Fabula-LhT
ISSN 2100-0689

Varia
Fabula-LhT n° 14
Pourquoi l'interprétation ?
Julien Grimaud

Le fantasme au triangle de Peter Slavek

DOI : 10.58282/lht.1507
Essai de psychanalyse freudienne

« Oui, vous m’arrachez tout, le laurier et la rose !
Arrachez ! Il y a malgré vous quelque chose
Que j’emporte, et ce soir, quand j’entrerai chez Dieu,
Mon salut balaiera largement le seuil bleu,
Quelque chose que sans un pli, sans une tache,
J’emporte malgré vous »
Cyrano de Bergerac

1Jugée par trop conceptuelle – simple prétexte à l’illustration d’un système d’idées, l’œuvre d’Arthur Koestler (Le Zéro et l’infini mis à part), déconsidérée par la critique, demeure aujourd’hui sans écho. Comme la plupart des romans de l’auteur, Croisade sans croix1 (Arrival and Departure pour la version originale2) reçut le même accueil – le dédain, et connut la même postérité – l’oubli.

2Résumons en succinctement l’histoire…

3Printemps de l’année 1941. Arrivé d’on ne sait où, Peter Slavek, passager clandestin à bord du Speranza, échoue dans la cité portuaire de Neutralia qui, comme son nom le suggère, demeure encore à l’abri de la guerre qui partout ailleurs fait rage sur le continent européen.

4On ne sait que peu de choses de Peter Slavek. La vingtaine, grand, roux, efflanqué, le jeune homme, un militant communiste dont l’activité politique lui fit endurer torture et prison, serait parvenu à échapper aux autorités de son pays afin de rejoindre l’Angleterre, d’où il espère poursuivre son combat. Mais, échoué sur le rivage, tenu à l’écart du champ de bataille qui oblige à prendre les armes, Peter, dont la fuite en avant permanente avait jusque là contenu les doutes et les questionnements, se confronte au vide du temps. Perdu sur le chemin de Jérusalem, notre croisé éprouve sa foi ; il doute et, comme dans l’Evangile, perd pied, menace de se noyer.

5Sa rencontre avec Odette en accélère bientôt l’état de crise. Jeune française en transit vers les Etats-Unis dont elle attend le visa pour pouvoir embarquer, Odette, insondable, achève de le déboussoler.

6Mais le révolutionnaire s’en éprend ; les jeunes gens se plaisent et finissent par s’aimer. Pour Peter, il semble que le temps se soit arrêté. Lui qui s’impatientait de son exil forcé, de ce temps mort dans son combat, semble à présent se perdre dans cette nouvelle situation. Mais pour un temps seulement… Un jour qu’il se rend chez elle, Peter trouve la chambre vide ; Odette, dont le visa a été entre temps obtenu, s’en est allée. « A toi de décider si nous nous rencontrerons de nouveau », lui écrit-elle dans la lettre qu’elle lui laisse. Incapable de se décider entre elle et la poursuite de sa croisade, Peter se voit frapper d’une attaque hystérique au cours de laquelle, répondant de la malédiction vétérotestamentaire formulée à l’encontre des apostats (« Que ma main droite s’oublie elle-même si jamais je t’oublie, ô Jérusalem3 »), sa jambe droite se paralyse comme en châtiment de son impiété.

7C’est alors que Peter est pris en charge par le Dr. Sonia Bolgar ; une ancienne amie de sa mère chez qui il loge et sous la conduite de laquelle il entame alors sa cure analytique. Remontant patiemment la chaîne de ses manifestations symptômales, Peter, de souvenir en souvenir, parvient finalement à extraire le noyau causal de sa culpabilité névrotique – le reproche inconscient d’être à l’origine de la mort de son frère pour en avoir un jour, enfant, formé le souhait ; le péché – d’intention – originel dont le besoin d’expiation l’avait jusque là poussé sur la voie du martyre – de la révolution4 :   

La veille on avait jeté une de mes poupées parce qu’elle avait perdu ses yeux. Alors j’ai pensé qu’on jetterait peut-être aussi cet être-là s’il n’avait plus d’yeux… Je me vois me dresser sur la pointe des pieds, me pencher sur le berceau, tendre les mains vers son visage et toucher ses paupières tièdes et moites. Il se réveille et se met à hurler, la porte s’ouvre, mon père entre... [L’entreprise fratricide avait échoué] : Père, pardonne-moi, je serai sage5.

