années 1950‑1962 sont marquées par la visibilité de la littérature des colonisés et un débat intellectuel sur les questions coloniales, la fabrication de la littérature francophone se renforce dans les années 1960 avec l´utilisation de la langue du colon dans les nouvelles littératures nationales de pays libérés du joug colonial. La langue française sert de socle à la création littéraire dans ces nouveaux espaces comme c´est le cas au Liban et en Égypte (p. 312). À Beyrouth par exemple, la fondation de l´université laïque en 1944 a permis de former une génération d´écrivains francophones à l´instar de « Robert Solé, Amin Maalouf, Naïm Kattan, Robert Abirached, Salah Stétié » (p. 312). Le risque serait qu´au lendemain des indépendances, la parole des écrivains soit uniquement interprétée de manière politique comme si les écrivains des pays décolonisés avaient à assumer une nouvelle responsabilité dans leurs écrits. Glissant et Dib ont refusé ce piège en continuant à innover sur le plan esthétique. Mohammed Dib, qui passe pour l´un des plus grands écrivains de la littérature algérienne, a pu bénéficier de davantage de visibilité grâce à la reconnaissance d´Aragon. Contrairement aux autres préfaciers, Aragon ne se lance pas dans une interprétation politique de l´œuvre de Mohammed Dib, il s´intéresse exclusivement à sa poésie. En outre, la critique française a salué le style de Mohammed Dib avec toujours la tentation de le ramener à une tradition littéraire française. En réalité, la domination se déplace du champ politique vers le champ littéraire. Les anthologies de Memmi et de Sainville viennent traduire le sentiment d´une histoire littéraire décolonisée.

En 1963 et 1964 sont publiées, dans la même maison d´édition, Présence africaine, l´Anthologie de la littérature négro‑africaine. Romanciers et conteurs de Sainville et l´Anthologie des écrivains maghrébins d´expression française de Memmi (p. 340).

16Comme toute anthologie, il y a des choix et des classements opérés, mais ces anthologies reposent sur une critique radicale du colonialisme et de l´esclavage (p. 342). Kesteloot propose pour sa part une « archéologisation des textes produits durant la période coloniale et la théorisation de l´esthétique négro‑africaine » (p. 350). Viatte et Tougas s´intéressent comme universitaires à la littérature francophone en la périodisant et en la classant de manière géographique. La fin de l´ouvrage de F. Allouache est consacrée à la manière dont les universitaires se saisissent de la littérature francophone en la consolidant comme domaine de recherche grâce à des anthologies publiées sur ces écrivains (p. 379). Ces critiques s´intéressent à des écrivains qui introduisent des ruptures dans l´usage de la langue française comme l´écrivain ivoirien Kourouma avec son ouvrage majeur, Les Soleils des indépendances (p. 412). L´hybridation des langues vernaculaires comme c´est le cas avec le malinké et le français pour Kourouma suscite quelques résistances du côté des éditeurs et des critiques. Dans le même temps, la critique hexagonale adoube Kourouma comme un écrivain français parce qu´il connaît le patrimoine littéraire français. C´est ce paradoxe qui explique l´évolution de la littérature francophone à la fin des années 1960.


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17L´ouvrage de Ferroudja Allouache apporte une contribution fondamentale à l´histoire de la réception française des littératures francophones car il montre comment les littératures périphériques ont été peu à peu rendues visibles par la critique hexagonale de manière très inégale. Si certains auteurs ont été précurseurs de la critique coloniale, les écrivains noirs francophones ont eu besoin de relais via des anthologies et des préfaces pour atteindre un autre public et être présentés en France. Les revues comme Présence africaine furent des lieux centraux dans la circulation de ces littératures permettant un travail éditorial conséquent pour faire figurer ces écrivains sur la scène littéraire française. F. Allouache ouvre de sérieuses perspectives de recherche sur la littérature francophone actuelle en rappelant que les paradigmes postcoloniaux sont adaptés même s´ils ne doivent pas occulter le caractère dialectique des classements antérieurs des écrivains francophones naviguant entre marginalisation et consécration. En l´occurrence, ces travaux rejoignent les préoccupations d´Élise Duclos qui travaille sur les systèmes de légitimation des grands auteurs au sein de la littérature mondiale6. Certes, il y a encore une paternité avec fraternité dans la littérature francophone contemporaine qui est peut‑être un prélude à une nouvelle forme de fraternité ou peut‑être une amitié au sens où l´entend Derrida7, c´est-à-dire un tissage de relations au sein de littératures qui entrent dans une résonance intertextuelle plutôt que dans des filiations et une généalogie parfois difficiles à établir.