Fabula-LhT
ISSN 2100-0689

Fabula-LhT n° 3
Complications de texte : les microlectures
Marc Escola

Microlectures : complications de texte. Présentation

DOI : 10.58282/lht.912

« Le vœu de myopie »

1Serait-ce donc là ce que nous avons eu de meilleur ?

2Un simple parcours des « classiques » de la bibliothèque métatextuelle du dernier demi-siècle révèle la permanence d’une pratique de « lecture rapprochée » où se sont illustrés de rigoureux interprètes qui se trouvent tous avoir fait vœu de myopie. Qu’on en juge par ces quelques noms : Erich Auerbach pour Mimèsis, Jean-Pierre Richard dans la quasi-totalité de ses essais, le Roland Barthes de S/Z au moins, le « premier » Jacques Derrida ou Paul de Man après lui, Louis Marin pour l’ensemble de son œuvre, Michel Charles dans Rhétorique de la lecture comme dans Introduction à l’étude des textes et pour son « sens du détail1 », Michael Riffaterre sur tous les fronts, Leo Spitzer pour les Études de style, Philippe Lejeune pour ses analyses de divers « pactes autobiographiques », Tzvetan Todorov, Michel Foucault ou Michel Serres à leurs heures, Roman Jakobson et Claude Lévi-Strauss par amour des chats… Laissons le palmarès grand ouvert, et ce panthéon dans le désordre qui sied aux bibliothèques les plus fréquentées.

3Regardera-t-on le catalogue comme un peu nostalgique, en soulignant que la plupart des références ainsi convoquées tiennent dans les seules décennies 1970 et 1980, et que ce geste critique, s’il survit outre-Atlantique sous le nom de close reading, n’est plus guère en usage dans la production française actuelle ?

4Voire. Les contributions réunies dans le présent numéro de Fabula-LHT suggèrent tout le contraire : qu’en s’accommodant d’une sorte de myopie au second degré, on peut regarder ces pratiques de lecture rapprochée comme un genrepérenne au sein de l’ensemble des discours métatextuels. On nommera « microlecture » cette façon de lire, par manière d’hommage à l’un des titres de Jean-Pierre Richard – lequel définissait ainsi le geste d’analyse qui commande ses Microlectures :

Microlectures : petites lectures ? lectures du petit ? Les deux choses à la fois sans doute […] Ce titre voudrait indiquer, en tout cas, que […] ces lectures opèrent comme un changement d’échelle. […] La lecture n’y est plus de l’ordre d’un parcours, ni d’un survol : elle relève plutôt d’une insistance, d’une lenteur, d’un vœu de myopie. Elle fait confiance au détail, ce grain du texte. Elle restreint l’espace de son sol, ou, comme on dit en tauromachie, de son terrain […]2.

5La métaphore tauromachique, reprise en connaissance de cause à Michel Leiris, dit assez qu’une telle lecture tient du corps à corps avec le texte, qu’elle « cite » au sens tauromachique toujours, au risque donc du détail : quelle est alors la vertu de cette patience, et pourquoi faudrait-il qu’elle soit « passée de mode » ?

6Jean-Pierre Richard formulait encore en ces termes le projet de ses Microlectures :

Déceler en somme, dans la successivité la plus exacte du texte les forces génératrices d’une forme, et de sa rupture, c’est-à-dire de son passage continuel en d’autres formes, elles-mêmes liées à toute une suite attendue, tout un horizon désiré (désiré/souvenu) du sens : tel était le projet de ces lectures. Il me vouait, on le voit bien, aux scrupules d’une minutie, à l’attrait soutenu d’une petitesse, fût-elle labile, fuyante, et comme toujours déportée hors d’elle-même. Mais le petit n’est-t-il pas quelquefois le plus précieux ? […] À partir de cette minimité même, de sa fragilité et de son détachement, voire de sa fuite, ou de son manque (pour nous, l’écriture ?), nous savons bien que tout peut-être dit3.