8Guéri, l’événement traumatique ayant été exhumé et le mirage des moulins de la révolution s’étant dissipé, Don Quichotte se réveillait enfin d’un long et mauvais rêve.

9Mais alors que, débarrassé de son mal – de sa croix, Peter s’apprête à rejoindre Odette aux Etats-Unis, voilà que l’appel aux armes le saisit de nouveau. Peter se rend vite à l’évidence. Les racines de sa fièvre militante s’originent bien au-delà de ce à quoi la psychologie des profondeurs peut espérer remonter. Convaincu d’une « immaculée conception de la culpabilité », d’une culpabilité sans péché et qu’il ne sert de rien de vouloir entacher, Peter, délaissant le chant des sirènes, choisit de reprendre le chemin de la croisade ; une croisade sans croix dont plus personne ne saurait le distraire…

Gammes et vides de son

10Roman à thèse, Croisade sans croix, comme la plupart de ceux qu’eut à écrire l’auteur, se veut la démonstration d’une idée : si la psychanalyse peut prétendre à la mise au jour des mécanismes névrotiques à l’œuvre chez ceux qui, sublimant leur libido dans le cadre d’une activité politique, artistique ou scientifique, accélèrent ainsi le processus de civilisation, ledit processus ne peut se réduire à la seule névrose de ses grands hommes6. Une fois sa cure terminée, Peter s’en retourne sur le chemin de la croisade… La causalité révélée de son sentiment de culpabilité n’y change rien : le vouloir s’origine ailleurs que dans l’Inconscient freudien. Pour Peter – le double d’Arthur Koestler dans le roman, l’action répond d’autres considérants ; le paradigme du médecin viennois ne peut en rendre compte.

11Le reproche de « mise en scène » n’est pas infondé. Dans ce roman-ci aussi, Koestler, la mélodie freudienne bien apprise, met en musique toute la gamme des concepts psychanalytiques sur la portée d’un récit sans fausse note.

12Sans fausse note peut-être ; mais sans doute pas sans vide de son. Et c’est ici qu’il faut prêter l’oreille.

13Mise à nue, l’architecture névrotique – actions compulsionnelles, pensées magiques, hystérie de conversion, compulsion de répétition, lapsus linguae, etc. – du jeune Peter se découvre en un tableau clinique, joliment agencé, où rien ne manque… Rien excepté la question sexuelle cependant qui, très paradoxalement, demeure absente de tout le matériel pathogène extrait de la cure analytique. La clef de voûte de l’herméneutique freudienne est ici manquante. Mais son omission dans l’anamnèse de son héros ne laisse pas de surprendre de la part d’Arthur Koestler qui, familier de l’œuvre de Freud, en connait trop bien le postulat étiologique pour simplement l’oublier.

14Que cache le vide ?

15La création littéraire, nous dit Freud, se veut toujours la traduction d’un travail de l’Inconscient qui métaphorise les fantasmes et les désirs de l’auteur ; témoigne de l’autre scène qui toujours se joue derrière ce que l’écrit donne à voir7.

16Il semble qu’ici la petite fantaisie – circonscrite et isolée du reste du roman – que Peter, à la fin de la cure, écrit à son analyste afin d’en moquer le réductionnisme et les prétentions, opère à la manière d’un cache-sexe qui, par delà la logique de la démonstration de l’auteur, se fait l’écho d’une fantasmatique sexuelle infantile ; d’un désir inconscient où se cristallise, dans une mise en scène singulière, le rapport de force que se livrent entre elles les représentations refoulantes et refoulées.

17Maintenues sous le sable du récit, ces dernières n’affleurent pas toujours à la surface du texte, mais elles en travaillent le corps ; et, ça et là, nous le pouvons voir qui gonfle et se soulève.L’enjeu étant de dégager le sens latent du contenu manifeste : de mettre au jour ce que l’écrit communique sans le dire, de faire sourdre ce que le texte cache, de déjouer la censure afin de saisir le mécanisme du jeu et de la logique des forces inconscientes qui en travaillent la matière – ce que le récit couve de désir ; cet au-delà du texte qui en fait tout l’attrait8.   

