Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2005
Été 2005 (volume 6, numéro 2)
Anne Simon

Fenêtres romanesques : le retour du social

L'Empreinte du social dans le roman depuis les années 1980, Textes réunis pas Michel Collomb, Centre d'étude du XXe siècle, Université Paul Valéry-Montpellier III, 2005, 302 p., ISBN 2-84269-676-X.

1Le social n'a pas toujours eu bonne presse dans les études littéraires. Une vision strictement autotélique de la création, en vogue tout particulièrement dans les années 70 qui ont pourtant permis aussi le développement de la sociocritique et de la critique thématique, a en effet eu tendance à concevoir une analyse de type sociologique comme déniant à la littérature sa spécificité, à savoir sa "littérarité", et réduisant à néant les procédés stylistiques et narratologiques employés. La notion abstraite de "scripteur", en sacrant la "mort de l'auteur" et en promouvant une clôture du texte sur lui-même, empêchait d'inscrire la production littéraire au sein de l'Histoire.

2À l'inverse, d'autres approches critiques ont reproché à la mouvance sociologique des études littéraires de faire fi de la subjectivité originale de l'écrivain ou de son hypothétique capacité à transcender son époque, pour mettre uniquement en valeur son lien à ce qu'on a longtemps appelé, à la suite de Taine, son "milieu" : l'analyse sociologique réduirait la créativité, tantôt par une analyse des sources et des influences, tantôt par une étude axée uniquement sur le référentiel. Il importe de noter que, dans ce type de critique tout comme dans son antagoniste le formalisme dur, le "référent" est alors confondu avec un objet concret et matériel, ou à des catégorisations sociales répertoriées, selon une simplification qui ne permet pas de rendre compte de la tension "référentielle" de la littérature, et de l'imbrication incontournable, y compris dans le monde de tous les jours, du réel et de l'imaginaire. Bref, la critique de type sociologique passerait à côté de l'invention stylistique ou thématique, conduirait l'imaginaire à n'être qu'un simple reflet des relations sociales en cours à une époque, et s'avèrerait incapable de saisir le social autrement que par une analyse lexicale, au mieux générique (le roman, art bourgeois), faisant fi des constructions narratologiques complexes du roman contemporain.

3Dans son introduction à L'Empreinte du social dans le roman depuis les années 1980, Michel Collomb revient de façon pertinente sur cet anathème qui avait peut-être plus cours, dans sa version caricaturale, il y a deux décennies que de nos jours, et sur le "titre délibérément flou" qui a été donné aux actes du colloque qui s'est tenu à l'Université Paul-Valéry-Montpellier III les 6 et 7 février 2004. Il diagnostique les apories d'une certaine terminologie, idéologiquement marquée, pour justifier la nécessité d'un renouvellement d'une critique littéraire soucieuse de mettre en relief les codes contemporains d'indexation et de mise en forme romanesques du social.

4Nombre de sociologues se méfient à juste titre, comme le fait de son côté Michel Collomb, de l'emploi intempestif du terme "société". D'une part, la réalité qu'est censé recouvrir le terme s'avère trop diverse et trop complexe pour pouvoir se subsumer dans un simple "lieu d'appartenance réunissant des individus sur la base d'une identité commune" (7) : parler de "la" société, c'est concevoir les relations sociales comme pouvant être subsumées sous un chapeau unique, c'est réifier en une instance, implicitement perçue comme externe à l'individu lui-même, ce qui est justement mouvant et ambivalent. C'est aussi oublier que l'unité présupposée se dilue de fait dans la mondialisation, l'élargissement européen ou "l'accélération des flux migratoires" (7). Fort de ces constats, Michel Collomb suggère que le lien du social et du corps tout comme l'imbrication entre création littéraire et production à l'intérieur d'un champ éditorial ou en fonction d'un milieu social particulier, sont perçus comme tels par un certain nombre de romanciers contemporains, qui tentent dès lors d'en rendre compte, par des procédés multiples (comme par exemple la création de personnages-types ou d'une littérature faisant sa part au témoignage). L'intérêt d'une telle thèse, on le voit, est de mettre l'accent sur les "interactions" et leur motilité, plus que sur une entité définissable selon les termes du réalisme dix-neuviémiste ou selon les distinctions trop simplificatrices entre catégories sociales et professionnelles (ouvrier versus patron par exemple).

5La notion d'empreinte se justifie alors : le social, dans le roman contemporain, se lit moins comme un fait, une catégorie à part ou une trace, que comme un phénomène plus latent, plus originel, indissociable du processus d'individuation qui caractérise tout sujet, et dont témoigne l'"état de réceptivité et de porosité" de nombreux personnages actuels.

