Fabula-LhT
ISSN 2100-0689

Dossier
Fabula-LhT n° 8
Le Partage des disciplines
Michel Collot

Pour une géographie littéraire

DOI : 10.58282/lht.242

1Depuis une vingtaine d’années, un nombre important de travaux ont été consacrés l’inscription de la littérature dans l’espace et/ou à la représentation des lieux dans les textes littéraires. Ils ne pouvaient manquer de croiser l’intérêt croissant des géographes pour la littérature. Christine Baron a évoqué les fondements théoriques d’une telle rencontre et les problèmes épistémologiques qu’elle soulève ; j’en esquisserai pour ma part l’historique et j’insisterai sur ses implications méthodologiques, en me demandant s’il est aujourd’hui possible de concevoir et de pratiquer une véritable « géographie littéraire ». Certes, l’intérêt pour les relations que la littérature entretient avec son environnement spatial ne date pas d’hier, et il a toujours été plus ou moins présent en littérature comparée et au sein de l’histoire littéraire elle-même ; mais il s’est récemment développé et autonomisé au point de susciter de nouvelles théories ou méthodes, baptisées « géopoétique » ou « géocritique ». Je m’interrogerai tout d’abord sur les raisons de cet engouement récent, puis j’en évoquerai quelques manifestations, avant de présenter les diverses orientations de recherche qu’il inspire et quelques réflexions sur leurs enjeux respectifs.

Contexte

2La montée en puissance d’une « géographie littéraire » est inséparable de l’évolution des sciences de l’homme et de la société, qui se montrent depuis au moins un demi-siècle de plus en plus attentives à l’inscription des faits humains et sociaux dans l’espace. On a pu parler à ce propos d’un « tournant spatial » ou d’un « tournant géographique » ; Marcel Gauchet écrivait par exemple en 1996 : « Nous assistons à un tournant “géographique” diffus des sciences sociales. Entendons non pas un tournant inspiré du dehors par la géographie existante, mais un tournant né du dedans, sous l’effet de la prise en compte croissante de la dimension spatiale des phénomènes sociaux1 ».

3Cette évolution concerne au premier chef l’Histoire elle-même, qui tend à se spatialiser, depuis que l’École des Annales a proposé d’élargir l’échelle de l’enquête historique à de longues périodes et à de vastes aires géographiques. Fernand Braudel en est ainsi venu à proposer le terme de « géohistoire » pour baptiser l’étude des relations qu’une société entretient avec son cadre géographique à travers la longue durée2. La mondialisation n’a fait que renforcer la prise de conscience de la solidarité des sociétés humaines dans de vastes zones d’interaction. Les tentatives pour constituer une histoire mondiale (World History, Global History) doivent renoncer au modèle d’une histoire linéaire et unitaire au profit de temporalités multiples superposées dans l’espace-temps, et tenir le plus grand compte des facteurs géographiques. Réciproquement, la « nouvelle Histoire » resitue les paysages dans l’évolution des mentalités collectives, comme en témoignent par exemple l’enquête d’Alain Corbin sur la naissance du « désir de rivage » ou l’essai de Simon Schama sur les rapports entre le paysage et la mémoire3. Et la géographie de son côté intègre de plus en plus la dimension historique, en devenant géographie humaine, économique, sociale et culturelle, plus que géographie physique.

4C’est dans le cadre de cette mutation épistémologique générale qu’il faut situer l’intérêt croissant pour les questions de « géographie littéraire ». Les manifestations en sont multiples. Une enquête récente sur les thèses soutenues ou déposées en France depuis 1990 dans le domaine des  littératures française et francophones du xxe siècle a révélé qu’un nombre significatif d’entre elles portaient sur le cadre géographique de la production littéraire ou sur les représentations de l’espace dans les œuvres étudiées4. Beaucoup de colloques ont été consacrés ces dernières années à ces questions : par exemple aux « Territoires rêvés » (Orléans, 2003), et à « L’inspiration géographique » (Angers, 2003)5. Plusieurs formations de recherche s’attachent à l’étude de l’espace en littérature : citons, entre autres, les centres de recherche sur la littérature de voyage (Paris 4), et sur les nouveaux espaces littéraires (Paris 13), l’équipe d’accueil « Espaces humains et interactions culturelles » (Limoges), et le programme que je dirige à Paris 3 avec Julien Knebusch « Vers une géographie littéraire »6. De nombreux ouvrages et numéros de revue ont accordé une attention particulière au paysage littéraire7. Et les recherches qui se multiplient sur un genre comme le récit de voyage impliquent une réévaluation des rapports entre littérature et géographie.