Fantaisie pythagoricienne

18Ci-dessous, le texte de la nouvelle choisie pour support à notre étude. Afin d’en mieux cerner l’inscription contextuelle, la nouvelle est ici restituée dans le cadre du chapitre au sein duquel elle figure :

Il [Peter] passait le meilleur de son temps à somnoler sur son lit, à rêvasser pendant des heures de suite. La nuit, il ne pouvait pas dormir, et ses pensées se mettaient à tourner comme une toupie qui, lorsque le fouet l’atteint, saute et change d’inclinaison mais continue à tourner sur elle-même à la même vitesse, cogne le mur, rebondit et continue à tourner à un autre angle. Pour arrêter cet étourdissant supplice et passer le temps il se remit à écrire la nouvelle qu’il avait commencé quelques jours auparavant.
C’était l’histoire d’un jeune homme assis sur une plage et qui dessinait des triangles dans le sable avec son bâton…

… Il ne voyait pas les mouettes qui volaient en cercles au-dessus de sa tête ni les galères et les trirèmes qui glissaient doucement à l’horizon ; il portait une étrange robe vague, et son visage était fixé avec une expression morne et angoissée sur ses dessins dans le sable, tandis que ses lèvres murmuraient des mots inintelligibles. Un vieillard aux yeux malins et ridés s’assit à l’autre extrémité du banc ; et, après avoir observé pendant un moment les gestes du jeune homme, lui parla d’une voix douce :
- Que faites-vous donc avec votre bâton, mon ami ?
Le jeune homme sursauta comme s’il eut été surpris dans une occupation honteuse et criminelle.
- Je dessine des triangles, dit-il en rougissant bêtement.
- Et pourquoi, après en avoir dessiné un, l’effacez-vous avec votre main pour ensuite en dessiner un autre pareil au précédent ?
- Je ne sais pas. Je crois que ces triangles ont un secret et je voudrais le découvrir.
- Un secret… Dites-moi, mon ami, souffririez-vous par hasard de mauvais rêves ? Criez-vous parfois dans votre sommeil ?
- Cela m’arrive de temps en temps.
- Et quel est le rêve qui vous hante et vous fait crier dans la nuit ?
Le jeune homme rougit de nouveau de tout son visage.
- Je rêve toujours que ma chère Celia et moi assistons aux jeux athlétiques auxquels mon ami Porphyrius prend part ; il lance le disque, mais dans la mauvaise direction, et le lourd engin vient en roulant dans l’air frapper à la tête ma pauvre femme qui s’évanouit avec un sourire mystérieux sur les lèvres…
Le vieillard se mit à ricaner et posa la main sur l’épaule de l’autre.
- Mon cher ami, dit-il, vous avez de la chance que le destin m’ait fait traverser votre chemin, car je sais interpréter les oracles, déchiffrer les énigmes ; je suis un guide pour les affligés. Cela vous coûtera une drachme, mais ce n’est pas trop payé. Et maintenant écoutez : j’ai remarqué que pendant que vous racontiez votre rêve, votre main s’était remise machinalement à dessiner dans le sable. Quand vous parliez de vous, vous dessiniez une ligne droite ; quand vous parliez de votre ami Porphyrius, vous dessiniez une seconde ligne à angle droit avec la première ; et quand vous parliez de votre femme Celia, vous complétiez le triangle en traçant l’hypoténuse reliant les deux autres. Ainsi, votre rêve devient parfaitement clair : votre esprit est obsédé par une inquiétude que vous vous cachez à vous-même ; et le secret du triangle, vous le découvrirez aisément en interrogeant vos serviteurs sur la vie privée de votre femme.
Le jeune homme, dont le nom était Pythagore, se leva d’un bond : « Louange aux dieux qui vous ont permis de déchiffrer l’énigme qui hantait ma pensée ! Au lieu de continuer à dessiner ces stupides triangles comme je le fais depuis deux ans, je m’en vais rentrer chez moi et donner à Celia une bonne raclée, ainsi qu’il convient à un homme raisonnable ».
Il effaça du pied la dernière figure qu’il avait dessinée, puis, retroussant sa robe, s’éloigna d’un pas rapide sur la plage. Il se sentait heureux et soulagé ; le sombre et inexplicable besoin de dessiner des triangles dans le sable l’avait quitté pour toujours ; et c’est ainsi que le théorème de Pythagore ne fut jamais découvert…

Peter mit sa nouvelle sous enveloppe et l’envoya à Sonia. Il sourit en la glissant dans la boite ; pour quelque inexplicable raison, depuis qu’il l’avait écrite, il se sentait mieux9.

