Fabula-LhT
ISSN 2100-0689

Articles
LHT n°12
La Langue française n'est pas la langue française
Diane Schwob

Personnages en quête de référence(s) dans trois romans hétérolingues en langue française : pour une poétique comparée de la glose 

1. Décrire une poétique du récit interculturel par la glossairistique1 comparée

1Dans le cadre d’une norme pluricentrique2, les écrivains hétérolingues textualisent dans leurs œuvres le contact des langues, « idiomes étrangers [ou] variétés (sociales, régionales, chronologiques) de la langue auctoriale », selon les termes de Rainier Grutman (1996). C’est le cas dans trois romans hétérolingues analysés ici. Le français de référence se mêle en effet respectivement : au wolof, dans Le Jujubier du patriarche (1993, réédition : 1998) de la sénégalaise Aminata Sow Fall, au malinké et au bambara, dans Allah n’est pas obligé (2000) de l’ivoirien Ahmadou Kourouma, à l’arabe dialectal libanais dans Le Rocher de Tanios (1993, réédition : 2004), du Franco-libanais Amin Maalouf3

2Cette textualisation peut s’analyser dans le cadre d’une linguistique variationniste. En 2000, Rainier Grutman la présente comme un continuum sur un axe marqué par six échelons, du degré minimal – où L1, langue principale de l’écriture, commente L2 sans la citer – jusqu’au code-switching, allant jusqu’à la remise en question des frontières entre les langues4. Pris sur cet axe, l’usage des emprunts notamment est commun à nos trois auteurs ; parmi eux, les emprunts lexématiques, issus des langues locales, restent en quête d’intégration phonique, phonologique et graphique5 Au tout début du processus d’emprunt, ces mots, décrits par Louis Deroy en 1956 comme « sentis comme étrangers et en quelque sorte cités » sont des xénismes ; leur installation durable dans la langue-cible en fait des pérégrinismes. Notre corpus s’alimentera des emprunts des romans saisis à ces deux stades.

3Dans une œuvre littéraire, le traitement de l’emprunt indique son degré d’intégration textuelle ; celui-ci, fonction du jugement linguistique de l’auteur, est identifiable par des procédés de mise en relief : Laté Lawson-Hellu oppose ainsi les emprunts intégrés, non marqués dans le texte, aux emprunts non intégrés, repérables à leur « insertion » marquée typographiquement par rapport à la langue principale, comme à l’éventuelle présence d’une « glose métaénonciative » 

4Quel rôle joue le traitement des emprunts lexématiques dans l’économie des trois récits ? Nous souhaitons tester ici l’hypothèse posée par Lise Gauvin en 2009, selon laquelle la note en bas de page glosant l’emprunt « intervient » jusque « dans la diégèse » : pour elle, le traitement de l’emprunt par l’auteur met implicitement en œuvre « une nouvelle poétique romanesque ». La poétique visant, selon la définition proposée par Michèle Aquien en 1993, à « considérer l’œuvre comme une forme unique », un système dont on cherche à reconstituer les « lois », nous examinerons quelles « poétique[s] du divers », susceptibles d’élaborer le tissu conjonctif d’un nouveau récit, régissent dans les trois romans du corpus l’insertion de l’emprunt et de son traitement. 

5À la suite d’Inka Wissner (2010), nous postulons qu’une description sociopragmatique6 de l’emprunt lexématique et de son traitement, appuyée sur les outils d’une glossairistique comparée, contribuera à définir les poétiques de la glose qui font de nos auteurs trois figures emblématiques de ce que Françoise Tétu de Labsade appelle en 1999 le « dialogue interculturel sous l’angle de la littérature ». 

6Notre analyse consistera dans un premier temps à croiser les données résultant de l’examen des emprunts et de leur glose pour situer ce traitement de l’emprunt entre les pôles que nous appelons endoréférentiel et exoréférentiel. Dans un deuxième temps, nous confronterons la pratique glossairistique, conçue comme un dispositif configurant dans une certaine mesure le déchiffrement de l’œuvre, à l’intention générale du roman telle que la décrit son appareil critique, pour l’appréhender comme un système engageant sa propre herméneutique en cohérence avec une certaine conception du langage. Nous reprendrons à cet effet, en les adaptant, les expressions proposées par Catherine Tauveron (1999), qui, dans son analyse didactique de la littérature, étudie comment les textes déterminent les conditions de leur propre lecture. À l’instar des œuvres, qui peuvent être, selon elle, réticentesproliférantes7, nous avançons dans cet article les notions de glose réticente ou proliférante, et y ajoutons celle de glose intégrante

2. Personnages en quête de référence(s) : un motif commun aux trois romans

7Dans les trois récits étudiés, le personnage principal est pris dans une quête de références, une recherche de repères relationnels prenant la forme d’une remontée plus ou moins consciente vers les origines, notamment familiales, cette quête revêtant aussi, dans deux des trois romans, un sens initiatique, tel que Pettiti a pu le définir en 2010).

8En effet, le héros éponyme du Rocher de Tanios, élevé dans un village des montagnes libanaises par Lamia, sa mère, et celui qu’il croit son père – Gérios, intendant du cheikh – découvre progressivement ses véritables origines. Dans le Jujubier du Patriarche, Naarou, issue du système traditionnel de la parenté au Sénégal, cherche sa place entre son clan d’origine biologique lié à la lignée ancillaire, et son clan adoptif relié à la lignée nobiliaire. Enfin, dans Allah n’est pas obligé, Birahima, orphelin, dans une errance picaresque entre Libéria et Sierra Leone, espère retrouver sa tante Mahan, dernier membre de sa famille. Vérité sur les origines, cohésion du clan autour de la descendance, restauration du lien avec une figure tutélaire, voilà l’objet des quêtes respectives des trois personnages principaux. Nous postulons que dans les trois romans, cette recherche de références familiales passe par l’exploration linguistique qu’initie une mise en relief de la référence problématique des emprunts. 

3. Le corpus des emprunts lexématiques et de leurs gloses

9Les emprunts lexématiques de notre corpus ont été sélectionnés en fonction de deux critères. En langue, leur absence d’un dictionnaire répertoriant les usages du français de référence tel que le Petit Robert indique un statut d’emprunt non intégré. En discours, leur mise en relief par des italiques ou une glose métalinguistique suggère leur statut de xénismes ou de pérégrinismes aux yeux de l’auteur. L’ensemble des lexies sélectionnées par ces deux critères peut donc être figuré par les deux cercles ci-dessous, la plupart se situant à l’intersection. Estimant que ce recouvrement imparfait des critères d’intégration en langue et en discours présente à l’étude des cas intéressants, nous retenons aussi les termes aux marges : ceux qui sont mis à distance par nos écrivains quoiqu’inclus dans le Petit Robert, et à l’inverse, ceux qui, bien qu’absents du Petit Robert, ne sont pas mis en relief par les auteurs8.

img-1.png

▲ Figure 1

10Pour comparer les pratiques d’insertion des trois auteurs, nous avons analysé un nombre équivalent d’occurrences de ces emprunts : prises dans l’ordre de leur apparition, 90 ont été relevées dans chaque roman, soit 270 occurrences correspondant à 97 lexies différentes – 23 chez Kourouma, 33 chez Maalouf, 35 chez Sow Fall.