5Le danger d’un tel engouement serait d’inféoder l’étude littéraire à une discipline qui lui est étrangère. Mais il se trouve que de son côté, la géographie se fait souvent culturelle et s’intéresse de plus en plus à la littérature, comme en témoignent les travaux d’Yves Lacoste et de Jean-Louis Tissier sur Julien Gracq, lui-même géographe et écrivain8, la thèse de Marc Brosseau sur les « romans géographes » et celle de François Béguin, sur « la construction des horizons »9. Cet intérêt s’inscrit dans le courant en faveur d’une « géographie humaniste », qui s’est développé depuis les années 1970 en réaction contre l’évolution d’une discipline qui, à la faveur du perfectionnement des moyens techniques, mathématiques et informatiques mis à sa disposition, avait tendance à privilégier une analyse objective et abstraite de l’espace géographique au détriment de sa dimension humaine et sensible.

6On assiste donc à une convergence remarquable entre les deux disciplines, les géographes trouvant dans la littérature la meilleure expression de la relation concrète, affective et symbolique qui unit l’homme aux lieux, et les littéraires se montrant de leur côté de plus en plus attentifs à l’espace où se déploie l’écriture. Il n’en reste pas moins nécessaire de bien marquer la spécificité littéraire des œuvres et de leur approche, si l’on ne veut pas transformer la géographie littéraire en une simple annexe de la géographie culturelle. Certains géographes ont su parfaitement intégrer cette spécificité dans leur approche de la littérature. Ainsi, pour Marc Brosseau, les romanciers contemporains ne fournissent pas seulement à la géographie des documents précieux, ils sont eux-mêmes, à leur manière, « géographes » ; il y a une « pensée spatiale » du roman, qui a « une façon propre de faire de la géographie ».

7C’est pour mieux marquer cette spécificité qu’ont été inventés les termes de géocritique et de géopoétique, qui correspondent à des conceptions et à des pratiques sur lesquelles je reviendrai plus tard. Je signale que le terme de géopoétique a été inventé en français par deux poètes, Michel Deguy et Kenneth White, pour souligner que la critique ne fait que répondre à un certain état de la création littéraire elle-même, qui fait aujourd’hui une large place à l’espace et à l’inspiration géographique. Cela ne concerne pas seulement la « littérature de voyage », qui a désormais son « festival » annuel10, mais l’ensemble des genres littéraires, dont les frontières sont brouillées par cette spatialisation : le théâtre, qui entretient depuis toujours un rapport privilégié à l’espace scénique ; la poésie qui se déploie de plus en plus dans l’espace même de la page, et le roman lui-même, qui tend à devenir de plus en plus « récit d’espace11 ».

8Cette évolution des pratiques et des formes d’écriture  plaide en faveur d’une meilleure intégration de la dimension spatiale dans les études littéraires, à trois niveaux distincts mais complémentaires à mes yeux : celui d’une géographie de la littérature, qui étudierait le contexte spatial dans lequel sont produites les œuvres, et qui se situerait sur le plan géographique, mais aussi historique, social et culturel ; celui d’une géocritique, qui étudierait les représentations de l’espace dans les textes eux-mêmes, et qui se situerait plutôt sur le plan de l’imaginaire et de la thématique ; celui d’une géopoétique, qui étudierait les rapports entre l’espace et les formes et genres littéraires, et qui pourrait déboucher sur une poïétique, une théorie de la création littéraire. Je vais aborder successivement ces trois orientations de recherche et les illustrer de quelques exemples, tout en formulant quelques propositions sur leur place et leur signification respectives.