7On ne saurait mieux dire le pari de toute microlecture : comme le petit pan de mur jaune du tableau de Vermeer pour Bergotte ou le chat de l’abbé Seguin pour le Roland Barthes de la Préface à la Vie de Rancé, la page isolée constitue, pour le lecteur soucieux du détail, « toute la littérature ». C’est aux fondements théoriques d’un tel pari que s’attache pour nous F.Pennanech en confrontant les présupposés méthodologiques de deux livres majeurs de J.-P. Richard (Microlectures et Pages paysages) qu’on peut regarder comme un exact diptyque : « si l’objet de la lecture se veut restreint à un échelle minimale, l’opération de lecture elle-même paraît d’emblée marquée du sceau de la totalisation. S’il n’est jamais question de saturer l’horizon de la compréhension des textes commentés, du moins s’agit-il de balayer l’ensemble des niveaux d’interprétation possibles pour ces objets. » Le vœu de myopie s’accommode du désir de totalité.

8De Jean-Pierre Richard comme de Michel Charles qui ont régulièrement manifesté leur souci de la méthode, il sera souvent question dans les articles ici réunis qui plaident solidairement pour la permanence et la singularité du « vœu de myopie » critique.

9Der liebe Gott steckt im Detail : « Le bon Dieu niche dans les détails », disait déjà Abi Warbug dans une formule souvent citée. On ne voit pas qu’il ait depuis lors élu domicile ailleurs.


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10Permanence : observons d’abord que les institutions scolaire et universitaire, où prévaut encore « l’explication de texte » comme exercice d’évaluation, n’ont jamais cessé d’enseigner le souci du détail et la lecture rapprochée en accordant de facto un privilège pédagogique aux formes brèves et « morceaux choisis » – sans vraiment théoriser la différence de régime ou de statut entre la lecture cursive d’une œuvre complète et l’arrêt sur extrait qui postule une relecture : « expliquer », c’est relire un fragment réputé autonome ; soulignons au passage que les extraits qui se prêtent le mieux à une analyse de détail ne sont pas toujours ceux qu’apprécie une première lecture, et l’on sait ce qu’il advient parfois, pour un lecteur pressé, des descriptions de Balzac ou Flaubert, des digressions de Proust ou Tolstoï.

11Les usages académiques ne suffisent toutefois pas à expliquer la célébrité durablement acquise par les interprétations précédemment citées, dont on veut croire qu’elles ne relèvent pas aujourd’hui d’une culture seulement érudite : le fait est qu’à telle ou telle page du « canon » littéraire se trouve désormais attaché le nom de tel ou tel interprète. Qu’on entérine l’interprétation ou qu’on s’attache à la discuter, nul n’est censé ignorer que tel ou tel épisode du livre I des Confessions de Rousseau a déjà fait l’objet d’une analyse de Philippe Lejeune (« le peigne cassé » dans Poétique, 25, 1976 ; « la fessée de Mlle Lambercier » dans Le Pacte autobiographique, 1975) ; que le prologue de Gargantua se trouve de part en part interprété par Michel Charles dans Rhétorique de la lecture et celui du Quart-Livre dans Introduction à l’étude des textes ; qu’on dispose pour le seul essai « Des Coches » de Montaigne de trois microlectures au moins d’inspiration différente : par Michel Butor (Essai sur les Essais), J. Starobinski (Montaigne en mouvement) et Michel Charles encore (Introduction à l’étude des textes) ; que le « Songe » de Du Bellay ou le poème « Écrit sur une vitre flamande » de Hugo figurent en bonne place dans La Production du texte de Michael Riffaterre, et « Le Rossignol » de Verlaine ou telle Illumination de Rimbaud (« Bottom ») dans Sémiotique de la poésie du même (?) Riffaterre; et l’on ne saurait faire comme si Louis Marin n’avait jamais donné lecture de la fable « Le Pouvoir des fables » de La Fontaine, du conte « Le Chat botté » de Perrault ou des « pensées » de Pascal sur justice et force.