11Nous nous focaliserons particulièrement sur une partie de ce corpus, composée des emprunts que nous appelons relationnels et interjectifs. Les premiers, souvent employés en apostrophe ou en apposition de noms propres dans le texte, sont des substantifs dénotant un statut de l’individu dans le groupe, qu’il soit familial ou social. Quant aux interjections, qu’Omer Massoumou définit en 2006, suivant en cela Grévisse, comme des « mots-phrases subjectifs » elles sont « essentiellement un phénomène de l’oral en ce qu’elles traduisent l’affectivité des individus en contexte de communication ». L’analyse de ces deux groupes d’emprunts nous renseignera donc sur la manière dont le personnage principal se situe dans le groupe, certains de ces termes pouvant jouer un rôle central dans sa quête. Sur l’ensemble des 270 emprunts analysés dans les trois romans du corpus, les emprunts relationnels et interjectifs se répartissent ainsi :

img-2.jpg

12Nous nous intéresserons aussi au traitement par la glose de l’ensemble des emprunts du corpus dans les trois romans, car cette mise en relief permet d’envisager d’éventuelles fonctions de soulignement de la quête de référence(s) des personnages. Comment la décrire ?

4. Une analyse sociopragmatique pour une glossairistique littéraire comparée

13Qu’elle soit ou non associée à un traitement typographique qui les mette en relief, la glose des emprunts constitue le plus souvent une stratégie d’explicitation de leur sémantisme assurant notamment l’intercompréhension entre auteur et lecteur, et qui manifeste, ce faisant, une attention soutenue aux conditions de production et de réception de la langue de l’œuvre envisagée comme discours, dans la conscience vive de son contexte historique. 

14Comme cette stratégie met en jeu deux codes linguistiques, nous la décrirons à partir des modes de communication exolingue et endolingue en situation de contact des langues définies De Pietro en 1988 dans le cadre de la linguistique interactionnelle. Comme l’explique Robert Nicolaï en 2000, la première stratégie, relevant d’une « conception dialogique du discours », entraîne « des ajustements réciproques des interlocuteurs », alors que dans la seconde, « les divergences codiques » n’étant « plus perçues comme significatives », ne suscitent pas de reformulations. Nous avançons donc la terminologie suivante pour désigner trois traitements possibles de l’emprunt, en prenant pour point de référence la langue dont vient l’emprunt : traitement endoréférentiel (le lecteur privilégié comprend l’emprunt), exoréférentiel (le lecteur privilégié ne le connaît pas), ou polyréférentiel

15Pour définir le traitement exoréférentiel, qui implique une prise en charge maximale du narrataire exogène, nous choisissons de nous référer aux articles de lexicographie différentielle, qui offrent un modèle de glossaire philologique pour l’édition des textes hétérolingues. 

16Dans son article « Glossairistique et littérature francophone » publié en 2006, André Thibault analyse les glossaires ajoutés par les éditeurs, traducteurs ou écrivains à des textes francophones, qui, sans être lexicographes de profession, ont le souci de faciliter l’accès de ces œuvres à leurs lecteurs exogènes. Après avoir décrit les lacunes de ces glossaires au regard de la lexicographie différentielle, il présente sa propre vision du glossaire littéraire francophone. Sous sa forme « maximal[e] », il comportera ces rubriques : entrée, catégorie grammaticale, acceptions, fonctionnement syntagmatique, contexte d’apparition, autres contextes, rubrique encyclopédique, remarques formelles, remarques différentielles (lorsque l’analyse de la lexie engage des comparaisons entre le français diatopiquement marqué et le français de référence), commentaire historico-comparatif retraçant l’histoire du terme et le mettant en perspective dans le cadre plus large de la francophonie, bilan bibliographique. André Thibault décrit encore les alternatives de mise en pages de la glose : en glossaire, en notes infrapaginales, interlinéaire, voire entre parenthèses. Il dessine enfin une typologie des discours métalinguistiques, opposant les gloses explicatives aux binômes synonymiques, voire antonymiques et métonymiques modulant le cotexte9.

5. Analyse comparative du corpus : trois traitements de l’emprunt sur un continuum

17La mise à distance typographique de l’emprunt par les italiques, rapportant ces formes à la norme du français de référence comme déviantes, semble prendre en compte un lecteur exogène, donc habitué à cette norme : Sow Fall et Maalouf la pratiquent, pas Kourouma. 

18Contrairement à la glose infrapaginale de Sow Fall, la glose interlinéaire évite au lecteur exogène l’effort d’interrompre sa lecture pour la consulter. Kourouma et Maalouf intègrent leur glose au fil de la diégèse, pratique qui, alternant narration des événements et commentaires métalinguistiques, modifie le corps du récit.

19Plus significatif encore car il engage la mémoire du lecteur exogène et sa capacité à élaborer des inférences entre des points éloignés du texte, le traitement des emprunts récurrents10 suggère aussi une stratégie auctoriale. De fait, chez les trois auteurs, chaque emprunt est glosé, mais pas en toutes ses occurrences : les pratiques varient. Sow Fall glose 40 % de ses 90 occurrences, Kourouma, 45,5 %. Cependant, chez Kourouma, cette pratique de la glose qui concerne moins de la moitié des 90 occurrences du corpus, est compensée par un taux de diversité des emprunts assez bas (25,5 %) qui favorise le retour des mêmes termes et donc leur mémorisation, contre 45,5 % chez Sow Fall, dont le roman présente le taux de diversité le plus élevé. Enfin, avec un taux de diversité intermédiaire de 36,6 %, Maalouf pallie l’absence occasionnelle de glose explicative par la modulation du cotexte via les binômes synonymiques, qu’il réitère souvent : avec ce deuxième procédé qui s’ajoute à la glose, il élucide donc en tout le sens de 58,8 % des emprunts. Ainsi, c’est dans son roman que les diverses occurrences des emprunts se voient le plus fréquemment élucidées. 