Géographie de la littérature

9Avant d’aborder les orientations et les enjeux actuels d’une géographie littéraire, il faut en retracer rapidement l’histoire. L’idée n’en est pas nouvelle, on pourrait la faire remonter au moins à la théorie des climats de Montesquieu, à l’essai de Mme de Staël, qui oppose les littératures du Nord à celles du Midi, ou à la théorie de la race, du milieu et du moment élaborée par Taine. Mais il faut attendre en France le début du xxe pour voir apparaître l’expression de « géographie littéraire », parallèlement à la constitution de la géographie moderne en discipline universitaire. On la trouve pour la première fois à ma connaissance dans l’Esquisse d’une géographie littéraire de la France annexée à un ouvrage sur Les Littératures provinciales12. Dans les premières décennies du xxe siècle, la géographie littéraire tend à se confondre avec le provincialisme littéraire, qui est à la mode : c’est encore le cas dans les travaux d’Auguste Dupouy, auteur notamment d’une Géographie des lettres françaises13, qui s’inscrit dans la lignée du « Programme d’études sur l’histoire provinciale de la vie littéraire en France » présenté en 1903 par Lanson14.

10Dans l’entre-deux guerres, c’est Albert Thibaudet qui a proposé avec le plus d’insistance d’« envisager (la) littérature comme un paysage », au point que son histoire littéraire, selon Antoine Compagnon, « s’apparente plus à une “géographie et topographie du monde littéraire français” qu’à une chronologie à sens unique15 ». Mais son usage récurrent du syntagme « géographie littéraire » et du mot « paysage » reste métaphorique et ne concerne guère la dimension proprement spatiale de la littérature : il désigne une démarche qui consiste à prendre une vue d’ensemble de l’histoire littéraire ou d’un de ses moments pour dégager les lignes de force de ce qu’on appellerait peut-être aujourd’hui le champ littéraire.

11Le premier en France à avoir essayé de donner à la géographie littéraire ses contours et ses méthodes est André Ferré, auteur d’une thèse sur la Géographie de Marcel Proust16, et co-éditeur avec Pierre Clarac de la première édition de La Recherche dans la Bibliothèque de la Pléiade (Paris, Gallimard, 1954). Ce n’est pas un hasard si c’est un proustien, car La Recherche explore autant l’espace que le temps, la mémoire étant liée aux lieux, qui sont « des gisements profonds de [notre] sol mental17 ». Dans un petit ouvrage intitulé Géographie littéraire, André Ferré rappelait une évidence, à savoir que l’histoire littéraire elle-même a toujours intégré une composante géographique :

Car les œuvres ne sont pas nées seulement en des temps, mais aussi en des lieux, les écrivains ont vécu dans l’espace comme dans la durée ; ils se répartissent autant en pays, en provinces et en terroirs qu’en siècles, en générations et en écoles. […] À l’appareil des dates dans lequel l’histoire littéraire trouve ses cadres et ses points de repères, répond pour la géographie littéraire une topologie qui y est d’ailleurs étroitement associée. […] L’espace adhère trop au temps pour que toute histoire, la littéraire comme les autres, ne s’accompagne pas de constantes références géographiques18.

12L’objet premier d’une géographie littéraire, comme celui de l’histoire littéraire, serait l’étude du contexte de la production littéraire. Leur hypothèse commune est que ce contexte n’est pas une simple circonstance mais influe sur les œuvres elles-mêmes : « La géographie littéraire se fonde sur ce très général postulat : qu’il existe nécessairement des relations entre toute œuvre humaine et le milieu terrestre où elle se localise, et que même dans ses aspects les plus spirituels et les plus rares, l’activité des hommes ne peut pas ne pas exprimer des relations de cette nature » (GL 10).

