Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2005
Été 2005 (volume 6, numéro 2)
Sylvie Triaire

Les aventures de Judith

Jacques Poirier, Judith. Échos d’un mythe biblique dans la littérature française, Rennes : Presses Universitaires de Rennes, 2004, 204 p.

1Par rapport aux épisodes bibliques les plus largement repris par la littérature (Genèse, geste christique, Apocalypse), l’histoire de Judith se distingue par des caractères spécifiques, qui ont amené Jacques Poirier à se lancer sur les traces de cette figure féminine au fil des siècles. Spécificité liée à une canonicité problématique, à l’existence de variantes hébraïques irrecevables, à l’extrême discrétion de la présence divine dans ce livre, tous éléments construisant une sorte d’étrangeté de Judith, même si le canevas en est la « reprise paroxystique d’une situation de menace » récurrente dans la Bible. À cela il faut ajouter la complexité du destin littéraire de Judith, figure nationale qui va pourtant s’exporter universellement, figure biblique qui se voit néanmoins investie d’emblée par l’Histoire – y compris parce qu’elle incarne le questionnement sur la capacité de l’homme à influer sur son destin.

2C’est donc cette figure d’une élue atypique, pour qui la fin justifie des moyens a priori suspects, que Jacques Poirier suit en ses métamorphoses. Le parcours sera donc diachronique, l’auteur se gardant toutefois d’une séduction trop grande de la périodisation, toujours « approximative ». L’ouvrage distingue ainsi deux périodes, sur lesquelles se fondent les deux parties, les temps modernes et, conséquemment, l’Ancien Régime, en fonction desquels deux motivations divergentes ont mené la belle Juive en ses aventures, Dieu ou la nation dans les temps d’avant la coupure avec l’ère théologique, le désir dans ses versions modernes. Jacques Poirier prend cependant nombre de précautions, dans l’introduction, pour éviter un clivage radical, dans la mesure où « il n’y a pas successivité […] mais juxtaposition » des interprétations, des usages – l’histoire résistant « à toute vraie périodisation ». Il semble toutefois que le principe de successivité l’emporte, les développements de l’étude ayant tendance à marquer trop nettement la frontière de l’ancien avec un moderne qui aurait véritablement réalisé la figure de Judith.    

   

3La première partie, intitulée « Mythifications : quête du sens et transcendance », rassemble des textes constitués autour d’une Judith sainte et/ou guerrière, depuis un fragment datant du Xe siècle jusqu’aux œuvres de Claudel ou Henri Ghéon. La seconde, « Détournements : glissements de sens et indécence », traite de la Judith désirante, figure de l’inquiétude et de l’angoisse – et, là, sur un corpus presque entièrement constitué des XIXe et XXe siècles.  

4Le premier chapitre dégage du récit biblique les éléments expliquant la permanence de l’intérêt de la littérature pour un épisode dont les ambiguités et les virtualités sont autant de promesses de réinvestissement : récit d’un fait historique guerrier, son historicité défaillante le fait atemporel ; récit religieux, le problème des moyens utilisés pour l’accomplissement des desseins de Dieu (la séduction meurtrière), obstacles à la canonicité, porte la possibilité de développements sur les motifs et les ressorts cachés, l’épisode s’offrant alors à révélation, dévoilement – interprétation, donc. Dénouant un destin collectif menacé sans raison par le Mal (comme ailleurs l’est Job, selon une logique individuelle et un dénouement tout autre), Judith se voue à Israël pour s’en retirer à la fin, restauratrice de frontière en marge de l’espace fondé, figure marquant la limite entre indistinction et communauté, entre communauté et individu, entre appartenance et retrait. Figure frontière elle-même, Judith peut faire écho à d’autres figures féminines salvatrices, mais n’en demeure pas moins unique dans le geste qui démembre pour remembrer. Jacques Poirier inscrit au cœur du mythe de Judith la « coupure », comme constitutive à la fois de cette figure biblique, et du sujet.  

5Les deux chapitres suivants montrent largement Judith sur la scène des siècles, s’exportant et s’offrant à investissement historique, tour à tour protestante (Du Bartas – et alors même que le canon protestant a rejeté Judith) ou catholique (Charlotte Corday en Judith moderne réduisant Marat à néant, en 1797), selon les exigences du moment. Élément du triptyque « Juive/ Jeanne d’Arc/ Marianne », elle y est incluse ou en est exclue en fonction des tensions idéologiques et des soubresauts de l’histoire : une version contemporaine, de J-J Varoujan, en fait une prisonnière de camp de concentration, Judith d’un Holopherne S.S.