20Enfin, la longueur moyenne de la glose par emprunt contribue encore à situer les pratiques glossairistiques entre les pôles endo- et exoréférentiel. Elle est de loin la plus longue chez Maalouf, avec 4 lignes en moyenne par emprunt, la plus brève chez Sow Fall avec 0,69 lignes, intermédiaire chez Kourouma avec 1,3 lignes. Sa longueur peut se corréler au nombre de rubriques qui y sont représentées, rapprochant plus ou moins les gloses du programme maximal de l’article lexicographique. Plus les rubriques représentées sont nombreuses, plus l’auteur semble vouloir combler les lacunes linguistiques du lecteur exogène vis-à-vis des langues dont viennent les emprunts. On trouve les rubriques suivantes dans la pratique glossairistique des auteurs :

Rubriques

Sow Fall J. du P.

Kourouma A. P. O.

Maalouf R. de T.

1

Entrée

+

+

+

2

Catégorie gramm.

+/-

-

-

3

Acception

+/-

+

+

4

Fonctionnemt syntagm.

-

-

+/-

5

Autres contextes

-

-

+/-

6

Rubrique encyclop.

-

+/-

+/-

7

Remarques form.

-

-

+/-

8

Remarques différ.

-

+/-

+/-

9

Comm. hist.-comp.

-

-

-

10

Bilan bibliogr.

-

+/-

-

11

Total

1 +, 2 +/-, 7 -

2 +, 3 +/-, 5 -

2 +, 5 +/-, 3 -

12

Écart / article lexicogr.

7

5

3

▲ Tableau 1 : Diversité des rubriques représentées dans les gloses

21Nous notons la présence systématique d’une rubrique par +, l’absence systématique par -, sa présence occasionnelle par +/-. Nous enregistrons la présence de certaines rubriques même si elles n’existent qu’à l’état embryonnaire par rapport au modèle d’André Thibault. Ces rubriques dénotant en creux l’ébauche d’un glossaire plus ou moins abouti dans le roman, nous pouvons alors confronter les pratiques glossairistiques des trois auteurs au programme maximal de l’article lexicographique en termes de diversité des rubriques représentées. 

22Sur un plan quantitatif, la représentation des rubriques chez les trois auteurs confirme une tendance plus endoréférentielle chez Sow Fall, plus exoréférentielle chez Maalouf, intermédiaire, là encore, chez Kourouma11. Le tableau ci-dessous propose un bilan de ces observations :

img-3.png

▲ Tableau 2 : Trois traitements des emprunts sur un continuum

23En définitive, deux éléments singularisent notablement la pratique de l’auteur ivoirien : d’une part, l’absence de marquage des emprunts, rare chez les auteurs hétérolingues ; or, comme le précise Myriam Suchet en 2009, « ce dispositif de balisage indique [...] le degré de polyphonie affecté à l’élément ainsi balisé ». D’autre part, Kourouma choisit de gloser aussi certains mots du français de référence, traités à leur tour en mots étrangers dans le cadre d’une norme pluricentrique assumée. Cette « normalisation de la variation12 » par l’absence de marquage typographique et par la pratique d’une glose réciproque, qui manifeste la prise en compte de plusieurs lecteurs de référence mis sur le même plan, nous amène à qualifier son traitement de l’emprunt de polyréférentiel. Comme nous le verrons plus loin, ce geste novateur n’est pas sans conséquences sur les plans linguistique et littéraire...

24Ces observations générales créent un point de repère à partir duquel nous pouvons à présent étudier la pratique singulière de chaque auteur, en cherchant les fonctions des emprunts et de leur traitement dans la poétique de chaque récit. 

6. Le Rocher de Tanios : poétique de la glose intégrante

6. 1. Yabnéya bintékichkoubour... et leurs gloses

25Analysons à présent le corpus des emprunts relationnels qui se dégage chez Maalouf. Deux de ces termes, yabné (« mon fils »), et ya binté (« ma fille »), sont mis en valeur par leur glose systématique au sein des dialogues, qui produit une forme de redoublement de l’oral, en traduction et en langue originale. Or, c’est dans la bouche du cheikh du village que ces termes apparaissent, et ils s’adressent à des personnes qui ne sont ni son fils, ni sa fille. Le cheikh appelle Lamia, la mère de Tanios, ya binté (p. 30), conformément au rôle patriarcal qu’il endosse envers tous les villageois de Kfaryabda. Cependant, le redoublement insistant de la glose traduit peut-être un sentiment amoureux, qui se superpose au rôle protecteur du patriarche. Pour yabné (p. 133), la situation se corse encore : cette apostrophe s’adresse à Tanios, fils de Lamia, et en réalité, enfant illégitime du cheikh. Elle prend donc un double sens, dont l’élucidation est le principal moteur du récit. 

26Dans un usage moins ambigu mais mis en valeur par leur retour fréquent, nous trouvons également bouna et khourriyyé. Ces mots, qui dénotent « le curé » et « son épouse » dans la religion orthodoxe, sont les plus représentés, avec respectivement 21 et 13 occurrences. Particulièrement présents dans le cadre des dialogues, ils mettent en évidence une oralité locale qui nomme en apposant systématiquement au prénom du dignitaire religieux la mention de son statut. Là où les termes de la parenté sont ambigus, le retour systématique de bouna et khourriyyé fait sentir, par opposition, les structures anthropologiques, comme pour toujours stables, d’un calme village des montagnes libanaises : les deux personnages se caractérisent par cette coïncidence à eux-mêmes, cette conformité de la personne à son statut, identité à soi qui sera l’objet de la quête de Tanios durant tout le récit. 

27En dehors des emprunts interjectifs et relationnels, kichk (« plat à base de pois chiches ») glosé en 24 lignes, et oubour, (« passage ») en 18 lignes (p. 43) se détachent par la longueur de leurs gloses, dont la visée est celle d’une rubrique encyclopédique de glossaire : « sorte de soupe épaisse et aigre à base de lait caillé et de blé » (p. 74). Kichk est également mis en valeur par une glose différée, procédé fort rare, d’autant plus central dans la poétique énigmatique du récit maaloufien. Kichk (p. 43), c’est le surnom qu’assène un jour à Tanios le fou du village contrarié, à travers l’exclamation « Tanios-Kichk », répétée par trois fois, rituellement, comme une malédiction. C’est 30 pages plus tard que nous saurons ce qu’est le kichk et la signification de ce surnom : quelques enfants du village savent déjà que « le cheikh avait l’habitude de “convoquer” leur mère pour qu’elle lui préparât tel ou tel plat, et […] ces visites n’étaient pas sans rapport avec leur venue au monde » (p. 73-75). Cette ruse, réitérée auprès de plusieurs femmes, fait exister dans le village, à côté du système de parenté traditionnel, un système de parenté idiosyncrasique qui regroupe les enfants illégitimes du cheikh, débouchant sur une onomastique : « Tanios-Kichk », « Boulos-Ghammé »... L’ignorance où se trouve le lecteur, non seulement du sens littéral du terme, mais encore du sens symbolique qu’il prend dans le récit, est parallèle à l’ignorance où se trouve Tanios de sa propre identité. Si Tanios connait le sens de kichk, il ne se savait pas ce surnom dénotant sa naissance illégitime. Ainsi, les structures anthropologiques de la parenté se laissent déchiffrer dans le cadre spectaculaire d’une glose longue et différée, via la découverte d’une variation idiosyncrasique de la langue, par le décryptage singulièrement onomastique de kichk