13L’idée d’une telle relation n’est pas neuve, et Ferré ne se fait pas faute de rappeler quelques-uns de ses illustres prédécesseurs. Il cite en épigraphe de son livre une phrase de La Bruyère : « Il me semble que l’on dépend des lieux pour l’esprit, l’humeur, la passion, le goût et le sentiment19 » ; et il évoque, entre autres, Michelet, qui, dans son Tableau de la France, « entreprend de démontrer que les caractères physiques de chaque région de notre pays se reflètent dans ceux de quelques grands écrivains représentatifs et de leurs œuvres » (GL 14). Mais il critique le déterminisme naïf qui a conduit certains à faire de la littérature « un produit du sol et du climat » (GL 33). Il a plutôt tendance, comme la géographie moderne, à valoriser les facteurs humains, sociaux, économiques et culturels : le premier facteur géographique déterminant pour la production d’une œuvre littéraire, à ses yeux, c’est le contexte linguistique et, plus largement, culturel. Il prête aussi attention aux conditions économiques : il y a une géographie de l’édition, de l’impression, de la librairie, de la traduction.

14Cet environnement demeure, dans le cadre d’une géographie inféodée à l’histoire littéraire, une circonstance, au mieux un contexte. Il reste un hors texte, qui entretient avec le texte une relation d’extériorité, saisie en dehors du texte, dans la biographie de l’écrivain notamment. Les travaux d’André Ferré s’attachent principalement à recenser les lieux où a vécu ou qu’a connus un écrivain et à les comparer avec ceux qui sont évoqués dans son œuvre. Il en résume les résultats sur des « cartes biographiques » qui sont à la géographie littéraire ce que les chronologies sont à l’histoire littéraire. Même si André Ferré insiste sur l’écart entre les lieux de vie et les lieux de l’œuvre, ces cartes n’en subordonnent pas moins la géographie littéraire à une géographie référentielle, comme l’histoire littéraire a tendance à inféoder l’œuvre à la vie : « On cherche dans la biographie les données géographiques que laisse transparaître l’œuvre, celles qui peuvent permettre d’identifier et de localiser le site inspirateur. […] Presque aucune œuvre littéraire ne manque de refléter, serait-ce tout indirectement, les circonstances de lieu de l’existence de l’écrivain » (GL 24).

15On retrouve ici les limites propres à toute théorie du reflet. Une géographie de la littérature ainsi conçue montre bien comment une œuvre s’ancre dans un territoire, mais elle oublie de montrer comment elle le transforme pour construire son propre espace, qui est celui de l’imaginaire et de l’écriture, qu’on ne trouve que dans le texte, et qu’on ne peut reporter sur aucune carte du monde connu. André Ferré le savait bien, lui qui, dans sa thèse, avait tenté d’ « assigner aux divers paysages évoqués par Marcel Proust un emplacement sur la carte » (GMP 85), mais avait dû reconnaître que la plupart des lieux de La Recherche « défi(ent) toute localisation unique et trop précise » (GMP 102), car « la géographie proustienne est une géographie toute psychologique, et même toute subjective et impressionniste » (GMP 20).

16Une géographie véritablement littéraire devrait intégrer cette dimension subjective et imaginaire, difficile à cartographier, si ce n’est à l’aide d’une « carte mentale ». C’est ce qu’a tenté de faire Franco Moretti dans son Atlas du roman européen : il plaide en faveur d’une « géographie de la littérature » qui associerait « l’étude de l’espace dans la littérature » et celle « de la littérature dans l’espace20 ». La première partie de son ouvrage a pour objet la représentation des lieux dans les romans européens du xixe siècle ; la seconde, l’étude des lieux de diffusion et de réception des grands succès romanesques dans la même période. Toutes deux démontrent que la littérature est « liée au lieu » (ARE 11), mais engagent des méthodologies tout à fait différentes : la seconde relève plutôt de la sociologie littéraire, puisqu’elle se fonde essentiellement sur une enquête de type statistique ; la première s’appuie sur l’analyse et la lecture des textes, et relève davantage de la critique littéraire.