12Il est en outre assez remarquable, sur ces quelques exemples, que le commentaire rapproché puisse être aussi le lieu où s’inventent tout à la fois une méthode de lecture et une théorie : une « poétique de l’aveu » avec Philippe Lejeune, une théorie de l’intertextualité avec Michael Riffaterre, une « rhétorique du commentaire » avec Michel Charles, une théorie des signes politiques et « fictions » du pouvoir avec Louis Marin… Nombre de théoriciens des dernières décennies – à la notable exception de Gérard Genette « brouillé de longue date » (après le premier volume des Figures) avec l’exercice même du commentaire – ont été d’abord, c’est-à-dire en même temps, des microlecteurs : s’il n’est de théorie que du général et de critique que du singulier, force est de reconnaître que les microlectures ont été régulièrement l’occasion de déplacer la ligne de partage entre poétique et herméneutique, ou si l’on préfère entre théorie et critique littéraire. La « rencontre » mériterait plus ample réflexion, pour le coup théorique : quant aux exemples cités – on pourrait en allonger aisément mais non indéfiniment la liste – il faudrait au moins se demander si la page (de Rousseau, de Pascal, etc.) vient valider méthodiquement une théorie (du sujet, du politique, etc.), ou à l’inverse si la théorie « naît » de l’examen de la page ; le fait est que la pensée théologico-politique de Louis Marin s’énonce en termes pascaliens ailleurs que dans ses commentaires de textes de Pascal, que les travaux de Philippe Lejeune ont fait du livre I des Confessions le parangon des autobiographies postérieures, et que les propositions théoriques de Michel Charles quant à l’herméneutique des textes sont de loin en loin entés sur les mêmes fragments de Rabelais et Montaigne.

13Cette permanence s’atteste aussi depuis plus de trente ans dans la revue Poétique, dirigée comme on sait par le même Michel Charles : de trimestre en trimestre, chaque livraison nous vaut sa moisson de microlectures, où l’énoncé d’une (ou plusieurs) proposition(s) théorique(s) s’accompagne de sa mise à l’épreuve dans la lecture d’une page isolée, plus rarement d’une œuvre complète. Pour certains auteurs canoniques, les index régulièrement délivrés offrent à qui veut « microlire » l’équivalent d’un ouvrage dont les chapitres sont autant d’essais autonomes signés de noms différents mais qui ont en partage le même souci du détail : pas moins d’une quinzaine articles désormais pour Baudelaire ou Flaubert, une dizaine pour Mallarmé – et huit microlectures de fables de La Fontaine au moins, qu’Arnaud Welfringer se propose ici de mettre en série pour tenter de cerner l’unité d’une « pratique critique » ou de ce « sous-genre critique » que constitue « l’explication de fable », et statuer sur la question de l’interprétation des apologues (qu’est-ce au juste qu’interpréter un texte dont la lettre même, moralité oblige, recèle déjà une interprétation ?).

14À l’inverse, on doit s’étonner, avec Laure Depretto, de l’absence de Mme de Sévigné non seulement des index de Poétique mais de ceux des autres grandes revues susceptibles d’accueillir des lectures détaillées : « tous les textes ne seraient-ils pas égaux devant les microlectures ? » ; brièveté, pittoresque, sens de la scène détachée ou de l’anecdote isolée, jeux intertextuels : les lettres de la marquise ont a priori tout pour séduire les microlecteurs. Comment comprendre que la critique sévignéenne ne se soit guère adonnée à la pratique de « l’explication de texte », alors même que les lettres les plus fameuses font régulièrement l’objet de « sujets » d’examens oraux ? On verra ici même, toujours avec Laure Depretto, que la microlecture d’une seule missive, pour peu qu’elle sache s’ouvrir aux effets de série, peut se révéler riche d’enseignements sur l’épineuse question de la « littérarité conditionnelle » du genre épistolaire ; théorie et microlecture font décidément, aujourd’hui comme hier, bon ménage.