28L’autre mot que la longueur de sa glose met en relief, oubour, cristallise un réseau sémantique différent de son correspondant français, « passage ». Dénotant un « passage montagneux », ce terme prend aussi le sens figuré d’une « étape du destin ». Or, Maalouf fait de la traduction française un emprunt sémantique, en créant à partir de ce fonctionnement polysémique une nouvelle catégorie narrative : le passage devient chez lui une unité de découpage du récit, comme le chapitre. Évoluer, dans le roman, d’un passage à l’autre, c’est voir se rétrécir, en même temps que les possibles narratifs, les possibles du destin, à l’issue duquel se trouvera Tanios. L’originalité de cette catégorie narrative tient à ce qu’elle porte au sein du récit une nouvelle conception du lien entre liberté et fatum, une autre écriture des possibles et de l’Histoire dans le roman.

6. 2. Quête de référence(s), déchiffrement de soi dans ses appartenances

29L’emprunt oubour, qui se trouve ainsi au cœur d’une stratégie de suspens, manifeste une poétique de la quête identitaire qui fait du roman une version fictive de l’« examen d’identité » théorisé en 1998 par Maalouf dans Les Identités meurtrières. Tanios, se détachant peu à peu sur le fond collectif du groupe, se trouve à travers la pluralité des références en se positionnant dans ses appartenances familiales, linguistiques, religieuses et politiques, dans le cadre d’une progression graduelle vers soi, dont chaque chapitre est une étape. De même, dans les Identités meurtrières, l’auteur offre au lecteur la possibilité d’un examen généalogique de son identité, en remontant des ascendants vers soi, dans une découverte graduelle des paramètres de l’identité : « je fouille ma mémoire pour débusquer le plus grand nombre d’éléments de mon identité, je les assemble, [...] je n’en renie aucun » (p. 23). Le Rocher de Tanios s’apparente donc aussi à un récit initiatique interculturel, l’identité personnelle divisée et cherchée se lisant sur fond de l’histoire d’un pays multiculturel, le Liban. 

30Or, dans le roman, de passage en passage, la glose interlinéaire, méditation philologique et généalogique qui oriente le parcours de lecture en ouvrant sur des réseaux de signification linguistiques et culturels mis en forme par l’auteur pour le lecteur exogène, participe d’une démarche d’écriture et de pensée qui va précisant toujours le sens. L’interprétation des mots reliés aux origines13 symbolise ce déchiffrement progressif, où la glose différée, résultat du récit obtenue au terme d’une initiation à soi par la langue en ce qu’elle a de plus idiosyncrasique, donne une vision de la place de l’homme dans le monde. Dans cette quête progressive des références, l’emprunt est à la fois opposant dans son opacité première, et adjuvant une fois éclairé par la glose. Ce faisant, rythmant la découverte fatidique de l’identité à travers l’accès par la glose à la référence de certains emprunt, le passage comme catégorie narrative, donne au roman sa tonalité tragique particulière, symbolisant un fatum inexorable et lumineux : tout le récit est empreint de sérénité et de confiance, et nous présente un personnage qui trouve sa vérité et sa dignité malgré la souffrance, non sans évoquer la sagesse tragique et libératrice des mythes grecs. 

6. 3. Une herméneutique romanesque et quasi romantique de l’identité cherchée

31Ce déchiffrement du destin offert par la fiction participe aussi d’une vision romantique du langage, où la langue originale perçue comme une clé de déchiffrement herméneutique de soi et du réel, donne à lire l’origine dans le cadre d’une remontée philologique.

32Cette approche philologique des langues dans le roman est caractéristique du romantisme hugolien. En vertu de l’accompagnement didactique, exoréférentiel, du lecteur par la glose encyclopédique, le récit de Maalouf, « système parfaitement autarcique », « fournit lui-même », à l’instar du roman hugolien, « la clef de l’énigme qu’il formule », énigme qui s’éclaire quand l’emprunt s’insère « dans son réseau de connotations », selon les termes de Rainier Grutman.

33Or, à la fin du récit, Tanios ayant trouvé et choisi ses références relationnelles en saisissant la référence de son surnom, disparaît après s’être tenu sur le rocher qui donne son titre au roman, et où le narrateur, dans l’excipit, viendra lui-même s’asseoir pour se choisir. Dans ce contexte, l’ensemble de la diégèse, système organisant à la fois son opacité première et son déchiffrement progressif propre à éclairer l’énigme initiale du titre, peut se définir comme la vaste glose d’un conte étiologique, où l’onomastique des prénoms débouche sur la toponymie, où les traces du passage des hommes sont à retrouver dans le paysage, si bien que la petite histoire, éclairée par la grande, l’éclaire aussi.

6. 4. Une poétique de la glose intégrante pour un récit interculturel initiatique

34Comment définir la glose maaloufienne ? Son fonctionnement sociopragmatique repose, nous l’avons vu, sur un traitement particulièrement exoréférentiel de l’emprunt. L’analyse du rôle que joue le traitement des emprunts dans la diégèse, permettant de confronter la pratique glossairistique à l’intention générale de l’œuvre, a ensuite permis de cerner son impact sur la poétique du récit, nous incitant à la décrire comme intégrante

35En effet, par ses dimensions encyclopédique et différentielle (tableau 1, lignes 6 et 8), commentaires métalinguistiques qui l’initient aux spécificités culturelles du pays de la diégèse, elle offre un accompagnement didactique au lecteur exogène. Comportant également le renvoi à d’autres contextes (tableau 1, ligne 5), elle ouvre non seulement sur l’emprunt explicité, mais aussi sur un réseau sémantique global qui donne au lecteur l’idée d’une autre langue fondée sur d’autres connexions culturelles. Enfin, posant les indices d’un parcours initiatique dans le cadre d’un récit interculturel, elle intègre le lecteur à une quête de sens parallèle à celle que vit le personnage du récit, et ce dispositif de déchiffrement proche de l’esthétique romantique englobe lui-même le roman tout entier.