17Or, dans l’une comme dans l’autre, Moretti recourt au même instrument, qui est la carte, censée visualiser aussi efficacement l’itinéraire parisien de Lucien de Rubempré que la circulation des livres en Europe ; de ce fait, les lieux de la fiction romanesque restent analysés en fonction de leurs éventuels référents géographiques. Cette technique rend mal compte de l’écart entre une topographie objective et la topologie littéraire, et si elle peut rendre compte en partie de représentations réalistes des lieux, elle n’est guère applicable à des géographies purement imaginaires. L’informatisation permet de l’améliorer et de l’affiner, en introduisant dans la carte des possibilités de variation et des zones d’indétermination, comme le fait l’Atlas littéraire de l’Europe entrepris par des chercheurs del’Institut de cartographie de Zürich et des universités de Prague et de Göttingen21. Mais elle me paraît contestable, car elle rapporte la fiction à une géographie référentielle et minimise la part faite à l’imaginaire dans les représentations littéraires de l’espace, qui relèvent plus, selon moi, du paysage que de la carte, et appellent d’autres approches, qui relèvent de la critique et de la poétique. Les enseignements d’une géographie de la littérature doivent donc être complétés, voire contestés, par une géocritique et par une géopoétique.

Géocritique

18Je propose d’appeler géocritique l’analyse des représentations littéraires de l’espace telle qu’on peut la tirer d’une étude du texte ou de l’œuvre d’un auteur, et non plus de son contexte. Il s’agit pour elle d’étudier moins les référents ou les références dont s’inspire le texte que les images et les significations qu’il produit, non pas une géographie réelle mais une géographie plus ou moins imaginaire. Comme nous en avertit un écrivain qui est aussi un géographe, « il n’existe nulle coïncidence entre le plan d’une ville dont nous consultons le dépliant et l’image mentale qui surgit en nous, à l’appel de son nom, du sédiment posé dans la mémoire par nos vagabondages quotidiens22 ».

19Le terme de géocritique a été inventé en France par Bertrand Westphal, qui lui donne une acception un peu différente et plus spécifique23. Cette nouvelle démarche critique est motivée à ses yeux par la montée en puissance du thème géographique dans la littérature contemporaine, qui témoigne d’un certain « le retour du réel en littérature » après une période formaliste24, mais aussi par l’importance croissante que revêt aujourd’hui l’espace en philosophie, notamment chez Deleuze et Guattari, qui appelaient de leurs vœux une « géophilosophie25 ». Bertrand Westphal s’inspire de leur dialectique entre territorialisation et déterritorialisation pour « repenser le lien entre espaces humains et littérature26 ». Il tient compte de l’interaction entre espace réel et représentations de l’espace : le référent spatial d’un texte est déjà lui-même en partie chargé de références littéraires. Cela devrait le conduire à faire une large place aux « espaces imaginaires » et aux multiples rapports possibles qu’ils entretiennent avec les lieux réels. Pourtant, il semble limiter l’étude des « représentations de l’espace en littérature » à celle de « la représentation médiée d’un référent spatial (réalème) et/ou géographique27 ».

20La méthode consiste à choisir un lieu chargé d’histoire et de culture, et à comparer les différentes images qu’en ont proposées divers écrivains : d’en explorer en quelque sorte la mémoire littéraire. Cette démarche comparatiste reste donc attachée à un ancrage référentiel, bien que Bertrand Westphal s’en défende, en soulignant que la littérature participe à la construction du lieu lui-même, qui finit par se lire comme un texte. Mais il reconnaît qu’elle « s’applique mal aux espaces imaginaires » et à « l’étude d’un seul texte, ou d’un seul auteur »28. Il oppose la géocritique, qui doit être « géocentrée », à une critique « egocentrée ». Or l’essentiel de la représentation littéraire de l’espace ne réside-t-il pas précisément dans la construction d’un univers imaginaire, qui repose sur le point de vue d’un sujet et sur la composition d’un texte29 ? Même s’il ne faut pas négliger l’apport du référent géographique, du contexte et de l’intertexte, elle est une « ego-géographie30 » et une « composition de lieu31 », une construction sémantique et formelle singulière, qui suppose pour être comprise le point de vue d’un autre sujet, c’est à dire une lecture critique.