19Ironique, le propos de Peter dans sa fantaisie résume en une courte parabole toute la thèse de Koestler dans son roman. En conclusion de sa nouvelle, Peter s’amuse de l’idée que l’humanité aurait été privé du théorème de Pythagore si ce dernier avait percé le secret de ses tracas conjugaux via la divination de ses productions oniriques… Derrière son héros, Koestler se moque.

20Sans entrer dans l’analyse du registre ironique, qui semble en surface indiquer la position critique de Koestler-Slavek vis-à-vis de la psychanalyse même, il s’agit ici de considérer le texte de la nouvelle comme procédant d’un travail inconscient qui échappe à la logique pseudo-démonstrative de son auteur. Revenons donc au texte…

21« He spent most of the time dozing on his bed, daydreaming for hours on end. At night he could not sleep10 »… Échafaudée sur le matériel onirique du demi-sommeil, notre fantaisie, à mi-chemin du rêve et de la création diurne, témoigne en effet d’un certain compromis stylistique entre processus de pensées secondaires et production primaire d’associations d’idées – du caractère baroque de la rêverie. Le lecteur en est averti.

22« […] and his thoughts began to spin like a top which, when hit by the lash, jumps and changes its inclination but goes on spinning at the same speed ; hits the walls, jumps, and goes on spinning at yet another angle11. »D’apparence chaotique, la dynamique de production associative du matériel fantasmatique (ses « sauts », ses changements d’« angles » et d’« inclinaisons ») répond pourtant d’une détermination – inconsciente – qui, si son langage échappe à l’intelligibilité de celui qui l’observe, n’en est pas pour autant fortuite et aléatoire. Ici comme ailleurs, entre deux trajectoires, il y a continuité dans la rupture : le fouet répond toujours d’une intention – libre (!) mais pas sans déterminations.Tout l’enjeu étant d’interpréter la logique de son mouvement de course folle ; de dégager par delà l’étrangeté de l’énoncé – l’absurdité de ses rebonds, l’architecture d’un récit.

23Un récit des origines ?

24L’inscription contextuelle de la fantaisie en suggère clairement l’idée. Retour à l’Antiquité donc ; retour à l’enfance – mythifiée, fantasmée, réelle ?

Crime et châtiment

25Le triangle est à la géométrie polygonale ce que le nombre premier est à l’arithmétique : il est une essence vierge, non décomposable. Comme l’expression d’une gnose mathématique ou le symbole d’une vérité primordiale mais ignorée, le triangle tient du mystère (« I believe these triangles have a secret12  »…), et renvoie au mythe – des commencements de l’humanité, de l’homme…

26Envisageons donc le secret des triangles de Pythagore comme, jadis, l’énigme du Sphinx posée à Œdipe13 ; l’un l’autre incarnant l’objet de la curiosité du jeune enfant devant le mystère des origines :

I always dream that I and my dear wife Celia are wathing the athletic games where my friend Porphyrius is performing ; he throws the discus, but in the wrong direction, and the heavy thing comes whirling through the air and hits my poor wife on the head, who thereupon faints with a mysterious smile on her lips14

27Le récit du rêve de Pythagore traduirait-il la schématisation d’un fantasme de la (pro)création15 : une mise en scène du coït parental – la scène originaire, métaphorisée par les « jeux athlétique », à laquelle, exclu, il s’imagine en spectateur horrifié du combat à (petite) mort qui s’y livre ?