36La dimension emblématique qu’a pris le romancier franco-libanais dans le dialogue interculturel, portée par sa théorie des « identités meurtrières », culmine notamment dans sa désignation en 2007 comme président d’un groupe d’intellectuels invité à conseiller la Commission européenne sur l’apport du multilinguisme au dialogue interculturel. À nos yeux, l’entrée dans la poétique du récit interculturel de Maalouf par l’analyse de ses pratiques glossairistiques confirme de façon convaincante ces orientations esthétiques et politiques de l’écrivain. 

7. Le Jujubier du Patriarche : poétique de la glose réticente

7. 1. Paamaamtaraaeyeyôô... et leurs gloses

37Qu’en est-il pour Sow Fall ? Les liens de parenté sont aussi dénotés dans son roman par les emprunts relationnels, yaay, « maman », paa, « papa », et maam « grand-mère ». N’était l’hypothèse sémantactique de Manessy, qui les décrit en 1995 comme localement interprétés via un « prisme culturel », une typologie sémantique pourrait concevoir ces termes comme des universaux anthropologiques, dont le sens se recouvrirait dans les deux langues. Souvent employés dans les apostrophes au sein des dialogues, ils prendraient alors une valeur simplement connotative, véhiculant une dimension affective assortie d’un effet d’oralité. Cependant, taraa (2 occurrences), glosé par « esclave que l’on épouse après quatre femmes de rang noble » (p. 70), complique cette vision simpliste. Dans les structures de la parenté au Sénégal, au cœur de l’intrigue du Jujubier, interviennent la polygamie et la transmission des enfants entre les anciennes familles ancillaires et les lignées nobiliaires. Les emprunts wolofs soulignent ainsi le système de la parenté, crucial dans le roman. 

38Par ailleurs, le corpus de wolof compte 14 emprunts interjectifs déclinés en 46 occurrences. Comme le graphique 1 pouvait déjà le suggérer, c’est chez cette auteure que leur proportion est la plus grandeOr, l’examen des rubriques de la glose révèle une pratique spécifique à Sow Fall (tableau 1, lignes 2 et 3) : seule des trois auteurs, elle assortit quelquefois l’entrée d’une catégorie grammaticale, et son glossaire seul déroge à la présence systématique de l’acception. En effet, la glose de waay se limite au terme « interjection », comme pour expliquer l’absence de glose référentielle (p. 42), et la référence de ey est glosée par « pas de sens particulier » (p. 34). 

39Ces emprunts interjectifs très diversifiés – eyôô, cey, ndeysaan, walaay, asnabulaahi, subhaanama, cem, ey, waay... – installent une oralité prégnante. La palette de sentiments qu’ils dénotent est en général décrite dans les gloses. Certains d’entre eux, qui expriment l’admiration (subhaanama) ou l’insistance (waay), pour lesquelles le français standard possède des interjections, sont-ils pour autant traduisibles par un équivalent français ? La palette interjective du français parlé au Sénégal est fortement nuancée et codifiée dans le rituel conversationnel : les interjections exprimant à la fois des émotions et une façon de les partager ensemble, le contenu interjectif est donc difficilement partageable en tant qu’il demande une interprétation qui nécessiterait quelquefois de faire partie de la situation d’énonciation. C’est le cas pour les interjections polysémiques que Sow Fall glose avec le déictique ici, telle ndeysaan : « interjection qui exprime icila pitié » (p. 27)14. Deux de ces interjections sont mises en valeur par la fréquence de leurs réitérations : ey et eyôô, avec 9 apparitions chacun, sont les emprunts les plus fréquents. Ey, suivi d’un nom propre, intervient dans la conversation orale qu’il scande. Pour eyôô, aucune traduction n’est tentée dans la glose, mais les termes qui suivent ce mot (Mbarawacc gaynde Njaay) sont glosés comme désignant l’« Hymne des chasseurs », ce qui situe cette deuxième interjection, non plus dans l’oralité de la conversation courante, mais dans celle, éloquente, de l’épopée (p. 124). 

7. 2. Des références relationnelles trouvées dans le partage des référents

40Ce corpus d’emprunts suggère l’enjeu crucial des structures de la parenté, fonctionnant selon un schéma idiosyncrasique qui double les références tout en les opposant dans la rivalité des clans : le roman narre la progressive réconciliation d’une société sénégalaise divisée en deux lignées, ancillaire et nobiliaire, la première ayant confié par tradition ses enfants à la deuxième. Naarou, descendante d’esclaves, cherche sa place entre ces deux lignées, malgré le rejet de Tacko, sa mère adoptive aristocrate.

41Quel rôle jouent les emprunts dans sa quête ? Comme Tanios pour kichk, Naarou connaissait le sens de taraa ; le système de croisement des lignées entre aristocrates et esclaves lui est familier. Mais ce qu’elle découvre et affirme ensuite par son chant, c’est la présence dès l’origine, dans l’épopée soudano-sahélienne du Foudjallon, de Warèle et Biti, appartenant à la lignée des esclaves, aux côtés de Dioumana et Sarebibi, de la lignée des seigneurs : « comme Mère [Tacko] me traite d’esclave, je revendique Warèle et Biti : je revendique leur part d’héroïsme... » (p. 89).

42En effet, cette épopée inaugure la généalogie des clans ancestraux dans l’alliance originelle des seigneurs et des esclaves : comme l’explique Médoune Guèye en 2005, Yellimané, héros fondateur, aurait réuni « les clans rivaux, ceux du Livre et des chasseurs magiciens, à savoir musulmans et païens », et « l’épopée du Foudjallon célèbre implicitement ce métissage qui est synthèse ». Il en tire les conséquences suivantes : « à travers l’interaction des modes romanesque et épique qui caractérisent l’architecture du roman, Aminata Sow Fall produit un [contre-]15discours ethnico-nationaliste sur la société sénégalaise postcoloniale ».

43Le parallélisme avec cet hypotexte donne ainsi aux clans actuels un paradigme de relecture des termes dénotant le système de parenté en wolof, qui bouscule la hiérarchie du réseau. De fait, comme l’indique Magali Pettiti en 2004, « la transmission orale a ainsi pour fonction de révéler les racines familiales ou sociales aux protagonistes, démontrant la nécessité de la quête de soi et de la connaissance ancestrale », et « la résurgence de récits légendaires dans les romans est indispensable à la renaissance des protagonistes qui pourront enfin trouver leur place dans la « dynastie » familiale ou la société dans laquelle ils évoluent ». 