21C’est pourquoi je crois toujours fécond de l’aborder comme un paysage, en me référant à la définition la plus générale du terme, qui nous apprend que le paysage n’est pas le pays, mais une certaine image du pays, élaborée à partir du point de vue d’un sujet, qu’il soit un artiste ou un simple observateur. Je m’appuie aussi sur l’acception plus spécifique que donne à ce terme Jean-Pierre Richard, et qui offre une perspective intéressante, trop souvent négligée, pour lire les représentations littéraires de l’espace et construire une véritable géocritique. L’ayant présentée en détail ailleurs32, je me borne à en rappeler les éléments et les implications essentielles pour mon propos. Dans les travaux de Richard, le mot paysage ne désigne évidemment pas le ou les lieux où un écrivain a vécu ou voyagé et qu’il a pu décrire dans son œuvre, mais une certaine image du monde, intimement liée à son style et à sa sensibilité : non pas tel ou tel référent, mais un ensemble de signifiés et une construction littéraire. Le « paysage de Chateaubriand », par exemple, ne se réduit ni aux déserts de l’Amérique ni aux landes de Combourg ; il s’agit d’une image plus complexe et composite, qui emprunte certains de ses traits aux lieux que Chateaubriand a pu fréquenter dans la vie, dans les livres ou dans les tableaux, mais qui résulte de leur réélaboration par l’imaginaire et par l’écriture33.

22La composition d’un tel paysage imaginaire est pour Richard inséparable de celle du texte. Il nous invite à lire dans le paysage littéraire non seulement une image des lieux ou un imaginaire de l’espace, mais une mise en forme réciproque du monde et de l’œuvre. Aussi s’est-il efforcé de mettre de plus en plus étroitement en relation analyse thématique et stylistique : à la configuration du paysage répond l’usage de figures de style privilégiées. Une géocritique sensible à la dimension proprement littéraire des représentations de l’espace doit chercher comme lui à établir une correspondance entre « page » et « paysage »34. C’est dire qu’elle débouche sur une géopoétique.

Géopoétique

23Le terme de géopoétique me semble susceptible de désigner à la fois une poétique : une étude des formes littéraires qui façonnent l’image des lieux, et une poïétique : une réflexion sur les liens qui unissent la création littéraire à l’espace. C’est ce second aspect qui a été privilégié par les inventeurs du mot en français, qui sont deux créateurs, et en l’occurrence deux poètes, Michel Deguy35, qui l’a esquissée, et Kenneth White, qui est allé plus loin dans la défense et illustration de cette notion, en proposant dans Le Plateau de l’Albatros une Introduction à la Géopoétique36.

24La culture, selon Kenneth White, « a pour base le rapport entre l’esprit humain et la terre, elle en constitue le développement sur les plans intellectuel, sensible et expressif37 ». Or, la civilisation moderne semble avoir perdu cette base, qu’il s’agit de reconquérir pour reconstruire un monde habitable. Et la littérature peut y contribuer, pour peu qu’elle ne s’enferme pas dans la « clôture du texte » : elle n’est pas seulement pour Kenneth White un art du langage, comme le soutenaient dans les années 1970 textualisme et formalisme, elle implique une vision du monde et appelle « une poétique postmoderne, c’est-à-dire ni du moi, ni du mot, mais du monde38 ». La conception de la géopoétique que cherche à promouvoir Kenneth White est très large ; elle déborde le champ de la poésie et de la littérature, pour viser à la création d’un « nouvel espace culturel », qui embrasse les arts, les sciences et la philosophie.

25Mais on peut donner à la géopoétique une définition plus strictement littéraire, qui serait l’étude des rapports entre les représentations de l’espace et les formes littéraires, telle qu’elle est esquissée par exemple dans le livre déjà cité de Franco Moretti. On y trouve en particulier des propositions très intéressantes sur la correspondance entre le cadre générique et le cadre spatial : « Chaque genre littéraire a sa géographie — sa géométrie presque » (ARE 208). Moretti suggère que les caractéristiques formelles d’une œuvre informent l’image des lieux qu’elle propose : « des formes différentes habitent des espaces différents » (ARE 43) ; et que, réciproquement, les lieux élus par la fiction influent sur l’écriture : « les choix stylistiques sont liés à la position géographique : l’espace agit sur le style […]. L’espace et les figures s’entremêlent » (ARE 52) ; et même sur le contenu du récit : « chaque espace détermine, ou tout au moins, encourage, un type d’histoire différent […]. Dans le roman moderne, ce qui se produit dépend étroitement de l’endroit où cela se passe » (ARE 83).