6Le but de l'ouvrage est alors double. Il s'agit de s'interroger sur la "compétence sociologique des romanciers contemporains" (8), d'une part en examinant comment, par des jeux sur le genre, les thèmes, le style, les romanciers introduisent les rapports, les réseaux, les impedimenta et les non-dits sociaux dans leur œuvre, d'autre part en mettant au jour la dimension de facto sociale du langage romanesque.

7Outre une introduction de Michel Collomb, l'ouvrage comporte dix-huit contributions, qui vont de la remise en situation de la question du social dans les études littéraires (Michel Collomb, Marie-Hélène Mineau, Mauricio Segura) à l'examen monographique ciblant un ou deux auteurs d'expression française (Isabelle Charpentier, Michel Collomb, Jochen Mecke, Annie Pibarot, Pascal Mougin, Isabelle Rabadi, Anne Roche, Jean-Bernard Vray) et/ou étrangers (Hélène Boisson, Florence Vinas-Thérond, Philippe Marty, Mirjam Tautz, Gérard Siary). Des parcours globaux de la création contemporaine, traitant de la "rhétorique du social" (Stéphane Chaudier), de l'écriture néoréaliste (Bruno Blanckeman), du motif de la solitude chez certaines romancières contemporaines (Elisa Bricco) ou du roman "beur" (Jeanne-Marie Clerc) permettent d'intégrer des écritures singulières au sein de thématiques et stylistiques communes, mais aussi de genres et catégorisations rapides qu'il s'agit souvent, à juste titre, de redéfinir. Parmi les auteurs abordés, on relèvera, sans exhaustivité et dans le désordre, Jean Echenoz, Patrick Deville, Marguerite Duras, Christian Oster, Annie Ernaux, François Bon, Michel Houellebecq, Sylvie Germain, Dominique Mainard, Marie NDiaye, Marie Redonnet, Fred Vargas, Pierre Bergougnoux, Antoine Volodine, Russell Banks, Kristien Hemmerechts, Botho Strauss, Uwe Johnson, Bernhard Schlink, Hanif Kureishi, Renan Demirkan ou Chang-rae Lee

8Cette énumération le suggère, ce qui fait la richesse de l'ouvrage en fait aussi les limites. Certes, un plan de l'ouvrage est proposé : au retour sur l'histoire des débats entre sociologie et littérature, à l'analyse de la complexité et de la validité (voire de l'invalidité, à tous les sens du terme) de la notion de genre romanesque font suite la question des écrivains ayant un projet délibérément social, l'attention à des stylistiques spécifiques ou à des clivages sociaux répertoriés qui influent sur le roman actuel. Le lecteur est donc tiraillé entre l'intérêt que représente une vocation panoramique qui permet de saisir le social dans des œuvres extrêmement diversifiées et qui sont dès lors, par leur seule insertion au sein d'un même ouvrage, mises en rapport de façon d'autant plus pertinente qu'elle s'avère inédite, et une sensation d'éclatement qui transforme le social en une notion fourre-tout où se retrouvent pêle-mêle réalisme, rapports de pouvoir, incorporation des normes, écriture minimaliste dans une époque hyper individualiste, parmi d'autres.

9De même, le choix d'un terrain géographique extrêmement large puisqu'il est quasiment mondial tout en étant majoritairement centré sur le roman français, permet certes, à l'heure de la mondialisation, de marquer l'universalité d'une ambiance d'époque. Mais il s'avère problématique au niveau strictement scientifique, tant la problématique à l'œuvre chez Chang-rae Lee s'accorde difficilement avec une étude de la passivité féminine chez Marie Redonnet, quelle que soit par ailleurs la valeur des articles ici cités. Le choix des auteurs traités peut ainsi être ressenti comme un non-choix, et l'on pourra à l'infini regretter l'absence de tel ou tel auteur, de Carmen Martin Gaite à Salman Rushdie (mentionné en filigrane), Bret Easton Ellis ou Virginie Despentes… Revers positif de la médaille, l'ouvrage ne passe pas à côté d'auteurs en quelque sorte incontournables vu le cadre théorique proposé (François Bon, Michel Houellebecq, Annie Ernaux, romanciers franco-maghrébins, parmi d'autres), et la tentative de traiter de genres divers (roman policier, roman de science-fiction dont il est bien noté que Volodine ne s'y inscrit pas réellement, roman dit "beur"…) permet d'aborder le romanesque contemporain dans sa plus grande diversité. Enfin, le grand nombre d'analyses stylistiques, rhétoriques et narratologiques présentées démontrent qu'une critique sociologique ne doit pas se confondre avec une critique uniquement thématique ou lexicale.

