Fabula-LhT
ISSN 2100-0689

Entretiens
Fabula-LhT n° 10
L'Aventure poétique
Jean-Luc Nancy

Le souci poétique

DOI : 10.58282/lht.411

Entretien avec Florian Pennanech

1En 1975, vous avez participé au numéro dirigé par Philippe Lacoue-Labarthe, « Littérature et philosophie mêlées », et en 1978, publié avec lui L’Absolu littéraire, qui, comme l’a récemment rappelé Gérard Genette, est « bien plus qu’une anthologie du romantisme allemand ». L’ouvrage porte en effet un regard novateur et décisif sur la théorie littéraire contemporaine : cette réflexivité est manifeste dès les premières pages lorsque vous indiquez qu’il n’est pas besoin de chercher loin les traces de l’« héritage » du romantisme allemand, qui se lit sur la couverture même, dans le nom de la collection. Pourriez-vous nous expliquer quelles circonstances, quels cheminements, vous ont conduit à nouer ainsi votre réflexion et l’aventure de la revue/collection « Poétique » ?

2Il y a deux origines croisées, l’une pratique et personnelle pour Philippe L.-L. qui avait été élève de Genette et restait alors très proche de lui. Il était tout naturel que nous écrivions dans la revue qu’il fondait. L’autre, théorique, n’en était pas moins liée aussi à l’enseignement de Genette pour Philippe. Pour moi, c’était tout différent : la littérature n’avait pas été un objet philosophique avant que je rencontre certains textes de Bataille, à peine quelques années plus tôt. Et de toutes façons Philippe à lui seul faisait beaucoup pour me transporter sur ce terrain. Mais quels que soient les accès, une préoccupation nous était commune : celle de la littérature comme sœur de la philosophie – sœur rivale et tendre, sœur inacceptable et désirable. Nous avions découvert par divers chemins (Hegel aussi bien que Schelling, Heidegger autant que Bataille, et Philippe, lui, avait déjà publié des textes littéraires) que la philosophie ne pouvait plus éviter la question que nous nommions de sa Darstellung : de sa présentation, de son mode d’énonciation si on veut, de son écriture selon le terme qui se mettait alors à flamber (Barthes, Derrida). S’il y avait eu plus ou moins des discours philosophiques sur la poésie (dans les esthétiques tout au moins, mais nous connaissions aussi un peu Nietzsche, et de nouveau Heidegger), il n’y avait pas eu de poétique de la philosophie. Sinon, justement, autour de l’Athenaeum. (Je précise que nous avions dès 1971 publié dans la revue les textes de Nietzsche sur la rhétorique, récemment repris aux éditions de La Transparence.)

3Nous nous intéressions donc à ce moment et à ces textes. Mais il faut préciser que nous n’avions d’abord pas pensé à les traduire. En fait, par un hasard de bibliothèque, j’avais rencontré la Vorschule der Aesthetik de Jean Paul que je traduisais avec Anne-Marie Lang et j’ai proposé cette traduction (ensuite publiée à l’Age d’Homme ; un chapitre sur le Witz est paru dans la revue en 1973) à Todorov qui était co-directeur de Genette. Or Todorov m’avait répondu qu’il ne pensait pas que Jean Paul aurait un grand public en France et qu’en revanche les Fragments de l’Athenaeum devraient être traduits. Très vite, Philippe et moi avons décidé de faire bien plus que simplement traduire. Et nous avons mis dans le livre tout ce qui nous préoccupait : au fond, le double bind d’une méfiance envers le romantisme avec son aura vaguement dangereuse  et d’une attraction vers l’idée de dépasser l’opposition entre philosophie et poésie (ou littérature).

4Un autre détail anecdotique et théorique : notre titre fut d’abord « l’Opération littéraire » (opération, production, œuvre – une œuvre infinie mais une œuvre, ce qui pour nous s’opposait au « désoeuvrement » de Blanchot). Mais Todorov – sans doute d’accord avec Genette – nous a objecté que ce titre sonnait mal et a proposé « l’Absolu », qu’il tirait de la lecture du manuscrit. Nous avons récrit l’introduction et quelques passages pour faire droit à ce nouveau titre, qui tout à la fois sonnait mieux et était plus facile d’accès.