26L’importance croissante de la thématique spatiale est inséparable de l’évolution récente des formes et des genres littéraires, comme l’avait suggéré dès 1945 Joseph Frank39. Dans le domaine de la poésie, par exemple, on assiste depuis Mallarmé, à une spatialisation du texte qui, sortant du cadre imposé par le versification régulière, explore l’espace de la page dans tous les sens et dans toutes ses dimensions, induisant un nouveau type de lecture, qui ne suit plus nécessairement le cours linéaire de la phrase ou du vers, mais permet des rapprochements entre des termes typographiquement et syntaxiquement distants : le lecteur perçoit les mots « indépendamment de la suite ordinaire, projetés en paroi de grotte40 ». On considère souvent que le poème se donne ainsi à voir lui-même plutôt que le monde41. Mais cette conquête de l’espace typographique me semble souvent inséparable d’une ouverture à l’espace planétaire voire interplanétaire : elle est évidente dans les « mots en liberté » futuristes et dans certains calligrammes d’Apollinaire42 ; mais elle était présente déjà chez Mallarmé lui-même, qui a essayé, selon Valéry, de porter « une page à la hauteur du ciel étoilé43 »  dans son célèbre Coup de dés, dont les dernières pages sont ponctuées par ces mots, inscrits en capitales : « RIEN / N’AURA EU LIEU / QUE LE LIEU / EXCEPTÉ / PEUT-ÊTRE / UNE CONSTELLATION ».

27Cette spatialisation du discours poétique aboutit à la création d’une forme nouvelle, qui n’est ni prose ni vers, mais une écriture espacée sur la page à la faveur d’un dispositif typographique indéfiniment variable. Cet espacement distend les liens syntaxiques, logiques et chronologiques entre les parties de l’énoncé et concourt au divorce entre poésie et récit, souvent proclamé depuis Mallarmé44. Or cette crise du récit se retrouve aussi dans la prose, qui accorde elle aussi de plus en plus de place à la thématique spatiale et à l’inspiration géographique. C’est le cas notamment dans le récit poétique, qui rompt avec le schéma linéaire de la narration, et parfois avec la narration elle-même pour accorder une part importante et parfois dominante à la description, et où les personnages tendent à perdre leur autonomie au profit d’une présence envahissante du paysage, devenu acteur et non plus simple décor45.

28Un des exemples les plus célèbres et les plus emblématiques de cette tendance est celui de Julien Gracq, écrivain-géographe, dans les romans duquel l’expansion de la description ne cesse de retarder voire d’enliser le récit et a finalement abouti à le tuer. Après quatre romans, Gracq, à partir des années 1970, n’a plus publié que des nouvelles dont le récit tourne court, des évocations autobiographiques et des recueils de fragments dans lesquels l’inspiration géographique occupe une place prédominante46. Une évolution comparable peut être constatée chez d’autres romanciers contemporains, en particulier chez Michel Butor, qui a abandonné le roman à peu près au même moment que Gracq, au profit d’ouvrages qui explorent de plus en plus largement l’espace de la planète et celui de la page et du livre, placés sous le signe du « Génie du lieu »47.

29Beaucoup de récits contemporains se présentent comme des « récits d’espace », à l’image des textes emblématiques de Georges Perec48. Dans certains d’entre eux, la trame narrative se réduit à un parcours de l’espace, comme dans Paysage fer de François Bon, qui suit le trajet effectué chaque semaine en train par l’auteur entre Paris et la Lorraine49. C’est vrai même d’œuvres qui se présentent encore comme des « romans », par exemple ceux de Le Clézio, qui voit dans Le Livre des fuites « une tentative pour découvrir l’espace50 », ou ceux de Jean Echenoz, qui dit écrire « des romans géographiques51 ». Et lorsque Pierre Bergounioux relate son enfance, c’est à travers l’évocation des lieux qui l’ont marqué, en se livrant à une véritable autobiogéographie52.