44Ce faisant, Naarou, en devenant griote, transmet à son tour la référence épique. Comme le suggère Magali Pettiti, son évolution manifeste le sens initiatique de sa quête, dont l’issue organise pour elle et son entourage « un monde nouveau, univers dans lequel les protagonistes trouveront enfin leur place et leur rôle ».

45La synthèse entre clans s’effectue donc par le partage du chant épique et de la langue wolof, dont la référence est assumée comme partagée, dans un entre-soi qui se ressource aux origines, en-deçà de la période coloniale : une autre norme de la communication s’impose. Elle est portée dans la diégèse par uneécriture fondée sur la connivence, et partant, sur le traitement endoréférentiel de l’emprunt décrit plus haut. De la conversation quotidienne à la performance épique, la référenciation lacunaire des interjections est la condition d’une mimésis de l’oralité partagée dans l’écriture. La construction du récit le confirme, dont « le cadre d’énonciation est présenté comme une performance orale, un contexte de communication, où a lieu interaction entre narrateur traditionnel (griot) et destinataire (d’autres personnages) »16. La glose infrapaginale s’explique aussi par un refus de briser cet élan communicatif endogène. 

7. 3. Une poétique de la glose réticente pour un roman de résistance interculturelle

46L’adjectif réticent employé par Catherine Tauveron en 1999 pourrait donc bien qualifier la pratique de la glose de Sow Fall. Reposant sur un traitement plutôt endoréférentiel de l’emprunt, où la glose, certes présente, se fait concise, lacunaire et rare, comme repoussée aux marges de la diégèse par sa position infrapaginale, cette pratique glossairistique porte, sur le plan stylistique, l’intégration des genres traditionnels africains dans le roman, qui fait surgir l’épopée au sein de la prose :

Lambi a pincé son xalam :
- Sarebibi, Sarebibi
À toi Babyselli et l’enfant de l’éclipse
À toi tous nos sables et dunes et cours d’eau
À toi le destin du pays
À sauvegarder par devoir (p. 173).

47Cette digestion des formes orales par le roman, constitutive du genre selon Mikhaïl Bakhtine (1978), est bien sûr aussi une des marques de ce roman africain, caractérisé, comme le souligne Josias Semujanga en 1999, par sa « poétique transculturelle et transgénérique ».

48L’articulation entre les genres est véhiculée notamment par le jeu des interjections, qui font passer de ey dominant au début du roman dans l’oralité basse de la conversation(p. 38-95), au genre haut de l’épopée, avec eyôô (p. 97-125) qui s’impose par la suite. Cette bascule insensible entre les deux pratiques de l’oral manifeste bien qu’il « ne s’agit pas d’une oralité limitée aux mille gestes de tous les jours, mais d’une oralité fondatrice d’un type de société », comme le souligne Jean Cauvin (1980).

49Si Hans-Jürgen Lüsebrink a pu présenter en 1997 Le Jujubier du Patriarche comme l’œuvre emblématique « d’une écriture résistante, qui s’inscrit à rebrousse-poil contre l’imaginaire d’une certaine transparence portée par une volonté commune d’échange du dialogue interculturel prétendument facilité par l’utilisation d’une même langue de communication, en l’occurrence le français », nous pouvons considérer que la pratique glossairistique endoréférentielle sowfallienne joue un rôle non négligeable dans ce positionnement, en générant une forme spécifique de dialogue interculturel, où la réticence du texte organise sa résistance.

50Conversation entre soi et écriture pour l’entre soi, qui n’excluent pas d’ailleurs l’ouverture sur l’autre, s’il veut apprendre et découvrir : selon Lüsebrink, on « constate également, à travers la facture même de l’écriture, une volonté d’affirmation qui place le lecteur occidental dans une position culturelle d’extériorité et le contraint à apprendre et à déchiffrer des codes culturels qui lui sont foncièrement étrangers. Il se trouve ainsi placé, à travers un singulier renversement des rapports de force qui sous-tendent les formes de dialogues interculturels propres au système colonial, dans une position de l’élève à la fois forcé et désireux d’apprendre ». Ainsi, par une poétique de la résistance interculturelle, Sow Fall fait de son récit un support de dialogue paradoxal et efficace, visant dans son roman la synthèse au-delà des divisions via une poétique glossairistique réticente. 

8. Allah n’est pas obligé : poétique de la glose proliférante

8. 1. Matoubabimamfaforognamokodèwalahé... et leurs gloses

51Les emprunts relationnels qu’emploie Kourouma permettent-ils de situer Birahima dans sa quête de références relationnelles et de référents linguistiques ? Très vite, il apparaît que la première se fait par le prisme de la deuxième, comme dans cette glose de l’emprunt relationnel ma, qui, esquissant une rubrique différentielle, souligne l’absence d’équivalence entre les termes affectifs des différentes cultures : « ma, ça venait de mon ventre disent les Africains, de mon cœur disent les Français de France » (p. 19).

52Quant à l’emprunt toubab, il est mis en valeur par une glose différée (« toubab signifie blanc » – p. 11). Or, ce terme, un des plus lexicalisés du corpus, est entré depuis longtemps dans les dictionnaires de français standard et les pratiques de locuteurs exogènes , comme l’indique Isabelle Anzorgue en 2006. Si Kourouma le glose, et ce en deuxième occurrence, c’est peut-être moins pour construire son sens que pour l’interroger, la glose différée participant alors d’une entreprise de déconstruction des stéréotypes identitaires – en témoigne l’antithèse plus qu’insistante, en noir et blanc, qui oppose Africains et Occidentaux, dans l’incipit du roman, entre toubabs, glosés comme « blancs », et « noirs nègres indigènes d’Afrique »17

53En effet, la glose présente notamment des rubriques différentielles, voire bibliographiques (tableau 1, lignes 8 et 10) : dès l’incipit du roman de Kourouma, Birahima, narrateur pluristyle, déclare qu’il va gloser le français standard comme la variation régionale, pour tous : « toubabs (toubab signifie blanc) colons, [...] noirs indigènes sauvages d’Afrique et [...] francophones de tout gabarit » (p. 11). Amorce de bilan bibliographique, il tire ses gloses du Larousse, du Petit Robert, de l’Inventaire des particularités lexicales du français d’Afrique et du Harrap’s, écrivant son périple d’enfant soldat entre quatre dictionnaires pour préciser la référence des mots en fonction des narrataires privilégiés : « Pour raconter ma vie de merde, de bordel de vie dans un parler approximatif, un français passable, pour ne pas mélanger les pédales dans les gros mots, je possède quatre dictionnaires » (ibid.).