When you mentioned yourself, you drew a straight line. When you mentioned friend Porphyrius, you drew a second one at right angles to the first ; and when you mentioned your wife Celia, you completed the triangle by drawing the hypotenuse which connects the other two. Thus your dream becomes perfectly transparent. Your mind is harassed by a disquietude which you have been hiding, even from yourself ; and the secret of the triangle you are trying to discover can easily be solved by questioning your servants about your wife’s private life16. »

28Si, édifiante, l’interprétation confine à la divination pythiesque17, le motif de l’infidélité conjugale, associé à l’identification de chacun des trois segments du triangle à chacune des trois figures du rêve de Pythagore, se pourrait signifier, par déplacement, la conflictualité œdipienne du triangle père–mère–enfant : l’expression de la compétition des éléments masculins qui, identifiés aux deux cathètes18 (équivalentes quoiqu’asymétriques), se mesurent pour la possession sans partage du segment féminin – l’enjeu qui en sous-tend (hypo-ténuse) la rivalité.

29Aussi le triangle se fait-il le support d’un théorème dont l’énoncé reste en attente. Pythagore en cherche la formule. Il échafaude, interprète, théorise,… rumine sa logorrhée de « mots inintelligibles » qu’accompagnent sa pantomime : « [He] want to discover it19. » « Discover » ! Impropre en la circonstance – un théorème ne se découvre pas mais se démontre (to prove) – l’emploi d’un tel verbe s’accorde ici volontiers au contexte de curiosité sexuelle dans lequel il se trouve.

30Mue par une véritable pulsion de savoir, l’activité de recherche de notre jeune explorateur confine à l’obsession. Et rien ne peut plus l’en distraire : « … He did not see the sea-gulls circling above his head20. »Ici le motif de l’obsession parait surdéterminé : car si les mouettes (« sea-gulls »), volant en cercle, rappellent le mouvement de rotation des mobiles placés au-dessus du lit des enfants afin qu’il les endorment en les divertissant, le glissement phonétique permettant d’identifier [g^l] à [g3:l],fréquemment commis chez les non-anglophones, permet aussi d’assimiler gull à girl et, par conséquent, les mouettes aux sirènes dont, on le sait, le chant divertit du but que l’on se fixe21.

31Mais, absorbé dans sa recherche, le jeune homme ne daigne pas même lever la tête.

32La pulsion de savoir se traduit là par un processus cogitatif qui, fortement sexualisé, rappelle l’activité auto-érotique :« It was about a young man, sitting on a beach and drawing triangles with his stick in the sand22… » Traduit par bâton, « stick », on le sait, désigne aussi la verge dans ses deux acceptions. Aussi, la paronymie établie entre « stick in the sand » (« son bâton dans le sable ») etstick in the hand (sa verge à la main) suggère immanquablement le travestissement d’une activité masturbatoire. Coupable?

33C’est ici que le rideau se lève sur l’autre scène où, loin des plages de méditerranée, se joue la vérité du drame transformé dans le récit : le flagrant délit (« What, my friend, are you doing with your stick23 ? ») d’une activité sexuelle « honteuse » et « criminelle » en ce que la masturbation s’étaye ici sur le désir de la mère prise pour objet (la mère dont seul le père est l’amant légitime).

34Le travail du rêve en exprime d’ailleurs l’interdit qui s’y rattache, la censure : la « mauvaise direction » dans laquelle Porphyrius – cet autre que lui-même sur qui le rêveur déplace son désir – dirige son disque (« discus » / disc / dick – la queue ?!) se comprend comme l’expression d’une réprobation ; la condamnation d’un désir coupable auquel le jeune homme se refuse et dont il ne veut rien savoir.

35Mais, comme le vieil homme auquel il emprunte le masque dans la nouvelle, cet oracle à qui nul secret ne se révèle, le père, déifié par l’enfant, omniscient donc, est supposé par ce dernier savoir quel en est l’obscur fantasme. Aussi l’interdit de l’inceste se conjugue-t-il avec la menace de castration : attendu que « lips » traduit aussi, comme en français, les lèvres de l’organe génital féminin, « mysterious smile24 » métaphorise la meurtrissure de l’émasculation dont le disque de Porphyrius – identifié au père – fut l’instrument ; la béance de la plaie – son sourire.

