Un témoin oublié de la révolution russe : Maurice Verstraete.
La réédition, cent six ans après, de Mes cahiers russes de Maurice Verstraete (1866-1955) ne saurait passer inaperçue. Témoin lucide de la fin de l’Empire russe, à partir de mai 1915, et des douze premiers mois du futur Empire soviétique, sa situation de banquier et diplomate lui a fait tôt fréquenter les sphères du pouvoir et tenu bien informé à des moments clefs de cette histoire. Un index de plus de deux cents noms, pour la plupart des acteurs contemporains des événements, reflète sa position un temps privilégiée. Son style est celui de quelqu’un qui sait regarder et écouter des événements dont il a vite conscience que, « cataclysme formidable », ils bouleversent le monde. Mais nulle grandiloquence chez lui, et le commentaire personnel se limite le plus souvent à tenter de mesurer leur portée.
Le caractère souvent grave de ses réflexions invite à voir en cet auteur une sorte de Tacite de la révolution russe. Il donne une forme à l’histoire plus qu’il ne s’en fait le rapporteur désincarné :
"Après le bolchevisme et la guerre européenne, le monde ne sera plus le même. Ce sera un monde nouveau, très différent de l’ancien, et c’est à cette transformation incroyable, à ce renversement inouï de tant de trônes, de tant d’idées et de tant de préjugés où les bolcheviks ont joué leur rôle, à toute cette révolution intérieure et extérieure qui vient de se produire, qu’involontairement je songeais en écrivant sous la date du 17 avril 1918 que personne ne plaindra les bolcheviks, que la plupart les maudiront, mais que peut-être ils ne sont que les instruments du destin, qui les a choisis pour pétrir dans la souffrance une humanité meilleure (p. 21)."
Publié pour la première fois en 1920 aux éditions Georges Crès, Mes cahiers russes est le second titre de la nouvelle collection, Revies, à la suite des Prisons de Paris de Pierre Joigneaux (1841). Les éditions de La Ligne d’ombre se sont en effet engagées dans un processus de résurgence de textes hors circulation, processus qui accompagne les travaux de réflexion menés depuis quelques années autour de la question de l’oubli de l’œuvre et dont Fabula a relayé les deux derniers événements en octobre 2025 et en avril dernier.
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