5Au moment où vous publiez ces travaux, on observe une certaine communauté de vues dans plusieurs productions théoriques de la constellation Poétique : Tzvetan Todorov dans Théories du symbole, Gérard Genette dans Mimologiques, Jean-Marie Schaeffer dans ses premiers écrits, démontrent combien la « modernité » littéraire est redevable au romantisme, tandis que vous-même parlez avec Philippe Lacoue-Labarthe d’un « inconscient romantique », d’un romantisme qui serait notre « naïveté ». Avez-vous ressenti alors une telle convergence ? Et jugez-vous légitime qu’on considère rétrospectivement qu’il y a eu ainsi un « moment » d’auto-aperception par la modernité de son propre sol mental ?

6Bien entendu : pourquoi ne serait-ce pas légitime ? Toute époque, sans doute, se perçoit plus ou moins clairement, plus ou moins confusément. Tout au moins dès qu’on est dans une civilisation des époques – non pas des âges successifs d’un monde cosmomythique, mais les temps d’une pulsation à la fois simplement vitale et en attente de lendemains incertains ou trop certains dans leur fuite. Or le romantisme a été sans doute le premier moment d’un sentiment de soi de cette pulsation dans le démarrage de l’Europe – j’entends « démarrer » au sens des « péninsules démarrées » de Rimbaud, au sens d’un désamarrage ou d’un désarrimage. Pour la première fois sans doute depuis cet autre moment qui avait été celui d’Augustin, il était nécessaire que se fasse jour un sentiment de soi – Rousseau, bien sûr – qui répondait à la perte d’un sentiment du tout, du cosmos et du theos et de ce « cosmotheoros » dont Kant, ce fervent lecteur de Rousseau, désirait encore retrouver la possibilité, qu’il savait perdue.

7Le romantisme a été la conscience du désir de jeter une amarre vers un port improbable et pourtant nécessaire (un « absolu »). Il ne pouvait ni ne voulait affirmer comme Nietzsche que nous étions en pleine dérive au milieu d’un océan illimité. Et Nietzsche lui-même voulait encore lancer une corde au dessus de l’abîme… Voilà pourquoi il y a eu 68 : parce que tout ce qui entre Nietzsche et la fin du marxisme (non la fin de Marx, surtout pas de ce qui en lui était romantique) avait paru offrir une possibilité d’amarre (ce qu’on peut rassembler sous le nom de « politique » et dont le double fer de lance était l’outrepassement du capitalisme et la décolonisation), tout cela se révélait encore plus désamarré. Il s’en suivait un double bind : le désir romantique était dénoncé et relancé en même temps ; il fallait surtout se garder de se prendre encore à son piège et il fallait lui donner un autre élan, lui trouver un autre ressort. Du reste, cela se jouait aussi, pour une part, entre Philippe L-L. et moi : lui insistant plutôt à dénoncer la tentation (et à lui opposer la « sobriété junonienne » de Hölderlin) et moi plutôt prêt à m’échauffer  pour « l’écume de l’infini » dont parle Hegel après Schiller. Ou bien lui très méfiant envers l’idée d’une « nouvelle mythologie » et moi tenté d’en trouver une version inédite. (Et bien entendu ces dispositions visibles étaient aussi bien inversées en chacun de nous, plus ou moins sourdement, et nous le savions, et nous nous le disions parfois. Tout jouait et rejouait en chiasmes enchaînés l’ambivalence du naïf et du sentimental au sens et avec l’importance que lui donnaient les Romantiques.)

8Voilà comment nous étions naïfs et méfiants envers notre naïveté, et comment nous savions ou plutôt nous flairions dans cette double posture un enjeu présent tout autour de nous : et de fait, vous voyez que le projet de « l’Absolu littéraire » n’est pas venu de nous deux seuls. Outre ceux dont vous parlez il y avait encore, plus éloignés de la constellation dont vous parlez (et qui bien sûr n’était pas homogène), Blanchot, Derrida, Barthes, il y avait même Lacan, et Foucault (celui qui s’intéressait à la littérature, à l’« œuvre »). Et Benjamin qu’on découvrait, et derrière lui un aspect de Adorno – précisément celui qui se détachait le plus de l’Ecole de Francfort. Qu’y avait-il, non pas de « commun », mais de contact et de contagion entre tous ces noms ? Je crois qu’il y avait ce que les observateurs bostoniens nommèrent le linguistic turn mais dont un autre nom pourrait être le « souci poétique » si cette expression vise juste au cœur du romantisme. C’est-à-dire : non plus « quoi dire » (sachant que « tout est dit et l’on vient trop tard) mais « comment dire », comment ouvrir à nouveau le dire – un autre dire dans le dire continu ? Et donc : commet dit-on, comment a-t-on dit à travers les siècles et comment dire, nous, comment nous dire, et nous dire, nous, les disants, les soi-disants ?