15Mais on prendrait mal la mesure de la vitalité aujourd’hui du geste même des microlectures si l’on ne se tournait pas vers les philosophes de la durée historique, les théoriciens de la « microhistoire » et les spécialistes de l’histoire de l’art. Bien des « littéraires » aujourd’hui ne s’y trompent pas, qui se réfèrent à Walter Benjamin, Carlo Ginzburg ou Daniel Arasse. Le maître-livre de ce dernier, Le Détail. Pour une histoire rapprochée de la peinture (Flammarion, 1996 ; rééd. coll. « Champs », 2005) fait ici même l’objet d’une « relecture » vagabonde par Klaus Speidel au bénéfice de fructueux « allers-retours entre littérature et peinture » mais aussi entre histoire de l’art et critique littéraire. De Carlo Ginzburg, il faudra attendre encore quelques mois pour lire la traduction française (chez Verdier) d’un article capital et déjà ancien : « Microhistory : Two or Three Things What I Know about it », dont une version anglaise figurait dans Critical Inquiry, vol. 20, 19934 ; l’historien italien, qui pratique les « microlectures » de textes documentaires et à l’occasion littéraires5, y retrace la surprenante généalogie du terme de microhistoire, qui doit quelque chose à une unique occurrence sous la plume du Raymond Queneau des Fleurs bleues, et la constitution plus hasardeuse d’une manière sinon d’« école » au moins de « regard » historiographique. De Walter Benjamin, mais aussi de Jean Baudrillard et de quelques autres penseurs du détail ordinaire, il sera également question dans l’article que Maxime Abolgassemi consacre à l’impalpable « lumière d’une maison » dans Aurélia de Nerval ; on fera avec lui, et sur les pas de Jean-Pierre Richard encore, l’épreuve des bienfaits des « sauts d’échelle » et de la salutaire dialectique entre lecture du détail isolé et réquisition de la bibliothèque.

16Mais sans doute notre sommaire, issu d’un appel à contributions rendu public sur Fabula, eût-il dû faire plus de place encore à la réflexion historiographique : on regrettera l’absence de toute contribution sur les propositions de Georges Didi-Huberman dont l’influence s’étend aujourd’hui très largement au-delà de l’histoire de l’art6, ou sur les méthodes de lecture « documentaires » actuellement essayées par les historiens français les plus proches du corpus « littéraire » – on songe par exemple au récent livre de Christian Jouhaud, Sauver le Grand-Siècle ? Présence et transmission du passé (Seuil, 2007) qui opère un chiasme saisissant entre deux séries de microlectures, pour traiter « les témoignages directs comme écrits historiographiques et les ouvrages des historiens comme des témoignages sur l’action de rendre le passé présent »7 ; ou encore, au carrefour de l’enquête historiographique et de l’analyse rhétorique, aux travaux de Jean-Pierre Cavaillé (Dis/simulations, Champion, 2002)8, et notamment aux textes par lui réunis sous le titre de Stratégies de l’équivoque (2004)9.


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17Singularité : Dieu niche dans les détails ? – on est tenté d’ajouter : le diable aussi bien. Que sont ces commentaires qui ne rechignent pas à la glose et qui s’autorisent des moments de pure paraphrase – comment s’opère d’ailleurs le passage de la « reprise » paraphrastique à l’énoncé métatextuel ? Comment « l’explication » d’un texte peut-elle assumer l’exercice préalable de sa « complication » ? Plusieurs de nos contributeurs ont retenu la formule de Tzvetan Todorov qui invitait, pour « expliquer » les Illuminations de Rimbaud, à

18prendre au sérieux la difficulté de lecture ; à ne pas la considérer comme un accident de parcours, défaillance fortuite des moyens qui devaient nous conduire au sens-fin, mais à en faire l’objet même de notre examen ; à se demander si le principal message des Illuminations, plutôt que dans un contenu établi par des décompositions thématiques ou sémiques, n’est pas dans le mode même d’apparition (ou peut-être de disparition) du sens. Si, pour se placer sur un autre plan, l’explication ne doit pas céder le pas, dans le cas des Illuminations, à une complication de texte, qui mettrait en évidence l’impossibilité principielle de toute « explication »10.