30L’espace semble ainsi profiter de la crise du récit et de la psychologie traditionnelle pour occuper une place croissante dans la fiction contemporaine. Il s’agit là sans doute de la traduction littéraire de phénomènes plus généraux souvent considérés comme caractéristiques de l’ère post-moderne : la « mort du Sujet » et la « fin de l’Histoire ». Mais l’inconvénient de ces formules est qu’elles sont uniquement négatives, comme l’adjectif « postmoderne » lui-même ; il vaudrait mieux parler de la fin d’une certaine conception du sujet et de l’Histoire, et de l’avènement d’une nouvelle vision du monde et de l’homme.

31La remise en cause de la souveraineté du Sujet cartésien, capable de se saisir dans l’acte de la réflexion, maître de lui comme de l’univers, fait par exemple place dans la phénoménologie à une redéfinition de la conscience comme « être au monde » ; et dès lors, la « chose pensante » ne s’oppose plus à la « chose étendue » comme une pure intériorité à un dehors indifférent : elle s’espace autant qu’elle se temporalise53. La promotion de l’espace dans la poésie et dans le récit contemporains ne signifie donc pas nécessairement une déshumanisation ou un objectivisme radical. Elle peut être au service d’un redéfinition du sujet lyrique ou du personnage, devenus inséparables du paysage qui les entoure54.

32D’autre part, la crise du modèle historique qui avait prévalu en Occident, fondé sur une progression voire un progrès linéaire et continu de l’activité humaine, donne sa chance à une nouvelle conception de l’histoire, une « géo-histoire » qui intègre les rapports des sociétés humaines à leur environnement, et qui explore la longue durée et ses cycles, en les confrontant aux cycles naturels. Les paysages qui envahissent la fiction contemporaine racontent à leur manière l’histoire des hommes et de la société. Le « paysage fer » décrit par François Bon, par exemple, est celui d’une région  confrontée au déclin de la sidérurgie ; et son « décor ciment » reflète la crise des banlieues55.

33Ce constat et ces réflexions pourraient déboucher sur une poïétique, une théorie de la création littéraire. Il s’agirait de comprendre pourquoi l’espace peut être source non seulement d’inspiration, mais d’invention de formes nouvelles. Cela n’a rien d’évident pour beaucoup d’esprits, attachés à une conception de l’écriture comme activité essentiellement spirituelle, qui se situe dans la sphère de l’intériorité. Pour Blanchot par exemple, l’« espace littéraire » est un espace à part, qui est réservé à l’écriture et qui n’a rien à voir avec le monde extérieur56. Une géopoïétique suppose une tout autre conception de l’activité littéraire, qui repose sur l’hypothèse d’une solidarité entre la res cogitans et la res extensa. L’écriture est une forme d’espacement du sujet, qui a besoin pour s’ex-primer de se projeter dans l’espace : celui de la page et celui du paysage. Elle postule aussi une certaine continuité entre l’expérience de l’espace et le langage : « il existe », écrivait Genette, « entre les catégories du langage et celles de l’étendue une sorte d’affinité, qui fait que de tous temps les hommes ont emprunté au vocabulaire spatial des termes destinés aux applications les plus diverses57 ».

34Les métaphores spatiales qui hantent nos discours à tout propos ne sont pas nécessairement le signe de l’impuissance ou de la déchéance de notre pensée, comme le soutenait Bergson, mais la preuve qu’elle a besoin du support de l’espace pour se déployer et s’ex-primer. En les renouvelant, la littérature contribue au renouveau de l’esprit et de la condition humaine, et elles sont pour une géopoétique et une géocritique un objet d’étude privilégié, témoignant que l’espace n’est pas seulement pour les écrivains un cadre extérieur mais qu’il est investi des valeurs et des significations de leur imaginaire le plus intime et porteur d’un potentiel considérable d’invention linguistique et formelle.