6Cette première partie rend donc compte, assez rapidement mais nettement, malgré l’ampleur du champ parcouru, des investissements successifs qu’autorisa la figure ; le lecteur peut, pour sa part, saisir le rapport qui se crée du mythe avec la littérature : un mythe qui se donne (et celui-là particulièrement) comme parole en creux, susceptible d’interprétations (au sens musical du terme également), à faire entendre en variations – et témoignant de ceci que le mythe ne vaut que par le rapport que l’on a avec lui

7La seconde partie de l’ouvrage exerce sur le motif une pression que manifeste le corpus étudié, très largement constitué des XIXe et XXe siècles – exception faite de quelques écarts du côté de Bourgevin de Vialart de Montigny (d’ailleurs oublié dans la bibliographie), ou de la Célinde de Balthasar Baro, et tandis que passent, mais trop rapidement, Chaucer, Pétrarque, ainsi que quelques allusions à la peinture que l’on eût aimé voir développées – par exemple ce « coffret de la Forêt Noire » (p. 113), portant deux panneaux dont l’un représente Judith et Holopherne, et est flanqué d’un autre, sur lequel une femme « cueille des phallus sur un arbre aussi miraculeux que prolifique ». Ces références, rapides, semblent ne servir qu’à introduire à la « vraie » révolution du mythe, les antécédents historiques reculant en arrière-plan pour que s’y détachent les siècles de la « modernité », notamment le XIXe, en ses œuvres de « détournement ». On bascule donc vers la peinture du XIXe siècle, présentée comme une invitation à l’érotisation du regard des écrivains. L’analyse glisse alors du tableau d’Horace Vernet, Judith et Holopherne (1829), à la pièce de Hebbel, jouée en 1840, parfait prolongement du tableau . Dès lors, Jacques Poirier lie de manière serrée les textes qui vont être les supports de sa lecture : la pièce de Hebbel « fonde une famille » littéraire – Mauclair, Bernstein, Giraudoux – et illustre plus tard la réflexion freudienne sur « le tabou de la virginité », laquelle nourrit à son tour les réécritures psychanalytiques « dont L’Âge d’homme de Leiris constitue le modèle absolu » (p. 117).

8Une frontière claire est donc tracée, celle d’une « modernité » liée au retrait des dieux et à l’immanence du monde, frontière dont le franchissement ouvre alors Judith à une logique non plus théologique, ni historique, mais à celle du désir. Judith, d’abord « individu » œuvrant pour et au nom d’une communauté, bascule vers un statut de « sujet », marchant en aveugle vers l’accomplissement d’un désir propre, appelée et aidée en cela par l’Autre, cet Holopherne autrefois si absent mais que la modernité étoffe de manière inversement proportionnelle à l’évidement de la transcendance « efficace » chez Judith. Cette frontière est donnée comme tracée par le XIXe siècle, et les plus actives écritures de son franchissement sont celles du XXe siècle, particulièrement celles de Giraudoux, de Michel Leiris et de Dominique Fernandez.  

9Le projet initial, qui était d’éviter une partition trop marquée entre un « avant » et un « après » posés comme réducteurs a priori, est mis en défaut dès lors que l’analyse se fixe sur des œuvres qui certes illustrent parfaitement le propos, mais peuvent laisser entendre que Judith était faite pour aboutir à une élucidation par la pensée du désir et de l’inconscient, pensée enfin constituée à la charnière des XIXe et XXe siècles, elle-même constitutive de lectures « pleines », telle celle de Leiris, parce que pensant de fait la « coupure » comme constitutive du sujet.