19Anne Brouillet relève le gant, en proposant un examen comparé des microlectures données par Jean-Pierre Richard et Sergio Sacchi d’une même Illumination (« Barbare ») ; on observera avec elle ce « conflit des interprétations » – et qu’une communauté de méthode ne garantit nullement la convergence des résultats : « comment dégager un consensus sur un texte si la microlecture ne le permet pas ? »

20C’est à un semblable défi  que répond Anne Reverseau, en se référant également à Todorov et au principe de la « complication de texte » : comment microlire les textes automatiques des Surréalistes, réputés « illisibles » ? Elle confronte à son tour les interprétations de poèmes issus de Poisson soluble par deux microlecteurs – et non des moindres : Michael Riffaterre et Laurent Jenny – en plaidant pour une « lecture visuelle » qui emprunte au modèle cinématographique.

21La position métacritique adoptée, cette myopie au second degré, est à chaque fois l’occasion d’une réflexion sur les fondements mais aussi les hésitations de méthode des grands microlecteurs : on le verra notamment avec l’article que Thomas Conrad consacre à quatre microlectures de Barthes moins connues que d’autres. Ce qui peut faire difficulté, dans l’examen de détail d’une microlecture elle-même attentive au détail, c’est le statut par elle reconnu aux « difficultés » du texte, dont l’interprétation doit ensuite triompher : comment la microlecture choisit-elle « ses » détails et construit-elle la difficulté à laquelle elle apportera une patiente réponse ?

22Dialoguant pour sa part avec l’interprétation proposée par Michel Charles des phénomènes d’enchâssement énonciatif dans Adolphe de Benjamin Constant, Nathalie Kremer nous invite à « penser la microlecture comme un “tableau” du texte analysé », qui prend forme au point de rencontre entre la lecture de l’œuvre et le désir de récriture par l’interprète : « le texte est proposé au regard curieux du lecteur comme une image vue à travers le trou d’une serrure, qui suspend la linéarité du texte pour amplifier les éléments reçus. Le tableau qu’offre à voir le métatexte n’est [alors] qu’une recréation du texte d’origine ».

23C’est une semblable démonstration, attentive aux tensions entre fragmentation et continuation, entre suite et interruption, que nous livre Philip John Usher en s’intéressant aux microlectures de Joyce par Jacques Derrida, à une « pratique qui déroge à la convention hiérarchique entre texte et lecteur que présuppose souvent la microlecture ». Derrida « contresigne les pulsions du texte », « les seconde pour leur donner une voix (la sienne) » : le microlecteur « amplifie » un texte en le faisant « entrer dans un réseau d’échos et de résonances qu’il lui prête », dans le refus de toute fermeture et en déjouant « l’emprise autoritaire de toute lecture antérieure ».

24On l’aura compris : réfléchir sur le principe même de ces microlectures, c’est s’interroger sur les modalités particulières à ce type de discours métatextuel : quelle place y est faite aux citations ? les microlectures privilégient-elles par nature les formes brèves (explication d’un sonnet des Fleurs du mal, d’un caractère de La Bruyère ou d’une fable de La Fontaine…) ? comment différentes microlectures peuvent-elles se combiner afin de composer un essai véritable (songeons à Mimésis d’Auerbach ou à Poésie et profondeur de Jean-Pierre Richard) ?

25C’est surtout entrer dans le mouvement même de la lecture et de l’interprétation des textes : plusieurs des articles ici rassemblés attirent notre attention sur les phénomènes de contextualisation assez paradoxaux dans le cas de lectures qui se veulent « immanentes », dénudant ainsi les ressorts même du geste herméneutique ; d’autres s’attachent aux opérations au terme desquelles le commentaire assume une part de « récriture » : de tous les interprètes, N. Kremer en fait l’hypothèse sinon la démonstration, le microlecteur est peut-être celui qui se tient au plus près de son désir d’écrire, de fondre l’un dans l’autre le texte et la glose pour franchir la frontière qui sépare littérature et métatextualité.