10L'ampleur du projet, si elle ne donne pas de réponse à une définition précise du "social", permet précisément de mettre en valeur son caractère conjointement diffus et incontournable. La contribution de Marie-Elaine Mineau, "La théorie littéraire et le social : bilan", qui ouvre le recueil, n'en est que plus précieuse, en ce qu'elle resitue avec clarté l'histoire de disciplines connexes mais différentes dans leurs orientations, comme la sociologie de la littérature et la socio-critique. Leur mise en perspective historique avec la vogue, un moment dictatoriale, de la critique purement textuelle, ou les arrières-plans idéologiques de la critique marxiste, est particulièrement bienvenue puisqu'elle met en rapport leurs présupposés avec le contexte de l'époque. L'auteure montre ainsi qu'elles ont été fondamentales pour le renouvellement d'études littéraires qui ont su, en tenant compte de leurs apports indéniables, désamorcer leurs prises de positions exclusives. Pour ne donner que quelques exemples, toute forme fait d'emblée sens, qu'elle le crée ou qu'elle le subisse malgré elle, et toute relation idéologique de pouvoir atteint une individualité singulière, qui possède un vécu sociologique bien plus diversifié qu'on a pu le croire.

11Michel Collomb (8) comme Marie-Elaine Mineau (19) précisent avec raison que la question du discours dominant, au centre de bien des débats des années 70, s'est, sinon évanouie, du moins affinée. Le monolithisme de la notion d'idéologie est aujourd'hui remplacé par le constat d'une diffraction des doxa, que ce soit à la source, dans leurs modalités de visibilité ou dans leur façon d'atteindre des sujets moins typifiés que n'a pu l'affirmer un marxisme simplifié. On peut cependant se demander si Michel Collomb ne franchit pas un pas théorique optimiste lorsqu'il affirme que

12l'imaginaire du social, le désir de relations vraiment humaines et même l'aspiration utopique à une société tout autre trouvent dans le roman une expression qui ne doit rien à la pensée formatée et aux moules de l'industrie des loisirs. (p. 11)

13Rien n'est moins sûr, et rien n'est moins faux, tant la question de la diffusion des œuvres peut engendrer un cercle vicieux qui reste dans l'ensemble absent de la réflexion globale élaborée dans L'Empreinte du social. Si on accepte que les critères d'une apparition sur un plateau télévisé ou d'un compte-rendu détaillé dans un magazine de grande diffusion, d'une exposition dans les Points Relay des transports en commun ou les rayons d'un hypermarché sont valides pour définir un rapport intrinsèque à "l'industrie des loisirs", on perçoit à quel point la production littéraire, y compris celle se voulant subversive, doit quelque chose aux "moules" qui constituent cette industrie. Le rapport entre celle-ci et la rénovation du genre romanesque est donc nettement plus complexe qu'il n'y paraît. Non que la relation succès médiatique/originalité ou pertinence de l'œuvre soit une relation impossible, fort heureusement - qu'une œuvre "parle" à son époque n'est pas forcément un critère de soumission à ses présupposés. Simplement, il s'effectue entre la société de masse et la réception/diffusion de l'œuvre une sorte d'entente qui peut jouer à plusieurs niveaux. Tout d'abord, les jeux du champ éditorial (mentions dans les cahiers-livres des journaux au moment de "la rentrée littéraire", articles critiques, Prix, salons divers, colloques ou thèses portant sur les uns ou les autres…) font rentrer de facto le romancier dans l'ordre social qu'il peut pourtant critiquer dans ses œuvres (les "cas" d'Elfriede Jelinek ou David Lodge étant sur ce plan aussi parlants que ceux de Michel Houellebecq ou Annie Ernaux, évoqués très pertinemment par Jochen Mecke et Isabelle Charpentier). De même, le statut social de nombre d'écrivains, souvent intellectuels patentés (universitaires, chercheurs, professeurs, anciens Normaliens comme Hélène Cixous, Chantal Thomas, Pierre Bergougnoux ou Marie Darrieussecq; journalistes comme Françoise Simpère ou Geneviève Brisac; directeurs de revue comme Philippe Sollers ou Catherine Millet…), les place dans une situation de privilège éditorial dû à un capital culturel qui comprend aussi la connaissance du réseau interne au champ. Cette connaissance peut influer sur la constitution de l'œuvre comme sur sa compréhension par la critique, qui tiendra compte des engagements extra-littéraires d'un auteur pour analyser ses ouvrages, alors que leur portée symbolique peut outrepasser ces mêmes engagements, dans un sens progressiste comme réactionnaire.