9Aujourd’hui beaucoup croient en avoir fini avec ce qu’ils considèrent comme enfermé dans le « langage » ou dans le « texte » ou l’« écriture » tout comme autrefois on dénonçait la « rhétorique » et l’ « emphase » ou le « verbalisme ». Mais le réel sans phrases a tout le goût du surendettement.

10Or le plus vif de l’aujourd’hui ce sont quand même les cris, les appels, les chants , les poèmes dans les villes de Tunisie, d’Egypte, d’Algérie, du Yémen et d’ailleurs… Je le dis sans naïveté ni sentimentalité, mais en essayant de prêter l’oreille.

11Y a-t-il également quelque chose à penser du fait que le « structuralisme » et la « déconstruction », deux pensées réputées antagonistes, quoique toutes deux héritières du romantisme allemand, ont pu coexister dans un espace (la revue Poétique) qui est celui de la théorie littéraire ? Autrement dit, pourquoi, à votre avis, est-ce sur ce point précis que ces deux pensées peuvent se rencontrer ?

12« Héritières du romantisme allemand » voilà qui me semble envelopper trop de choses à la fois et un temps d’histoire trop long. Nous sommes tous depuis 1830 héritiers de ce « romantisme », c’est-à-dire de ce qui a jailli de la non-stabilisation des Lumières. Si les Lumières avaient atteint leur but, nous serions leurs continuateurs. Mais elles n’ont pas tout éclairé…

13Tout spécialement, elles ont laissé dans l’ombre l’exigence d’infini ou d’absolu qui traverse, travaille et emporte la raison. Elles ont cru pouvoir circonscrire la raison, c’était même le sens de ce mot « raison » : une autolimitation.

14À cet égard « structuralisme » et « déconstruction » – si on tient à user de ces catégories qui comme de juste taillent trop large et trop raide – ont quelque chose de capital en commun : un refus ou un éloignement, un détournement des assurances de sens. Pour un certain structuralisme, le « sens » réduit au jeu qu’une case vide rend possible ne mène à rien d’autre qu’à cette même case ; pour la « déconstruction » telle qu’elle s’est comprise de Heidegger en Derrida, le « sens » ne fait sens qu’en outrepassant toute signification et en les mettant toutes en jeu.

15« Jeu » a peut-être été le mot commun, discrètement partagé. Un mot de Nietzsche aussi, et repris de l’enfant divin qui joue chez Héraclite. Schiller a représenté comme on sait un moment important dans la pensée du jeu, en fait un moment inaugural pour la modernité. Le jeu n’est pas absent de la pensée de Friedrich Schlegel qui parle du « jeu infini du monde » pour ne pas m’étendre plus sur le Witz, l’« arabesque » et le « grotesque », le jeu érotique, ni sur les œuvres de Sterne, de Diderot ou de Jean Paul qui bordent son paysage littéraire. On pourrait aussi parler du jeu chez Novalis.

16De manière générale, l’idée de « jeu » répond à l’absence d’un horizon de nécessité, que celle-ci soit théologique, politique, scientifique ou morale. Or ce qu’on nomme « romantisme » se dessine sur le fond d’une telle absence, qui est beaucoup plus importante et fondamentale que tous les « épanchements du cœur » pour reprendre un titre d’époque. Absence de nécessité, cela veut dire ou bien jeu, ou bien angoisse, ou bien les deux ensemble.

17La théorie littéraire, dans les années de naissance de Poétique, était peut-être un lieu privilégié pour approcher le jeu dans tout le sérieux d’un pareil enjeu (pardon, je n’ai pas fait exprès…). Car la littérature définit sans doute au mieux la coïncidence du jeu et du sérieux : le destin comme fiction, et faut-il ajouter « la fiction comme destin » ? En tout cas Gérard Genette a su un jour jouer à rapprocher « lucidité et ludicité ».