Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2005
Été 2005 (volume 6, numéro 2)
Didier Coste

Archéologie du comparatisme européen

Carl Fehrman, Du repli sur soi au cosmopolitisme : Essai sur la genèse et l’évolution de l’histoire comparée de la littérature, traduit du suédois par Marianne et Jean-François Battail, Paris, Éditions TUM/Michel de Maule, 2003. 231 p. ISBN 2-87623-1336.

1À l’heure où court très fort, même en Europe du Sud, la rumeur de la mort de la Littérature Comparée diffusée par Gayatri Spivak, à l’heure des bilans inquiets et nostalgiques comme celui qui se prépare au congrès du cinquantenaire de l’AILC en septembre à Venise, à l’heure aussi où cherche à marquer sa fondation un très éclectique « Réseau européen » à Florence, on se demandera si l’ouvrage dont nous rendons compte ici, et qui était passé inaperçu des plus avertis, n’a pas un caractère profondément anachronique, ou bien si l’on ne pourrait pas, avec les auteurs de l’avant-propos, « qualifier cette étude de notice nécrologique sur un paradigme défunt. » (8) Répondre qu’ « il ne saurait être question de se détourner du comparatisme comme s’il s’agissait d’un chapitre révolu », et qu’« il vit toujours sous de nouvelles formes, avec une nouvelle terminologie et dans des perspectives élargies » (ibid.) risque de n’être qu’un vœu pieux, à moins de comprendre quelle nécessité a encouragé naguère la création de cet organe de la pensée et quelle actualité en exige le développement et la mise à jour, plutôt qu’elle n’en dénoncerait le maintien vestigial. Or, plutôt que de naviguer à vue dans le brouillard des intérêts du présent, une histoire générale de la Littérature Comparée —qui fait cruellement défaut— nous aiderait à discerner au sein de quelles formations discursives et dans quels types de circonstances politiques le comparatisme apparaît comme l’une des façons d’identifier et de résoudre les conflits culturels. Le livre de Carl Fehrman n’ébauche pas une telle histoire, mais il fournit des matériaux précieux pour en éclairer un secteur spatialement et temporellement circonscrit : l’Europe du Nord, de la fin du XIXe siècle au milieu du XXe. La réflexion amorcée contient en outre nombre d’indices qui nous éclairent sur la domestication de la discipline, rançon et limite de son succès.

2Comme chacun sait, deux conceptions du comparatisme littéraire n’ont cessé de s’affronter. L’une, illustrée en son temps par René Étiemble, se veut et se croit plus universaliste en mettant à plat des constantes ou des « invariants » de la production et de la communication littéraires ; unitariste, elle cherche à minimiser les facteurs de variation ou surtout de mutation historique ; essayant de se protéger de tout relativisme culturel, elle prête le flanc aux accusations d’essentialisme (d’inspiration platonicienne, judéo-chrétienne ou, plus généralement, occidentale ou européocentriste). L’autre se présente a priori comme addition et confrontation de données cadrées par des ensembles linguistiques et/ou nationaux, donc historiquement déterminés et historiquement évolutifs. Le sous-titre du livre de Carl Fehrman présente donc, avec la notion à première vue paradoxale d’ « histoire comparée de la littérature », une formulation qui, en redoublant la bizarrerie souvent remarquée de « littérature comparée », peut constituer soit une assez faible formation de compromis, soit une proposition nouvelle consistant à motiver précisément le comparatisme par l’histoire d’un phénomène universel dans son extension factuelle et divers dans ses actualisations et ses modalités fonctionnelles. C’est sous cet angle, proche de celui de Claudio Guillén, dont se réclame d’ailleurs Fehrman (13) que nous le prendrons.