36Par association, la seconde mention du mot « lips25 » en témoigne de façon tout à la fois plus subtile et plus effrayante encore. Ici encore la censure opère et nous pouvons dégager le sens latent du contenu manifeste en proposant l’interversion syllabique permettant la conversion de « lips mumbled » (« lèvres murmuraient ») en Mum’s lips bled (soit les lèvres de maman saignaient) ; expression qui, se rapportant au thème de la castration, acquiert un sens non équivoque26.

37L’angoisse de castration du jeune homme s’en déduit facilement : si Papa (Porphyrius) à châtré Maman (Célia), il se pourrait bien que mon sexe aussi soit menacé…      

L’autre scène

38Parvenu à ce stade, il semble possible d’associer les thèmes de l’activité auto-érotique et de l’angoisse de castration avec le récit de ce que la cure analytique nous présente comme le complexe nucléaire de la névrose de Peter Slavek – son entreprise fratricide :

The day before they had thrown away a doll of mine because it had lost its eyes. So I thought they would perhaps throw that creature away too if it had no eyes… I see myself rise on the tip of my toes and lean against the cradle and reach with my hands towards the creature’s face and touch its damp, tepid eyelids. It wakes up and screams, and the door opens and my father comes in27...

39Et en effet, si « touch its damp, tepid eyelids28 » renvoie à l’activité masturbatoire (tant l’attouchement des organes génitaux n’est pas sans évoquer ce qui est à la fois tiède et moite), la poupée borgne illustre explicitement le motif de la castration (l’œil se substituant au pénis, « la peur de devenir aveugle est un substitut fréquent de la peur de la castration29 »). Dans cette perspective, le nom de Célia – du latin « caecus », aveugle – n’est pas incident ; et l’énoncé du repentir s’explique à présent. Tiré de la formule du confessionnal30, le fameux « Père, pardonne moi31 » qu’exige celui-ci de la part de Peter, témoigne bien de la nature de la faute à confesser. Car que confesse-t-on d’autre qu’un péché de chair ? Les confessionnaux, tous les prêtres le savent, n’en sont que les égoutiers.

40On le voit, le récit de l’événement traumatique, dont nous savons qu’il fut à l’origine du sentiment de culpabilité de Peter, condense chacun des thèmes précédemment dégagés par l’analyse de la nouvelle. Aussi pouvons-nous envisager que l’énoncé du trauma, opérant à la manière d’un fantasme ou d’un souvenir-écran, dissimule une autre scène, sans doute plus ancienne et plus traumatique encore ; une scène refoulée, mais dont les contenus de représentation, tels que les motifs de l’inceste et de la castration32, bien que censurés, affleurent cependant à la surface du texte.

41Dans cette optique, l’expressionsomatique de l’hystérie de Peter (la paralysie de sa jambe), autrement déterminée que par la malédiction vétérotestamentaire33, correspondrait à un cas d’impuissance causé par l’angoisse de castration telle qu’elle s’étaye sur des velléités incestueuses34 : car si la logique transférentielle, à l’œuvre pendant la cure, permet de justifier l’hypothèse d’une identification du Dr. Sonia Bolgar à la figure maternelle, alors il est possible d’inférer que le transfert actualise aussi le désir incestueux de ce dernier sur la personne de son médecin ; et dès lors, sa paralysie – son impuissance (impotence en anglais traduit l’impuissance sexuelle) – l’en empêche, l’en protège.    

Le masque de Méduse

42Il semble aussi que le dessin des triangles réponde de cette fonction conjuratoire. Associant la gestuelle du dessin de Pythagore à celle qu’effectue le fidèle lorsqu’il se signe, nous pouvons supposer qu’il s’agisse là d’un rite compulsif à fonction apotropaïque.

43En effet, assimilant l’organe génital féminin qu’entoure sa chevelure de poils à la tête de Méduse, Freud, mobilisant le mythe selon lequel le visage de l’ainée des trois Gorgones avait le pouvoir de pétrifier quiconque le regardait, suggérait que la vue du sexe féminin (celui de la mère en particulier) devait produire le même – double – effet35.