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26Contrairement aux usages de la revue, notre sommaire ne comporte pas de traduction d’un texte étranger : on a dit plus haut que l’article de Carlo Ginzburg auquel nous avions d’abord songé, et qui eût jeté un utile pont entre microlecture et microhistoire, sera bientôt disponible ailleurs. Mais cette troisième livraison de Fabula-LHT offre deux « documents », l’un et l’autre assez troublants : sous la plume de Tristan Vigliano, qui s’est entouré pour l’occasion d’une équipe de jeunes chercheurs de l’Université Paul Valéry (Montpellier IIII), et avec quelques images, on découvrira une hypothèse à plus d’un titre inédite sur la célèbre « dive bouteille » de Rabelais (le suffisant lecteur est prié de se rendre attentif à la date qui figure au bas de l’article, et qui est bien celle à laquelle le texte nous est parvenu…). On fera aussi un saut dans le temps avec l’article proposé par Christine Noille-Clauzade et l’équipe « Rhétorique de l’Antiquité à la Révolution » de l’Université Stendhal (Grenoble III), pour joindre la théorie à une pratique historique largement méconnue : on entrera sur ses pas dans les salles de rhétorique des « collèges » du Grand Siècle et dans une forme de commentaire « non herméneutique » des textes antiques qui nous est devenue radicalement étrangère, mais dont les travaux de l’équipe grenobloise révèlent qu’elle ne nous est pas tout à fait impensable – qu’elle pourrait même être de quelque profit s’il s’agit d’inventer demain de nouvelles formes d’écriture critique11.

27Il y a tout lieu de se réjouir que deux équipes aient pu ainsi répondre à l’appel lancé par Fabula-LHT : la revue comme le site ont toujours voulu promouvoir le travail collectif. Mais cette vocation est aussi bien de permettre aux jeunes chercheurs de faire leurs premières armes : parmi toutes les propositions reçues, le comité de rédaction a été très heureux de pouvoir retenir trois articles soumis par des doctorants et deux autres, la chose mérite d’être signalée, émanant d’étudiants de mastère.

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29Mais un sommaire est également constitué de quelques textes fantômes qui le hantent sans trouver à s’y inscrire, ou de quelques ascendances qu’on a également plaisir à reconnaître. On aurait ainsi voulu une ou plusieurs contributions sur l’ouvrage fondateur d’Auerbach : un récent colloque italien (mars 2007) s’y est attaché12. On aurait encore attendu des études sur l’œuvre et le « style de lecture » de Louis Marin : les textes réunis ailleurs par Sylvie Robic et Frédéric Pousin y ont déjà pourvu13.

30C’est toutefois à Louis Marin que l’on voudrait laisser ici le dernier mot, à l’adresse de cette « rue Traversière » qu’il habitait et dont il a voulu faire l’emblème de ses lectures dans le titre de son tout dernier ouvrage :

Pourquoi écrire d’un texte ? Répondre à cette question par cette autre : comment décrire ou récrire ce texte ? Glissement de l’une à l’autre, à la faveur d’une lettre ajoutée […] ; substitution d’une théorie à une autre où la première se résume et se consume. Ne pourrait-on opérer […] un déplacement de cette lecture à un art des moyens qui ferait interminablement époché de son origine et de sa fin, à une technique d’écriture au bord d’un texte à décrire-récrire : art pourl’art, à enjeu théorique cependant, sans autre fin que de désirer que l’un soit à la hauteur de l’autre.[...]
Par où commencer ? L’art exact des moyens – non point écrire sur ou d’un texte, mais écrire, récrire, décrire le texte – ne commence que par le choix de cette première manière où le commencement du discours, du texte, s’indique par une traversée […].
Comment faire intrusion dans le texte sans la violence d’une transgression qui ouvre les frontières en les déchirant par rupture ? Comment quitter le texte sans mélancolie, ni désir d’y demeurer et d’en faire son séjour à l’ombre lumineuse de sa beauté ? Par où finir, en finir avec cette récriture sans qu’une fin soit préalablement visée ? En un mot, comment traverser ce texte, ce poème, cette page, ce volume sans faire effraction, à l’entrée, de son intimité, sans déchirement, à la sortie, au moment de le quitter ? […]
Pour ce faire, une certaine légèreté dans la démarche serait requise, légèreté dans tous les sens de ce terme, agilité, rapidité sans souci, vivacité de pas-de-côté qui ne laissent pas de traces, un art des moyens sans autorité ni autorisation, sans profondeur ni constance, quelque peut imprudent souvent, et désinvolte ; et pourtant commencement d’une écriture, d’une récriture multiple à la mesure de la virtualité des sens […]14.

31.