14Le problème de nos jours serait en outre moins

15celui de l'aliénation au sein d'une société ressentie comme opaque et oppressante, que celui de l'emprise de la culture de masse subie consciemment par les individus, qui en partagent les valeurs symboliques et culturelles. (p. 7)

16Là encore, le paradoxe et la nuance restent de mise, mais on ne peut reprocher à Michel Collomb de ne pas être à même de couvrir, par un tel propos, l'ensemble de la production actuelle, tant elle est diverse dans ses buts et ses modalités (on en revient à la nécessité d'un terrain d'étude plus ciblé…). La première partie de l'affirmation me semble valide pour un grand nombre d'auteurs contemporains, mais pour les romanciers postcolonialistes, notamment franco-maghrébins (pour faire bref), la question de l'oppression reste centrale : comme le suggère cependant M. Collomb en récusant la notion d'opacité et en insistant sur le fait que le social est aujourd'hui "reconnu comme une composante de l'individu" et non comme une donnée extérieure, ils parviennent précisément, comme Malika Mokkedem ou Assia Djebar, à dévoiler les différents types d'oppression en vogue dans les cultures, y compris la nôtre, auxquels ils se réfèrent. Mais il n'est pas certain que la sagacité supposée des romanciers contemporains soit si totale qu'elle a l'air, et ce tout simplement parce qu'ils écrivent à partir d'un corps socialement situé et d'une époque à laquelle personne n'échappe : "l'emprise de la culture de masse subie consciemment par les individus" n'est pas si consciente qu'elle le paraît. Pour ne donner qu'un exemple, nombre de romans écrits par des femmes aujourd'hui et qui sont largement diffusés, non seulement ceux relevant du pur marketing éditorial, mais aussi ceux reconnus comme ayant une valeur littéraire propre, restent souvent, de façon implicite, des véhicules d'idéologies d'autant plus prégnantes qu'elles sont implicites. En témoignent la fréquence de motifs comme l'intime, la maison de famille et le foyer, l'homme-Pygmalion (le viol est fréquemment présenté comme une découverte pour la femme d'une jouissance sexuelle inédite, y compris par des romancières se revendiquant féministes), ou le recours à une définition du féminin par l'utérin, l'amour idéal ou le couple (y compris dans les œuvres érotiques voire présentées comme pornographiques). On peut certes comprendre la position de Michel Collomb en référant "l'emprise" consciente de la doxa aux lecteurs; là encore, il n'est pas certain qu'il soit si facile d'échapper aux moules invisibles qui formatent les esprits (y compris celui de l'auteure de ce compte-rendu). Elisa Bricco a ainsi raison, dans son analyse des "Marginales et des solitaires dans les romans de Sylvie Germain, Dominique Mainard, Marie NDiaye et Marie Redonnet" de relever que la dépossession de soi et la passivité (y compris devant le viol) qui caractérisent nombre de leurs protagonistes féminins sont "[gênante]", dans la mesure où "elles ne correspondent pas forcément à la situation réelle". En revanche, l'affirmation, certes modalisée, que "cette passivité est peut-être tout à fait féminine" serait à développer, sous peine d'être comprise comme une faiblesse génétique à laquelle souscrirait l'auteure de l'article : ces auteures veulent-elles dénoncer une société qui, depuis des millénaires, définit le féminin par l'impuissance et l'incapacité (qu'on pense à la tutelle masculine, encore en cours en France il y a peu, ou à l'impotentia muliebris latine) ? Ou ont-elles intégré à ce point ces valeurs qu'elles en viennent à créer des personnages féminins qui y répondent ?

17On comprend à quel point il aurait été utile d'établir des terrains de production et/ou de réception communs à certains ouvrages : les œuvres confidentielles destinées à une élite universitaire, ou du moins presque exclusivement reçues par elle, ne relèvent pas forcément d'un même diagnostic sociologique que celles destinées à un public de masse, dont peut par ailleurs faire aussi partie l'universitaire qui fait étudier les premières dans ses cours. Il n'est pas certain en outre que les œuvres réputées difficiles et littérairement valorisées relèvent moins de la doxa que les autres, même s'il est certain qu'on ne peut amalgamer le projet littéraire d'une Catherine Millet (d'ailleurs pas toujours reconnu comme tel) et celui, inexistant, d'une Bénédicte Martin. Ainsi, certains romanciers contemporains jouent volontairement avec les codes d'une culture dont ils sont à la fois les salariés (ils vivent de la diffusion de masse de leurs œuvres, comme Houellebecq ou Nothomb) et les trouble-fêtes (Houellebecq critique telle frange de la société tout en revendiquant un discours doxique incorrect, Marie Nimier se moque de la pornographie, tout en écrivant une "nouvelle pornographie").