54Des exemples très récurrents d’emprunts interjectifs apparaissent, tels faforo (9 occurrences) et gnamokodé (7 occurrences). La glose de faforo, la plus fortement réitérée après celles de gnamokodè et walahé, met encore ce terme en relief par ses variantes :

p. 10

« (Faforo ! Signifie sexe de mon père ou dupère ou de tonpère) »

p. 12

« (Cul de mon papa) »

p. 16

« (Sexe de son père ou du père) »

p. 19

Pas de glose

p. 25

« (Sexe du père) »

p. 28

« (Sexe de mon père) »

p. 34

Pas de glose

p. 41

Pas de glose

p. 43

Pas de glose

▲ Tableau 3. Suivi d’un mot : faforo et ses gloses

55Presque tous les termes de la glose s’y voient modulés : sexe, de registre courant et à sa place dans une définition de dictionnaire, est ensuite remplacé par cul, dans une surprenante proximité avec le terme affectif papa à la page 12. Le jeu sur les possessifs entretient une variation subtile, depuis la neutralité généralisante du dictionnaire (du père), en passant par l’énigmatique de son père (de qui son est-il anaphorique ?), jusqu’à de mon père, plausible si mon renvoie au narrateur monologuant. Quant à la déixis engendrée par de ton père, est-ce une malicieuse adresse du narrateur visant son narrataire, et de Kourouma visant son lecteur ? On note donc un luxe de gloses pour ces mots, dont la récurrence fréquente dans un espace resserré favorise la mémorisation. On remarque par ailleurs leur fonction stylistique : clôturant les paragraphes comme des clausules, isolées dans une exclamative, elles se retiennent en refrain tonitruant. Semblable traitement est appliqué au juron gnamokodè (« bâtardise »), comme dans ce passage : « je suis maudit, je traîne la malédiction partout où je vais. Gnamokodé (bâtardise) ! » (p. 32).

56La dernière interjection pour ainsi dire surglosée est walahé « (Au nom d’Allah !) », si bien que les attestations religieuses semblent prendre, dans le roman, la même violence que les jurons. Comme le titre et leitmotiv du roman Allah n’est pas obligé, walahé vient ponctuer en clausule les malheurs les plus scandaleux de Birahima et son entourage. Cette citation des paroles de l’imam sonne par conséquent comme une antiphrase ironique visant le fatalisme des représentants religieux.

57Toutes ces interjections (faforo dont les gloses font varier le lien anaphorique du rapport au père, référent insaisissable, gnamokodè, qui évoque l’origine indécise via sa traduction « bâtardise », ainsi que walahé) apparaissent alors comme autant de négations du retour aux origines, la parenté étant par elles, de façon latente, à la fois désacralisée et désituée. Walahé, écho burlesque au leitmotiv éponyme de l’ouvrage, rappelle que le créateur, Allah, figure sacrée du père démissionnaire, « n’est pas obligé de faire justes toutes ses choses d’ici-bas » (Kourouma 2000 : 28) ; cette deuxième apparition du refrain qui complète le titre aux allures inachevées, a lieu précisément à la mort de la mère du narrateur. 

8. 2. Résultat de la quête : la référence des références relativisée

58Birahima, parti en quête de sa tante Mahan, ne la trouvera pas. Ce qu’il trouve en chemin, c’est un « état », celui d’enfant-soldat, et des États africains en triste état. Il croise aussi quelques pères de substitution, plus inquiétants les uns que les autres, qui seraient bien plutôt les génies destructeurs de l’Afrique traversée. La déperdition de sens que subit imam à sa glose différée indique aussi quelle perte de la référence et des références se produit : pas plus que Birahima, l’Afrique ne trouve de figures tutélaires. 

59Cette absence de repères relationnels se voit inscrite dans une destinée immanente et inévitable par Yacouba le féticheur, dont Birahima rapporte le pieux bilan : « Allah ne voulait pas que je revoie ma tante » (p. 220). Ici comme ailleurs, celui qu’on nommait le Voltaire africain use à loisir des procédés de son prédécesseur : alternée avec des récits hyperréalistes de l’horreur de Birahima, grossier Candide mal élevé, cette lecture répétitive des tenants de la providence revient comme un refrain de plus en plus absurde. Imam ou féticheur, aucun Pangloss ne ressort crédible, leurs discours globalisants bousculés par les faits – : « Parmi les morts il y eut trois enfants-soldats. Trois enfants du bon Dieu […]. Ils sont morts parce que Allah l’a voulu. Et Allah n’est pas obligé d’être juste dans toutes ses choses » (p. 145)...

60Pour un enfant-soldat, la fin ne saurait justement être candide : dans ce roman déceptif, pas de reconstitution de la cellule familiale et de la communauté, pas d’herméneutique des origines débouchant sur l’identité à soi, pas d’initiation au bout du voyage ; mais une écriture dont Kourouma revendique la valeur de témoignage – la dédicace inaugurale du livre évoque un fait vrai, la commande du livre à l’auteur par les enfants-soldats de Djibouti : « Aux enfants de Djibouti : c’est à votre demande que ce livre a été écrit » (p. 7 du roman). De fait, dans Allah n’est pas obligé, l’auteur a gagné de haute lutte le droit de désigner les responsables, ces figures faussement tutélaires, contre-référentielles, par leur nom, alors même que pour En attendant le vote des bêtes sauvages (1998), comme le rappelle Armelle Cressent en 2006, « l’éditeur refuse encore au romancier la liberté de nommer ses personnages conformément à la réalité. Sur les noms, il exige de la vraie fiction [...], craignant les conflits juridiques ».

61Par opposition à la brutalité des faits, décalés par la glose, le français de référence et la culture afférente semblent prendre une sorte d’irréalité, comme le suggère, dans sa biographie publiée en 2004, China Keitetsi, qui fut enfant-soldat en Ouganda et émigra au Danemark – « je suis étrangère dans une culture étrangère que je cherche à intégrer et à comprendre ». En effet, quand s’élève la « voix enragée de l’enfant », porte-parole des enfants-soldats, « leur rapport testimonial, certes un soulagement pour eux, devient le miroir dans lequel la société humaine en tant que conscience collective, doit se contempler »18. Le récit avance ainsi par confrontation permanente des faits de la diégèse avec les discours et les mots qui les portent, la diégèse passant certes au crible des dictionnaires, mais les dictionnaires au crible de la diégèse, violente. 