3Il ressort des chapitres introductifs de notre ouvrage que les premières démarches comparatistes résultèrent, soit d’une extension et d’un enrichissement, donc d’un renforcement, des histoires littéraires nationales (il s’agit de suivre la fabrique des œuvres dans un pays et leur rayonnement —influence— ailleurs, et dans leur rapport d’utilisation et de transformation de matériaux —sources— éventuellement étrangers), soit d’un rejet plus ou moins virulent des enfermements nationaux, au nom d’un cosmopolitisme libéral, à une époque où « libéral » signifiait encore quelque chose comme « humaniste de gauche ». Au nord, tout commence avec Hermann Hettner, dont la carrière avait débuté en 1845 par un pamphlet contre l’esthétique spéculative hégélienne (de droite) avant qu’il ne devienne célèbre pour une vaste histoire européenne de la littérature du XVIIIe siècle traçant un récit de la circulation des idées et des découvertes de l’Angleterre au reste de l’Europe, via la France. Cette histoire constitua un modèle explicite pour les travaux du Danois Georg Brandes sur Les grands courants de la littérature européenne du XIXe siècle publiés entre 1872 et 1890. Nous apprenons aussi que, malgré les efforts d’universitaires comme Max Koch, fondateur de la revue Zeitschrift für vergleichende Lieraturgeschichte en 1887, le climat allemand cesse vite d’être favorable à la veille de la première guerre mondiale ; le foyer des études comparatistes se déplace alors vers la France, avec Joseph Texte ; en Italie, le mouvement était déjà lancé depuis plusieurs dizaines d’années avec Francesco de Sanctis.

4La Littérature Comparée fait à cette époque l’objet d’attaques fondées sur deux arguments apparemment différents : d’une part, l’enracinement dans une langue serait plus déterminant que la réception de motifs, d’idées et de courants esthétiques étrangers ; d’autre part, selon l’idéalisme crocéen, l’immanence de l’œuvre d’art littéraire rend superficielle et même superfétatoire toute interprétation par les sources, celles-ci n’expliquent rien. Enfin, de l’intérieur du comparatisme, on continuera à reprocher à des théoriciens comme Wellek la non-prise en compte des médiations traductologiques ou autres dues à l’indifférence supposée du véhicule linguistique. Plus tard, dans l’entre-deux-guerres et dans l’immédiat après-guerre, ce sont, parmi les Allemands, des romanistes médiévistes comme Hatzfeld, Spitzer et Auerbach, qui, très logiquement, reprennent le flambeau en se voyant obligés, pour dépasser le mécanisme philologique, à postuler un espace de l’imaginaire occidental dont la dynamique est faite d’une dialectique de classes. En parallèle, Curtius fonde son appréhension de la continuité d’une tradition occidentale sur la notion de topoï, lesquels combinés avec les variations et combinatoires formelles, permettraient non seulement une survie souterraine de savoirs et de modes de pensée antiques, mais leur réinvestissement ultérieur pour satisfaire de nouveaux besoins historiques. En ce qui concerne Brandes lui-même, qui occupe une place de choix dans cette étude, notamment grâce à l’exploitation de sa correspondance, on le voit évoluer d’un génétisme factuel assez risqué et mécaniste, identifiant en Montaigne la source décisive de la philosophie de Shakespeare, vers une lecture beaucoup plus moderne de la répétition comme ressemblance, c’est-à-dire multi-occurrence d’une différence. En 1895, il « n’hésite pas non plus à présenter une esquisse du type hamlétien dans la littérature mondiale à travers les âges —jusqu’à Tourgueniev et aux lettres polonaises de son époque. » (51)

5Les chapitres IV (« L’heure française ») et V (« Le congrès de Paris des historiens en 1900 ») retracent des querelles, des combats et des rencontres qui sont mieux connus en France, mais qu’il n’est pas inutile de rappeler. On y voit le barrésisme et Jules Lemaître revendiquer non seulement l’autonomie, mais l’autosuffisance et la supériorité de la « clarté française » sur les brumes du Nord dans lesquelles sont joyeusement confondus Anglais, Russes et Scandinaves. Cela n’avait rien d’original, puisqu’un certain néo-classicisme condamnait déjà un ou deux siècles plus tôt les aspects « barbares » du style de Shakespeare et de celui de Milton, mais cette position anti-boche des anti-dreyfusards prend la saveur d’une amère ironie quand il n’aura fallu qu’une génération de plus pour que l’Allemagne nazie devienne, pour les mêmes idéologues ou leurs héritiers immédiats le dernier rempart contre les assauts « barbares et infrahumains » du socialisme et du judaïsme. La réponse de Brunetière en 1895 met en œuvre un argument pro-comparatiste qui servira souvent par la suite —avant d’être retourné contre le cosmopolitisme par le relativisme culturel postcolonial—, à savoir que c’est la perméabilité de l’esprit français (ou européen) à l’étranger qui fait sa force. En effet, à la section littéraire du congrès de 1900, sa conférence programmatique était intitulée « La littérature européenne », sans aller jusqu’à englober les domaines russe et scandinave, qu’il considère, selon son évolutionnisme, comme des apports trop récents.

