Fabula-LhT
ISSN 2100-0689

Inédit
LHT n°6
Tombeaux de la littérature
Enrique Vila-Matas

Les Dés des os des morts

Extraits du Journal Volubile, traduit de l’espagnol par André Gabastou. Publié avec l’aimable autorisation de l’auteur, du traducteur et des éditions Christian Bourgois.

SEPTEMBRE 2006

1Deviner l’avenir du livre par rapport à la prétendue menace digitale, c’est comme spéculer sur le résultat qu’obtiendra dimanche votre équipe préférée. Vous n’avez aucun moyen de le savoir, vous n’en avez aucune idée et c’est tant mieux, parce que si votre équipe, par exemple, perd à plate couture, il ne vous servira à rien de prévoir parce que vous ne pourrez rien faire pour elle, vous ne pourrez pas éviter la catastrophe. Si bien que le mieux est de ne pas perdre trop de temps en spéculations. Après tout, il se passera ce qui doit se passer. Plus, en fait, l’avenir digital du livre est déjà écrit et je ne crois ni avoir participé à son écriture ni ne le ferai.

2 Je me souviens de quelqu’un qui, il y a à peu près quelques semaines, a, sans la moindre autorisation, scanné et mis en ligne l’intégralité de l’un de mes romans édité à Barcelone il y a déjà sept ans. La surprise initiale et mon hésitation à m’indigner face à une telle pratique passées, j’ai réagi le plus pragmatiquement du monde. Je me suis rappelé que lorsque j’ai écrit ce livre, je n’avais pas encore d’ordinateur et je ne l’avais donc pas enregistré sur mon disque dur. Qu’il le soit désormais m’a paru tout à coup très utile, parce qu’il m’arrive de copier des extraits de mes propres livres pour illustrer telle ou telle réponse lors d’une interview électronique. Une façon simple de gagner du temps. Si la question est, comme souvent, tout à fait claire et cherche à savoir quelque chose que l’œuvre écrite explique suffisamment bien, il m’arrive de copier directement le passage où se trouve l’explication. C’est que je me sens proche de ceux qui, comme John Updike, sont convaincus que l’œuvre écrite parle par elle-même et sont mal à l’aise quand ils doivent assurer en chair, en os et oralement la pénible promotion de leurs livres.

3 Comme on le voit, j’ai su déceler le côté utile de ce problème épineux qu’est le piratage de mon roman, et je crois que d’une certaine façon, avec cette réaction spontanée et presque inconsciente, j’ai pris une position personnelle face au dilemme qui affecte l’avenir du livre. Les grands problèmes mondiaux sont parfois résolus de la manière la plus inattendue, discrètement, chez nous, en réfléchissant à la question de façon détendue, en dédramatisant tout en, par exemple, s’apprêtant distraitement à plagier sur la Toile un extrait qui nous appartient, c’est-à-dire en assénant secrètement et en privé le coup de grâce à ce dont nous sommes l’auteur.

4 On a le droit de le faire, même si l’on croit, en même temps, comme John Updike, à la nécessité de valoriser et de cultiver notre individualité, même si l’on continue de croire aux libraires indépendants qui civilisent leurs quartiers, même si l’on continue de penser que le livre n’est qu’« un lieu de rencontre silencieux entre deux esprits dont l’un emboîte le pas à l’autre, mais est invité à imaginer… », même si l’irremplaçable et émouvant lien entre le lecteur et l’auteur continue de nous perturber.

