Préfacé par Claire Delaunay & Luba Jurgenson
« Pendant trente ans, une prédication tonitruante s’éleva. Un homme puis un vieillard à la figure de patriarche osait crier à la face du monde son dégoût des formes de la vie moderne, dénonçait le mensonge de l’Église, de l’État, des rapports convenus entre hommes, et prêchait renoncement, humilité, amour du prochain. La voix était si puissante, l’attitude si belle, qu’elles forçaient l’admiration sans que les admirateurs cherchassent à comprendre au nom de quoi luttait cet apôtre et ce que valait sa vérité. C’est ainsi que Tolstoï put passer pour révolutionnaire.
Rétrospectivement, ses écrits furent englobés dans cette interprétation, alors que le problème de la Révolution y est transporté du terrain politique sur le terrain personnel, et le souci de la reconstruction immédiate est dévié vers le détachement de l’absolu. Nous avons fait le tour de ses conceptions et procédés littéraires. Le fond du génie tolstoïen nous est apparu comme la révolte destructrice du verbe. Mais sans se contenter du littéraire, il voulut appliquer la même manière au moral et au social. Il en résulta un immense travail de destruction, qui le fit apparaître aux yeux du monde comme un lutteur. Tant de négations accumulées semblaient devoir comporter une contrepartie de valeurs positives. Or ces valeurs positives ne sont qu’un mirage suscité par la puissance illusionniste du génie, elles n’existent pas. C’est là, le drame du tolstoïsme. »
Avec le style et la clarté qui la caractérisent, Nina Gourfinkel met la culture à disposition du plus grand nombre. Ici, elle étudie l’œuvre tolstoïenne hors de sa légende, en s’attachant à ses faces artistique, littéraire. Pour l’autrice, l’étude du style d’un auteur est l’étude de son essence même. Un style implique une vision du monde, et c’est en remontant ce fil que l’on arrive le plus sûrement à l’écrivain. « La littérature commence par le littéraire. »
Quelle était la spécificité du style de Tolstoï ? Dévoiler le sens commun des termes convenus, en leurs substituant des mots d’usage courant ; et, ainsi, s’attaquer aux convenances sociales. En guise d’exemples de convenance sociales, l’autrice rapporte que Tolstoï a raconté une anecdote de son invention : « Un roi était affligé d’un mal humiliant qui l’incommodait fort (il avait des vents). Mais les médecins trouvèrent à cette infirmité une dénomination latine, et elle en prit aussitôt une allure honorable. »
L’autrice – non sans humour – varie ses sources, rapporte des faits autant qu’elle s’appuie sur l’ensemble de l’œuvre de l’écrivain. Elle permet ainsi de comprendre sa démarche, ses motivations et sa philosophie. Sans complaisance, elle écorche l’homme (ses lubies, son machisme, sa défense farouche de sa classe et de la propriété privée), laissant la parole à ses contemporains : un parcours sans ces faux détours pour revenir à ce qu’elle connaît le mieux : l’œuvre.
Cet ouvrage permet de saisir, à travers les abondantes citations et les mentions des journaux intimes de la femme de Tolstoï, la sécheresse morale de l’homme qui a, quelque part, fait de lui l’écrivain que l’on connaît. Une rigueur morale chrétienne, mais qui, par amour du verbe (mais surtout pas de la poésie !), s’attaque même au style de l’Évangile … « On croit entendre un frère prêcheur ! Seulement, ce qu’un frère prêcheur n’aurait pas fait, c’est d’étendre ses dénonciation aux Saintes Écritures. »
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Née en 1900 à Odessa dans une famille juive, Nina Gourfinkel est étudiante à Pétrograd au moment de la Révolution de 1917. Elle y adhère et participe au soulèvement populaire avant d’émigrer en France en 1925 pour fuir la stalinisation de l’URSS. Résistante pendant la seconde Guerre mondiale, docteure en lettres, elle publie plusieurs biographies d’intellectuels et politiques russes (Gorki, Gogol, Tolstoï, Tchekov, Dostoïevski), ainsi que ses mémoires – à paraître aux éditions Agone.