Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2005
Été 2005 (volume 6, numéro 2)
titre article
Laure Lassagne

« L’autre de tous les genres »

Nathalie Piégay-Gros, Le Roman, Paris, Flammarion, coll. GF-Corpus/Lettres, 2005, 255 p.

1S’il est vrai que « le roman est le plus hospitalier des hôtes » et que le « romancier peut faire n’importe quoi »1, tenter de proposer une description du genre à travers les époques semble à première vue relever de l’impossible. Pourtant, c’est la tâche à laquelle s’emploie Nathalie Piégay-Gros dans son dernier livre dont la forme épouse la plasticité de l’objet décrit.

2L’ouvrage se veut un outil de travail efficace : il engage le lecteur à circuler au gré de ses recherches à travers ses quatre parties. Son introduction propose des pistes de réflexions théoriques sur le genre le plus « lawless » qui soit ; suit une vaste anthologie subdivisée en cinq volets (« La représentation romanesque », « Les enseignements du roman », « Le romanesque et ses pouvoirs », « Le roman en procès » et « L’impérialisme du roman, le genre de tous les genres ») qui égrènent un large éventail de textes de toutes époques, de praticiens et de théoriciens. Dans la troisième partie, un vade mecum s’arrête sur une dizaine de notions clef ; l’auteur y dresse sous une forme synthétique une sorte d’état des lieux de la critique, et renvoie aux travaux de référence. Enfin, une bibliographie à taille humaine classe les ouvrages théoriques majeurs, en les accompagnant d’un court commentaire. Sans doute la principale qualité de l’auteur consiste-t-elle d’ailleurs dans la clarté des commentaires synthétiques et des « mises en perspective » dont Nathalie Piégay-Gros accompagne chaque texte de son anthologie : Le Roman est un outil de travail précieux, qui s’adresse aussi bien aux novices qu’aux vieux routiers de l’analyse littéraire.

3Malgré la discontinuité de la présentation, l’introduction, l’anthologie et le vade mecum, sont bâtis sur un principe de renvois, qui rendent les trois parties complémentaires2. C’est sur l’introduction que  nous nous arrêterons, introduction dont le point de départ est le paradoxe suivant : le genre qui nous est le plus familier est aussi celui dont la définition s’avère la moins aisée, tant sont nombreuses les zones d’ombre qui l’habitent. Surtout, comment proposer une définition d’un genre dont la principale caractéristique semble être l’indétermination ? Le roman se réfère tantôt à un genre tantôt à un autre, il se définit par référence et opposition aux genres voisins : le roman est  « l’autre de tous les genres » explique Pascal Quignard dans un texte méconnu que reproduit l’anthologie3. C’est le point aveugle, indéfinissable, au confluent des formes littéraires. Son champ est en perpétuelle expansion, et le processus de rayonnement du roman est à double sens : il s’approprie certaines caractéristiques des genres voisins, et va en dehors de son champ les « contaminer ».

4Aussi, le projet de Nathalie Piégay-Gros consiste-t-il, plus modestement, à tenter de cerner le caractère protéiforme de ce genre, en faisant l’inventaire des discours que l’on a tenus à son sujet au cours de l’histoire – commentaires qui ont souvent eu un rôle moteur dans son évolution. Nathalie Piégay-Gros pense d’ailleurs qu’une bonne partie des critiques qu’on a faites au roman s’enracinent dans « l’inquiétude » qu’a suscitée cette tendance expansionniste.

5L’autre volet de l’anthologie concerne le « romanesque », pas tant au sens où l’entend Jean-Marie Schaeffer lorsqu’il oppose le roman romanesque, « contre modèle de la réalité dans la laquelle vit le lecteur »4, au roman réaliste, que comme registre, registre qui manifesterait précisément l’impérialisme du genre et son processus de contamination des genres voisins. Le romanesque est le pendant du comique, du tragique : dérivé d’un genre précis, mais non circonscrit à ses limites. Il déborde vers l’ensemble du champ littéraire, et même au-delà, dans l’expérience quotidienne, dont tel ou tel événement nous place parfois en position de lecteur, étonnés de la tournure « romanesque » de la vie. Ce débordement du roman vers le réel, la confusion qu’il crée entre réalité et fiction serait une des raisons du dénigrement et des critiques dont le genre a été l’objet.

6Nathalie Piégay-Gros insiste volontiers sur le sentiment « d’inquiétude » et sur la violence des polémiques, véritables déferlements de critiques à l’encontre du roman et du romanesque. L’histoire du roman est faite d’attaques et de défigurations, y compris par ceux-là même qui l’ont pratiqué : les écrivains du Nouveau Roman, pour ne prendre qu’un exemple bien connu, n’ont eu de cesse de déconstruire le « roman traditionnel » hérité du XIXe siècle. Or, ce « roman traditionnel » a-t-il jamais existé ? Pascal Quignard y voit plutôt une sorte de fantôme élaboré par ses détracteurs pour les besoins de la polémique5. La parodie, la défiguration, l’ironie habitent ce genre bâtard depuis l’origine.

7Quant à la fréquente dénonciation des pouvoirs que le roman exerce sur la vie, quant à cette méfiance récurrente à l’encontre du romanesque, ne seraient-elles pas la simple manifestation d’une « peur du fantasme » (l’expression est de Bernard Pingaud dans un texte oublié auquel N. Piégay rend ici un bel hommage) 6 ? Le plaisir du roman engage en effet le corps tout entier ; l’émoi de la lecture est profondément physique, le plaisir de lire peut être comparé à un plaisir d’engloutissement, à l’assouvissement d’une pulsion orale archaïque7. Le « lâcher tout de ballon libre » qu’évoque Gracq, le sentiment de « perdre pied » décrit par Aragon : n’est –ce pas cela qui effraie ? Le risque est d’ailleurs double : risque pour le lecteur8, risque pour le livre de défiguration par un lecteur dévorateur.

8On ne peut donc reprocher au recueil de Nathalie Piégay-Gros de lisser la polémique, ou de peindre l’histoire du roman comme le cours d’un long fleuve tranquille. La hargne des polémiques qu’il a suscitées, les pulsions obscures auxquelles il répond, sont présentées dans toute leur âcreté. L’auteur glisse d’ailleurs volontiers vers les besoins anthropologiques fondamentaux que le roman manifeste, comme la  libido sciendi, la « volonté de maîtrise » de la réalité par le lecteur, du lecteur par l’œuvre, ou encore du temps par le romancier.

9S’il est certain que la densité et la complexité des discours tenus sur le roman empêchent parfois l’auteur d’expliciter certaines propositions que l’on aurait aimé voir explorées9, ou que certains articles du vade mecum ont un peu le caractère de « pots-pourris », juxtaposant des références dont la brièveté laisse le lecteur sur sa faim, on ne peut que louer la clarté de présentation et le cheminement qu’opère cet ouvrage à travers une histoire tumultueuse et labyrinthique.