5 Le discours adressé par John Updike aux libraires lors de la convention Book Expo, sa glose enflammée au sujet de l’individualité, me renvoie immédiatement à Witold Gombrowicz qui, nageant à contre-courant, disait en 1954 : « Il faut rétablir l’équilibre. De nos jours, le courant de pensée le plus moderne sera celui qui redécouvrira l’individu ». Gombrowicz n’avait rien contre la pensée collective et encore moins contre l’humanité, mais il estimait qu’il était nécessaire de rétablir l’équilibre perdu. Le texte de Kevin Kelly qui a déchaîné les commentaires d’Updike m’a rappelé, quant à lui, de jeunes amis staliniens de l’Université obsédés par l’idée de détruire toute trace d’éventuelle paternité artistique. Ils ressemblaient un peu — beaucoup — à des commissaires politiques et pourchassaient avec une vraie férocité non seulement les auteurs consacrés mais aussi les jeunes gens de leur propre milieu dotés d’une intelligence artistique nettement supérieure à la leur.

6 « Tu as la prétention d’être auteur », était la pittoresque accusation que je les avais entendus proférer des dizaines de fois. Ils compensaient leur manque de talent en invoquant des théories marxistes et en les utilisant pour réprimer tout éventuel futur auteur. Ils ressemblaient un peu — beaucoup — à Kevin Kelly, l’homme qui avait tant inquiété Updike avec sa thèse sur la glorieuse digitalisation de tout le savoir écrit et la disparition des auteurs au profit d’un seul livre universel, d’un flux de mots pratiquement infini auquel on accéderait par Google : une déformation grotesque de la bibliothèque universelle imaginée par Borges qui, entre les mains de Kelly, devient un effrayant livre de sable qui aurait à coup sûr suscité les sarcasmes de l’écrivain argentin. Il est vrai que si tout ce dont parle Kelly arrive un jour, nous sommes perdus. Mais nous le serons aussi quand telle chose arrivera. Et personne, par ailleurs, ne s’en rendra compte, parce que ce sera écrit dans le sable. En tout cas, tant que les livres continueront à avoir des dos rugueux ou lisses, il y aura de la vie sur la plage et on continuera à chercher cyniquement, loin de nos délits privés contre la paternité intellectuelle, ce style qui va au fond des choses, ce style qui contient les formes malheureuses de l’individualité, de la liberté, de l’indépendance, peut-être aussi de la maestria.

7[…]

AVRIL 2008

8Il était huit heures du soir et je luttais contre la paisible — uniquement en apparence — monotonie du moment domestique. Je suis allé regarder mes mails sur mon ordinateur et j’ai un peu sursauté. Antoni Casas Ros, l’écrivain sans visage, l’homme défiguré, venait de m’en envoyer un. Qu’un homme invisible se mette en contact avec quelqu’un sera toujours un peu inquiétant. Il m’écrivait en français d’un lieu si secret et si inaccessible que mon antivirus m’a signalé qu’il s’agissait peut-être d’un faux message, voire d’une tentative d’escroquerie. Ce qui ne m’a pas étonné car il est logique que Casas Ros prenne des précautions pour éviter qu’on le localise : il souhaite rester dans l’ombre et ne jamais quitter l’invisibilité et, si je n’ai pas mal compris son message, il pense laisser son écriture « rester en permanence derrière le voile noir d’Hawthorne ».

9Ces dernières semaines, cette toile sombre qui recouvre le visage d’un pasteur dans une nouvelle d’Hawthorne me poursuit. Hier, j’ai même acheté À La recherche du voile noir, un livre magnifique de Rick Moody dans lequel cet auteur mêle autobiographie, fiction et essai pour s’approcher d’un certain Moody, un ancêtre à lui qui était l’ecclésiastique* dont s’est inspiré Hawthorne pour son récit. Il y a dans les premières pages un personnage inoubliable qui se déplace dans le métro de New York avec, disons, l’arythmie du désespoir et qui a quelque chose d’un monstre lâché dans la ville : « Il n’avait pas de visage. Cet être. À la place se trouvait un ample vêtement à capuche, sorte sans doute de veste de ski, d’anorak, de houppelande, ou quelque chose de cet ordre, costume sorti du Septième Sceau dont la capuche, comme il se devait, lui descendait non seulement sur le front, si bien qu’on ne discernait absolument rien… ». En fait, nous dit Moody, on ne voyait rien du tout, pas de menton, ni bout de cou mal rasé, rien, aucun visage, uniquement la capuche d’un marron grisâtre et crasseux qui se balançait de droite à gauche…