18L'Empreinte du social soulève donc au final autant de questions qu'il en pose au départ, et là n'est pas le moindre de son intérêt. A lire l'ouvrage dans sa globalité, et sans tenir compte de la singularité de chaque étude, on s'aperçoit qu'il nous livre une image d'un monde en transition, à la fois en fin de parcours et en attente de renouvellement. Le constat majoritaire est celui de la mort des idéologies, de la dissolution des liens sociaux, de la diffraction et de la dissémination de la notion de subjectivité. L'insistance de nombre de romanciers envisagés sur la marginalisation ou la défaite/défection sociale est ainsi fondamentale, et témoigne d'une absence d'élan généralisée, y compris, Michel Collomb comme d'autres l'ont bien relevé, au sein de proses intimistes. Oster et l'écrivain râté, le roman franco-maghrébin et l'identité fracturée, Bon et la mort de la grosse production en France, Bergougnoux et la fin du terroir, Ernaux et l'anéantissement du petit commerce, tous nous donnent l'image d'une société en transformation, laissant sur ses marges une immense foule anonyme. Évoquant le vide, la vacance, l'évacuation, la migration, les romanciers contemporains nous donnent à lire une "conscience malheureuse" (pour reprendre une expression de Philippe Chardin, elle-même empruntée à Hegel) d'un nouveau type. À moins que ce ne soit, peut-être, les critiques qui s'intéressent davantage à des proses de la désillusion qu'à des proses de l'enchantement épique, du bonheur fou, ou, à tout le moins, de l'énergie et de l'élan ? Pas si sûr, tant, même chez des prosateurs aussi virulents que chez Jim Harrison ou William Vollman, le bonheur ou la vitalité ne se conquièrent que sur un constat de fin de monde. L'intérêt du propos est donc de suggérer, en cherchant le social à travers précisément la désocialisation, que cette dernière constitue encore une forme, certes négative, d'empreinte sociétale.

19Le roman nous peint-il alors les modes actuels de socialisation tels que le vivent nos contemporains non écrivains ? La question mérite d'être posée. Car le monde ne se constitue pas seulement d'écrivains en rade et de marginaux de tous genres. Tout se passe comme si le roman contemporain ne voulait plus de certains personnages pour définir le social, comme s'il fallait être en perdition pour avoir accès à un statut littéraire : on peut très bien imaginer qu'un Balzac aurait rendu héroïque un Sarkozi, qu'un Zola se serait passionné pour un curé pédophile, un agriculteur de la Beauce ou un looser de start-up. Si l'on ne peut définir la société par ses catégories socio-professionnelles, il n'en reste pas moins que l'ingénieur, la caissière (on a certes une femme de ménage chez Jean-Philippe Toussaint, une baby-sitter chez Marie Despléchin), le cadre, le professeur de collège et l'ouvrier (certes de plus en plus paupérisé), existent encore bel et bien, mais qu'ils n'intéressent globalement pas une littérature fin de millénaire qui récuse l'enchantement comme les personnages trop moyens. Pour avoir droit de cité romanesque, l'entre-deux social ne convient plus : il faut être minable (Houellebecq), prostituée (Despentes, Arcan, Vollman…) ou ironiste précieux, intellectuel, artiste. Innombrables sont ainsi les personnagees contemporains qui sont écrivains, journalistes, psychanalystes, universitaires, sans doute aussi parce que la vogue de l'auto-(fiction, biographie, etc) engendre une cécité sur les autres corps de métier, qu'on retrouvera plutôt dans ce que l'on aimerait ne plus avoir à appeler une "para-littérature" (qu'on pense au roman policier tel qu'il se décline chez Manchette, Tabachnik ou Vargas).

20Reprocher à L'Empreinte du social de ne pas soulever ces questions serait cependant tendancieux, puisque son propos se veut axé moins sur les blancs sociaux que sur le rôle, l'impact, l'imaginaire et l'inscription stylistique du social dans le genre romanesque, y compris dans des œuvres semblant y échapper, par un intimisme ou un minimalisme qui sont en réalité encore des formes d'expression de la socialisation contemporaine. Le pari d'ouvrir le débat sur la définition du social en général, et sur les modalités de son insertion dans le roman contemporain en particulier, est dès lors bel et bien tenu.