6« S’ouvrir à l’autre » est un atout pour le sujet culturel collectif, mais, symétriquement, Brunetière « s’efforce de persuader son auditoire que plus la littérature de chaque pays est marquée par son propre caractère national, plus elle appartient aussi à la littérature européenne considérée comme un tout organique. » (71) Il suffit de consulter des introductions de cours, des manuels et traités récents, pour voir à quel point les mêmes raisonnements persistent un siècle plus tard, avec les mêmes défauts et servant des intérêts qui n’ont guère varié. On en verra un bon exemple dans les premières pages de l’ouvrage de Jean-Louis Backès, La Littérature européenne (1996) : « Au singulier, l’expression [...] suppose du même coup que cet ensemble a son unité, que son histoire est pourvue d’une certaine cohérence. [...] Toutes les littératures européennes ont suivi à peu près la même évolution [...] » (13) Mais faut-il employer cette expression ? Les Européens n’ont apparemment pas ou plus besoin de se poser la question des limites de l’espace littéraire européen ni celle de son unité. Que des langues non indo-européennes soient des « langues de l’Europe », et que plusieurs langues « européennes » soient des véhicules de communication littéraire pleinement appropriés par les populations d’autres continents, que les frontières culturelles et politiques de l’Europe n’aient jamais été et soient moins que jamais des frontières physiques, ne semble guère importer à qui se place en un centre pour butiner « ailleurs » et rapporter le butin à la communauté dont il a besoin de se déclarer membre pour légitimer son discours.

7Brunetière eut un grand écho en Suède, de même que d’autres penseurs français dans la mouvance positiviste, tels que Tarde et Guyau, à la recherche de lois et de causes pour les phénomènes culturels. Simultanément, le jeune Baldensperger se rend à Copenhague pour y rencontrer notamment Brandes avec qui il croit partager l’idéal de défense d’un « libre échange des idées » et de « l’esprit européen en face de tous les nationalismes particuliers. » (86) jusqu’à ce que son correspondant et son aîné le déçoive pendant la Grande Guerre en n’affirmant plus sa solidarité avec les Alliés. Brandes, matérialiste d’origine juive, fut jusqu’à la fin de sa vie un antinationaliste militant. Le catholicisme retrouvé de Brunetière, l’intuitionnisme néo-romantique de Bergson représentaient (lucidement) pour lui des reculs intellectuels et politiques. Tout ceci est certes passionnant, car on se rend compte à quel point l’histoire du comparatisme littéraire est idéologiquement chargée et complexe, en prise beaucoup plus étroite que les études littéraires nationales sur les enjeux sociaux du moment. Mais ce qui est ébauché ici sur le seul axe franco-germano-scandinave nous laisse sur notre faim et demanderait à être traité comparativement avec la réception des méthodes et attitudes, et la dissémination et la poursuite des débats qu’elles ont éventuellement suscités dans le sud ou à l’est de l’Europe de l’époque (où Petersbourg était beaucoup plus près de Paris), mais aussi dans d’autres espaces, comme le Bengale ou l’Amérique latine, qui ont connu une forte pénétration positiviste.