10Était-ce la Mort ? Peut-être, c’était peut-être la Mort, ce personnage du Moyen Âge. Avait-elle une voix ? « C’était ridicule, dit Moody. La Mort n’avait aucune intention de circuler dans ma voiture. La Mort n’est pas si méthodique. »

11 Il était huit heures cinq du soir et je continuais à lutter contre l’apparente monotonie du moment domestique. Après le message de Casas Ros, je m’étais remis à lire le livre de Rick Moody dont le talent m’avait fasciné. Le téléphone a sonné. J’ai reconnu sur le répondeur la voix d’une amie et j’ai décroché. Mon amie et sa fille appelaient parce qu’elles étaient devant la tombe d’Herman Melville à New York. Un hasard sans doute. Mais comment oublier que Melville avait dédié le roman Moby Dick à son ami Hawthorne ? Je me suis dit que le salon de notre vie quotidienne pouvait être une grande centrale de hasards. Et de contrastes. Parce que si la nuit était déjà tombée à Barcelone, au cimetière de Woodlawn, dans le Bronx, le jour était frais et ensoleillé, bercé par une brise marine. Et si la monotonie du moment n’était qu’apparente, c’était parce que j’étais conscient — en accord avec la préface de Trois Orients. Récits de voyage de Magris — que c’est précisément dans l’espace domestique, au foyer, que le voyageur endurci joue son va-tout, la capacité ou l’incapacité d’aimer et de construire, d’avoir et de donner du bonheur, de grandir courageusement ou de se réfugier dans la peur. Autrement dit : la maison est le lieu central de notre monde ; le lieu de la passion la plus forte, à l’occasion dévastatrice — pour la compagne de vos jours, par exemple —, le lieu de la passion qui nous transperce impitoyablement.

12 L’amie qui appelait m’a soudain demandé si je voulais envoyer un message à Melville. D’un certain point de vue, mon salon et mon cabinet de travail n’avaient jamais été aussi liés à la sépulture de Melville qu’à ce moment-là. Pendant quelques instants (et il faut comprendre que tout est vrai : tout ce que les gens ont pensé un jour est stricte vérité), j’ai imaginé Laura, la fille de mon amie, à côté du capitaine Achab, l’inoubliable personnage de Moby Dick. Mais c’était un capitaine sans visage quoique avec des chaussures de bateau, un chandail de laine et une veste de tweed avec des renforts de coude, assis sur la tombe du grand Melville.

13 Je me suis souvenu de vers d’Hart Crane et, comme je n’avais aucun message à envoyer à ce cimetière du Bronx, j’ai récité au téléphone les premiers vers de ce poème que Crane écrivit sur la tombe de Melville et que je connais par cœur, peut-être parce que je n’ai jamais réussi à en comprendre un seul mot : « Loin de ce récif, parfois, sous la vague / Les dés des os des morts / Il vit léguer un message en les contemplant / Battre le rivage, obscurcis en poussière ».

14 La tombe est modeste, a dit mon amie, c’est la tombe de l’écrivain complètement oublié qu’était Melville à sa mort. Et ce n’était pas une sépulture très fréquentée, a-t-elle ajouté. Juste quatre roses, trois messages anonymes, un bout de drapeau américain, deux larmes dessinées par un esprit tendre. Même si ce n’était qu’à travers le fil du téléphone, je me sentais de plus en plus près de la tombe et des dés de quelques os obscurcis réduits en poussière. J’ai pris congé de mon amie et de sa fille. Et j’ai vu le capitaine Achab sans visage, les frontières entre la vie et la mort ayant disparu, vaciller dans l’océan à mi-chemin entre le salon de la maison et le doux courant du Bronx.