10L’on voit ce qu’une telle découpe – dans un ouvrage qui signale en conclusion l’extrême importance du « geste même de section » dans la geste de Judith et dans son mythe – suppose et induit : elle suppose une supériorité, « moderne », de la littérature du XXe siècle ; elle induit un fonctionnement de la littérature selon deux régimes différents, de part et d’autres du gué romantique, quelque chose comme un sous-régime et un plein régime. La remarque suivante, « mythifiée et mystifiée, Judith disparaît en tant que sujet » (p. 175, suite à l’analyse de la Judith de Giraudoux), assimilant mythe et mystification – certes dans la logique de la pensée de Giraudoux –, peut néanmoins laisser penser que la « quête du sens » (titre de la première partie), la construction d’un intelligible de l’histoire de Judith au fil des siècles (jusqu’au XIXe, mais largement majoritairement aux siècles antérieurs), relève d’une mystification, le mythe se réduisant de fait aux dimensions et au sens péjoratif de la « fable ». Le « détournement » fait alors figure de démystification, la seconde partie ayant pour charge de rapporter l’entreprise moderne de dessillement. Ce serait faire l’économie des effets de glissements de sens, présents dès toujours (ce que la mention du « coffret de la Forêt Noire » suppose, sans le développer assez), pour promouvoir leur stricte historicité.  

11Là, entre les présupposés introductifs et l’orientation que prend la seconde partie, réside le défaut de perspective de l’ouvrage, qui a tendance à poser comme plus aiguë et plus vraie – parce que psychologique en ère post-freudienne – la vision du XXe siècle : la formulation suivante est éloquente, et radicale : « Dès lors que Judith ne se définit plus par ses actes mais par ses intentions secrètes – avec ce qu’ont de complexe les relations entre le geste et sa finalité –, un territoire nouveau s’ouvre aux écrivains qui, comme Hebbel ou un psychanalyste, cherchent à atteindre des contenus latents. » (p. 129). Faisant jouer conjointement le « secret » et la superposition stricte des figures de l’écrivain et du psychanalyste, la formulation supporte une conception peut-être trop radicale, celle d’une herméneutique triomphant, selon une dynamique positiviste, en des champs où l’ambiguité ne se lève jamais tout à fait. Quand on lit en outre que « face à des figures allégoriques, l’approche psychologique portait donc à faux, puisque précisément l’essentiel se jouait hors de la scène psychique » (p. 109), comment ne pas être conduit à penser que la scène psychique est une invention du XIXe siècle, et que le mythe n’est pas ce « rêve des peuples », selon l’approche même de Freud, rêve collectif en lequel se joue bel et bien la psychê ?

12Les rapports de la littérature et de la psychanalyse – le fait que l’une ait pu représenter bien avant l’autre des mises en scène du désir, des pulsions – sont indéniables. Mais les travaux actuels montrent que ces rapports sont complexes (voir P. Bayard, et son récent La littérature apliquée à la psychanalyse), et n’existent pas du seul fait de l’historicité partagée de la théorie freudienne et de productions littéraires « freudisantes ». Motiver l’arrivée d’Holopherne sur la scène des réécritures, dans les années 1930, par la contemporanéité des travaux freudiens sur le concept de pulsion de mort (p. 167) risque de ramener la littérature au stade de miroir – reflétant les questionnements dominants dans le champ des sciences de l’homme.  

13Finalement, est-il besoin d’atteindre (et d’attendre) chronologiquement les réécritures de la modernité pour attribuer au mythe une potentialité de présentation des tensions psychiques et des angoisses inhérentes ? Sans doute une réflexion sur la notion de mythe eût-elle permis d’éviter la question suivante : « Comment comprendre, en effet, que se soit maintenue au cours des siècles une telle fascination pour un récit qui parle de réalités devenues lointaines aux yeux de la plupart des modernes ? Le mythe aurait dû s’éloigner de nous, et donc se figer, à mesure que Béthulie, les « préfigures » et la littérature édifiante rejoignaient un certain nombre de continents engloutis. Il faut donc qu’au cœur du texte quelque chose résiste, et parle à chacun » (p. 181). Ce quelque chose qui résiste, c’est, dit l’auteur, le geste de la coupe – mais que seule la modernité a su voir, vouloir voir, reconnaître ; il n’empêche que, si cette chose a résisté, c’est qu’elle était là. Peut-être moins portée vers le visible par les textes « non modernes » – mais que l’on songe à ce qu’André Green écrivait de l’écriture classique : « [elle] s’efforçait d’imposer un ordre suffisamment contraignant pour que la liaison opère en surface, en laissant de temps à autre passer des traces de la profondeur que le texte refoulait mais avec laquelle il restait en communication ».

14 Finalement, le lecteur de ces ‘‘aventures de Judith’’ en ses figurations historiques, aventures données dans un panorama large, clair et convaincant, en demande encore…