8L’histoire de l’« histoire comparée de la littérature » mériterait d’autant plus, à notre avis, d’échapper au binarisme que le comparatisme français —parmi beaucoup d’autres— n’a pu se développer institutionnellement que dans une relation alternativement de complémentarité ou d’hostilité avec la « littérature française » et n’a donc jamais réussi à s’imposer comme fédératrice des études littéraires, jouant toujours le rôle du coucou ou du corps étranger. On peut ainsi frémir de se voir rappeler, aux ch. VII et VIII, que notre discipline, si c’est la nôtre, fut en un sens pratiquée, mais surtout cautionnée et promue par Gustave Lanson, lorsqu’en pleine guerre il prononçait aux États-Unis, dans l’intérêt national, bien entendu, une conférence sur « La fonction des influences étrangères dans le développement de la littérature française ». Il ne fallut ensuite rien moins que la « ligue de la patrie française » pour dénoncer une « nouvelle Sorbonne » devenue aux yeux de l’ultradroite comme du patriotisme catholique populaire de Péguy « un foyer d’internationalisme et un creuset de nivellement. » (111) Le « repli sur soi », pour reprendre l’expression de Carl Fehrman, n’est donc pas tant la posture adoptée dans le cocon initial, pré-comparatiste, que, bien plutôt, une réaction anti-scientifique violemment xénophobe qui cherchait déjà à se faire passer pour le sursaut d’une jeunesse libre, pour une modernité. Une prétendue subjectivité libérée est mise en avant, au service d’un irrationalisme communautaire. Dans l’entre-deux-guerres, les attaques de Thibaudet contre l’historicisme sourcier et internationaliste préfigurent étrangement la vague de dénonciation de la « théorie » apatride que nous avons connue en Europe comme aux États-Unis pendant une vingtaine d’années.

9Les quatre derniers chapitres, IX à XII, de notre ouvrage, sont consacrés à des moments plus récents (surtout du point de vue d’un auteur né en 1915) de la querelle du comparatisme et ne nous paraissent pas aussi stimulants que la partie « archéologique » du livre, dont la documentation est moins accessible et l’analyse plus originale. Des étapes comme celles soulignées par les titres « Le triomphe du comparatisme français —et son recul » (ch. IX), ou « The American Hour » (ch. XI) sont assez attendues. Le récit a toutefois le grand intérêt d’être présenté en termes de configuration des forces en présence dans un espace universitaire désormais (pour le moins) transatlantique : « À partir de points stratégiquement choisis —avec Gustave Rudler à Oxford, Gustave Cohen en Belgique, Baldensperger aux États-Unis comme professeur invité— se tissa un réseau de relations qui assura la marche victorieuse du comparatisme français. » (123-124)

10En fait, l’étude des Mélanges offerts à Baldensperger en 1930, celle du premier manuel de Littérature Comparée, dû à Van Tieghem en 1931, ou des grands travaux de Hazard, loin d’indiquer un apogée, révèle nombre de contradictions, d’idées floues et de faiblesses théoriques majeures. Quand Paul Hazard conclut son ouvrage testamentaire sur La Pensée européenne de Montesquieu à Lessing par cette phrase au sujet de l’Europe : « Sa soif inextinguible de vérité : telle est, dans sa misère, sa grandeur ; c’est en cela qu’elle personnifie, plus que tout autre continent, la condition humaine » (cité p. 139), on est en droit de se demander sur quels crimes de guerre pareille pirouette rhétorique passe l’éponge, quelles emprises coloniales elle conforte, et, plus gravement encore, si de nouveaux centurions ne seront pas prêts aujourd’hui ou demain à armer jusqu’aux dents un tel bastion au nom d’une représentativité humaine si exemplaire qu’on la dénie au reste du monde. La littérature comparée « à la française » exhibe avec fierté dans ses extensions européennes le même défaut qui viciait déjà de façon inavouée la Weltliteratur goethéenne, elle en « théorise » le resserrement par un nationalisme à plus grande échelle, au lieu d’adopter, avec tous ses risques, un cadre généraliste qui inviterait à penser d’ailleurs l’altérité de chacun. Avec discrétion mais efficacité, Carl Fehrman, lui, se fait l’apologiste généreux du concept d’intertextualité, non sans suggérer avec quelque malice qu’il n’est pas exempt de parenté avec la métaphore de la « greffe » selon Brunetière, ni sans déceler la résistance d’un Pierre Brunel attaché au « fait comparatiste » fondamental que serait l’affleurement textuel des « éléments étrangers », pour conclure sur ce point « la question est de savoir si cette ligne de front ardemment défendue pourra tenir à la longue. » (164) On aurait cependant tort de se réjouir trop hâtivement qu’elle soit fragilisée, si tant de critiques de par le monde se refusent toujours à voir qu’à une lecture authentiquement littéraire, tout du texte est étranger, tout particulièrement sa familiarité.