44Celui d’exciter le désir bien sûr – la pétrification renvoyant symboliquement à la rigidification du membre viril (fascinus) : un motif que nous retrouvons dans la nouvelle lorsque, interprétant le rêve de Pythagore, le vieil homme lui signale qu’il s’identifie à la « ligne droite » tracée sur le sol. (Le nom du héros, Peter/Pierre, dont nous retrouvons la racine – petra – dans pétrifier/petrify, trouverait là sa détermination première36).

45Celui d’exciter l’horreur aussi, tant la vue de l’organe féminin, évoquant la castration, pétrifie d’effroi. Dans la fantaisie, le champ lexical de la peur qui se manifeste à propos du rêve (« suffer », « cry », « haunt », « bad dream37 ») en fournit maints exemples.

46Ainsi la compulsion au dessin du jeune homme répond de la même fonction que celle de la reproduction du masque de Méduse après qu’elle eut été décapitée : celle d’offrir une protection contre le mauvais œil, de conjurer la malédiction – la menace de castration38. Incessamment recommencé, le dessin du triangle serait alors ici expressément destiné à conjurer ce que le dessin même se voudrait représenter – le triangle du pénil maternel, la nostalgie d’un retour in utero39? –  à maîtriser l’angoisse que son désir suscite40

47Mais, confronté au porteur de la loi41, reconnu par lui coupable, l’enfant, qui se sait criminel, cherche à s’en défendre et s’emploie de lui-même, comme répondant d’un processus d’interiorisation de l’interdit, à une opération de censure (« And why, after having drawn one, do you wipe it out with your hand42 [?] » ; censure d’autant plus radicale que l’expression « wipe it out » – nettoyer – conjugue la dimension de l’oubli à celle de la purification) ; l’enfant réclamant de lui-même le chatiment qu’il se sait mériter (« retroussant sa robe », pour la fessée ? – « la bonne raclée »). Le sentiment de soulagement (« He felt happy and relieved43 ») du jeune homme s’éloignant sur la plage indique ici quant à lui très bien la satisfaction masochiste – le plaisir martyre – qui logiquement s’ensuit.   

Esclave du père

48Relue, notre fantaisie pythagoricienne révèle un inconscient du texte qui, s’il affleure parfois à la surface du récit, demeure pour une large part insaisissable à une première lecture. Combinant l’étrangeté de la rêverie à l’illustration polysémique de la parabole, la nouvelle de Peter Slavek manifeste quelque chose qui échappe à la logique de son intention même.

49Rappelons-le, la création littéraire ne résulte pas d’un procès de construction ex nihilo ; un  fantasme n’est jamais inventé. Il s’étaye sur la fantasmatique du sujet, et emprunte son matériel à l’Inconscient. Ici, le retour du refoulé de la sexualité infantile – œdipienne – se révèle sous le masque de la censure.

50Métabolisée, travestie sous le fard de la mise en scène, l’étiologie sexuelle de la névrose de Peter Slavek – dont nous nous étonnions de ne pas trouver trace dans le matériel de la cure – se révèle ici sous les traits du crime œdipien, et de son châtiment : une angoisse de castration qui, bien que refoulée, actualise cependant toujours le sentiment de culpabilité de notre héros.

51On l’aura compris, le trauma de la mort d’Abel fait ici écran ; le remord de Caïn s’y complait mais n’y trouve pas à s’expliquer. C’est que le meurtre fratricide dissimule un refoulé plus traumatique encore ; Pythagore et ses triangles en portent le masque.

52Pour Peter, la cure n’est peut-être pas terminée… L’agent de la castration en visite toujours les rêves ; et notre révolutionnaire en est toujours l’esclave – l’esclave du père. Il n’est jusqu’au nom même de notre croisé – Peter Slavek – qui ne porte la résonance marquante de sa subordination à la fonction castratrice / fondatrice (?) de la métaphore paternelle : pater slave.

53On ne manquera pas de s’interroger sur la justesse de nos interprétations. Appréhendé sous le prisme du paradigme freudien, le réel témoigne toujours du fantasme que l’analyste se propose de mettre en lumière. On connaît l’aphorisme : Pour qui ne possède qu’un marteau… La défiance est légitime, mais il ne s’agit pas pour nous d’emporter une conviction ; de donner à voir et à entendre seulement44.