62C’est juste après avoir appris la mort de sa tante que Birahima reçoit, dans le cadre de l’excipit, ses quatre dictionnaires, comme un héritage qui le conduit à questionner, dans un relativisme linguistique, mettant ainsi en doute le monologisme de la langue, la référence même après la perte de toute référence relationnelle. Car le langage n’est pas tutélaire non plus, malgré l’abondance des dictionnaires. Plutôt, la prolifération des langues et des candidats à la tutélarisation souligne la multiplicité des influences qui se partagent et se déchirent l’Afrique. Le témoignage de l’orphelin enregistre donc la faillite des discours, et la langue monologique se perd dans l’interlangue du roman, soulignée par une glose polyréférentielle qui affecte la référence dans l’ironie... Si, « depuis qu’il écrit, Ahmadou Kourouma est obsédé par les dictionnaires », qui font office de « livre de la loi »19, dans Allah n’est pas obligé, Birahima narrateur, et Kourouma scripteur, mettent à distance cette référence des références, puisque, « walahé ! Parfois le Petit Robert aussi se fout du monde ! » (p. 71).

63De fait, dans les gloses, le terme défini n’est pas seulement supposé inconnu, il est aussi terme qui ne va pas de soi, peut-être à cause de la non-coïncidence entre le mot et ce à quoi il est censé référer, dévoilant la nature idéologique du langage20. Témoin, la description de ce règlement de comptes, dans laquelle s’observe, au sein des parenthèses, un fonctionnement antiphrastique des gloses déconstruisant les valeurs exprimées par le français de référence :

Le commando amena Samuel Doe au port dans le sanctuaire de Johnson (sanctuaire signifie lieu fermé, secret et sacré). [...] Le Prince Johnson commanda qu’on coupe les doigts de Samuel Doe, l’un après l’autre et, le supplicié hurlant comme un veau, il lui fit couper la langue. [...] Lorsqu’il voulut couper la jambe gauche, le supplicié avait son compte : il rendit l’âme. (Rendre l’âme, c’est crever.) (p. 138). 

64Si Kourouma affirme qu’« un de [ses] passe-temps favoris est de rechercher les différences entre les différentes définitions que proposent les dictionnaires d’un même mot », il sait aussi qu’« en usant [sic] plusieurs synonymes pour exprimer une réalité ou un sentiment l’écrivain ex-colonisé veut souvent signaler l’approximation du sens des synonymes à saisir la réalité ou le sentiment »21. L’accumulation des reformulations pourrait bien viser à construire chez le lecteur l’intuition de ce relativisme linguistique. Ainsi, la surréférenciation des gloses, assignées à des sources multiples, est en lien direct avec l’ironie citationnelle22 marquant la diégèse.

8. 3. Une poétique de la glose proliférante pour une polyphonie picaresque

65Le traitement polyréférentiel de l’emprunt, qui est marqué à la fois par l’absence de balisage des mots, par l’explicitation des termes africains comme du français standard, ainsi que par les rubriques différentielles de la glose revendiquant une norme pluricentrique, joue d’évidence un rôle majeur dans le déroulement de la diégèse et la portée du récit. Nous caractériserons la pratique glossairistique kouroumienne de la glose par l’adjectif proliférant, propre selon nous à dénoter la démultiplication des gloses qui envahissent la diégèse, la prolifération inhabituelle du lecteur de référence, lecteur exogène et endogène étant mis à égalité comme récepteurs du roman ; la pluralité des références bibliographiques invoquées, et enfin, la dérive de la référence, résultat de cette poétique, qui semble plus radicalement que toutes bousculer l’illusion d’une langue monologique. En exhibant une multitude de définitions qui interrompent la trame du récit, cette pratique entraîne aussi une prolifération inquiétante des significations propre à mettre en péril l’idée même d’un sens.

66Ainsi, la glose proliférante, déployant un faisceau de procédés propres à générer une véritable polyphonie lexicographique, est constitutive d’une tonalité dominante, l’ironie, qui contribue à imposer le genre picaresque23. Sur le plan culturel, elle renforce en effet une esthétique du collage proche de celle qui fait se succéder, dans Les Soleils des indépendances, « des références à l’histoire, à l’ethnologie, à l’actualité sociale, voire économique, donnant ainsi à son récit une impression d’organisation “feuilletée” propre, selon Michel de Certeau, au récit d’histoire24 », illustrant les ruptures de l’Afrique et jalonnant le parcours picaresque de Birahima.

67C’est avec Les Soleils des indépendances (1968) que Kourouma est réputé avoir accompli ce que Lilyan Kesteloot décrit en 2001 comme « la première transgression délibérée de la langue française par un auteur africain », qui impose la variation aux risques et périls de l’intercompréhension, dont les gloses assurent néanmoins le maintien25. Cette écriture fondatrice met en place un récit polyphonique interculturel en imposant explicitement une norme pluricentrique, comme on peut le voir dans l’incipit d’Allah n’est pas obligé où Kourouma annonce, par la voix de Birahima, son traitement polyréférentiel de la glose. En 2006, Calvet y voit les signes d’un dialogue culturel extrêmement transgressif, allant jusqu’à oser une certaine égalité dans la liberté d’écrire, et l’interprète comme le symbole d’une position intermédiaire entre normativisme et variationnisme : si « entre ces deux termes oppositifs il devrait être possible de trouver un moyen terme », c’est précisément la détonante pratique kouroumienne de ce « moyen terme » qui, à ses yeux, représente l’espoir d’un « ferment de liberté linguistique, un ferment de diversité, c’est-à-dire au bout du compte un ferment de démocratie » (2006 : 61). 

9. Bilan : poétiques du récit interculturel et pratiques glossairistiques

68À partir d’outils tirés de la sociopragmatique et de la lexicographie différentielle, nous avons tenté de décrire la poétique narrative hétérolingue de trois figures emblématiques de l’interculturel. L’analyse de la quête de référence(s) chez le personnage principal, mise en lien avec le traitement de l’emprunt, dévoile le fonctionnement d’un récit interculturel. L’écriture hétérolingue fait ressortir ces enjeux de constitution de soi dans un contexte postcolonial où le rapport entre le sujet et sa langue affecte la diégèse. La description de la pratique glossairistique comme réticenteproliférante ou intégrante est une entrée possible dans l’examen de la poétique du roman qui peut permettre de poser des points de repère ouvrant la voie d’un comparatisme.

69S’écartant de la norme monolingue, ces pratiques glossaristiques entraînent une mise en question plus ou moins discrète du monologisme de la langue, questionnement qui constitue un moteur de la diégèse : la référence est tributaire de son interprétation en interaction chez Sow Fall ; elle se construit chez Maalouf dans un lien singulier et énigmatique entre un homme et son paysage familial, social, géographique et historique ; cette référence, enfin, se fait et se défait chez Kourouma dans un relativisme dévoilant sa nature idéologique. L’analyse des pratiques glossairistiques contribue donc à dessiner trois poétiques de l’interculturel, entre récit interculturel initiatique, picaresque polyphonique et roman de résistance interculturelle.