11L’American Hour se résume, on le sait hélas, à une floraison éphémère due à l’arrivée aux États-Unis, autour de la deuxième guerre mondiale, de nombreux comparatistes exilés des régimes totalitaires européens, tels René Wellek, Leo Spitzer et Eric Auerbach après leur étape turque, ou Renato Poggioli. Wellek, tout en théorisant les questions de genre et de périodisation, sape les fondements de la Littérature Comparée d’inspiration française à laquelle il reproche « la représentation des différentes littératures nationales comme entités closes » (174). D’un côté, il revient à la charge pour affirmer que « la littérature occidentale, au moins, forme une unité, un tout », ce qui suppose l’inutilité d’une méthode spécifique pour étudier les relations entre des littératures composantes ; de l’autre, il reproche au comparatisme de ne pas s’intéresser à l’œuvre en tant que totalité esthétique, mais aux faits de médiations et aux médiateurs. Entre les postulats subjectivistes du New Criticism et ceux d’une revendication unificatrice de grands ensembles supranationaux, entre l’unique et l’un il n’y aurait effectivement plus de place pour le différent et le divers, l’instable, l’hésitant, les flux de l’intermédiaire, le désuni, en bref, les lieux comparatistes du sens. Si Ulrich Weisstein, en 1992, situait le déclin du comparatisme américain dans les années 70, son analyse des causes de l’usure ou de la désaffection d’une discipline dont plusieurs se sont crus autorisés à signer l’acte de décès reste déficiente.

12Carl Fehrman, dans son ultime chapitre, voit bien que la querelle du comparatisme français et du comparatisme américain est depuis longtemps dépassée dans la mesure où il s’est produit depuis les années 50 un déplacement radical des enjeux, avec la réduction du rôle mondial des puissances européennes traditionnelles et la décolonisation, d’une part, avec la mondialisation, d’autre part. Il ne s’agit plus de savoir de quelles méthodes sont justiciables des « grandes » œuvres exclusivement européennes ou presque, mais d’argumenter le maintien, la modification, la déconstruction ou la substitution de ce canon. J’aimerais dire qu’a commencé à se constituer, dès la guerre froide, un marché mondial des biens de production culturelle —dont fait partie le patrimoine littéraire— qui a toujours été aussi un marché de l’autorité ou, si l’on veut, de la légitimation, mais ce marché n’a été apparemment unifié et libéré d’entraves que par l’avènement hégémonique du « libéralisme » américain, dans lequel, si l’on n’y veille pas —ou peut-être quoiqu’on y veille—, tout le bénéfice des réfections mondialistes du canon revient automatiquement à la place de New York où se négocie le ranking de chacun dans l’anthologie Norton. Tout en rendant un hommage appuyé à Étiemble, en signalant que Culture and Imperialism d’Edward Said « fourmille de contradictions non résolues » (194) et en montrant du doigt le projet revanchard et pseudo-évolutionniste de Harold Bloom, notre auteur sous-estime peut-être encore la gravité du mal qui ronge et déchire la Littérature Comparée, c’est-à-dire la Littérature tout court tirée à hue et à dia entre des réclamations qui respectent moins que jamais ce qu’elle a essayé de concevoir comme invention de l’altérité de soi et d’identité de l’autre, et ce pour quoi elle a tenté de le faire. Ce mal est moins dans les maladresses ou les tricheries des joueurs que dans les nouvelles règles du jeu : on joue toujours dans le même stade. Le plus triste est que le concept d’Europe et d’identité européenne, auquel Carl Fehrman revient avec une foi nostalgique dans les dernières lignes du livre par un appel stéréotypé au dialogue en vue d’une unité renforcée, est celui qui, transporté de l’autre côté de l’Atlantique où il a réussi de façon sinistre et caricaturale, s’impose partout ailleurs qu’en Europe.

13Ce que cette remarquable fouille dans les caves du comparatisme européen nous enseigne en fin de compte, peut-être involontairement mais avec un grand pouvoir de conviction, c’est que le comparatisme et, avec lui, l’intelligence de l’acte de lecture, ne sera pas hors de danger tant qu’il portera sur lui une marque de propriété intellectuelle, le signe d’appartenance et le passeport du lieu supposé de sa naissance.