Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2015
Avril 2015 (volume 16, numéro 4)
titre article
Didier Coste

Si la traduction m’était contée (parcours accidenté)

Jean-René Ladmiral, Sourcier ou cibliste, Paris : Les Belles Lettres, coll. « Traductologiques », 2014, 303 p., EAN 9782251700038 ; Lieven D’hulst, Essais d’histoire de la traduction. Avatars de Janus, Paris : Classiques Garnier, coll. « Perspectives comparatistes », 2014, 321 p., EAN 9782812421006. ; Eduard Stoklosinski, Another View: Tracing the Foreign in Literary Translation, Champaign : Dalkey Archive Press, 2014, 213 p., EAN 9781628970609 ; Traduction et mondialisation, sous la direction de Michaël Oustinoff, Paris : CNRS Éditions, coll. « Les Essentiels d’Hermès », 2011, 165 p., EAN 9782271071279 ; Emily Apter, Against World Literature: On the Politics of Untranslatability, Londres / New York : Verso, 2013, 358 p., EAN 9781844679706 & Martine Hennard Dutheil de la Rochère, Reading, Translating, Rewriting: Angela Carter’s Translational Poetics, Detroit : Wayne State University Press, 2013, 374 p., EAN 9780814336342.

1Cet ensemble de lectures choisies n’est certes pas hétéroclite, dans la mesure où chaque titre évoque, convoque ou revendique une affiliation thématique aux études de traduction (comme le dirait Lieven D’Hulst, en traduisant mot à mot les « Translation Studies » anglophones) ou à la traductologie théorique, sur plusieurs de ses versants : philosophique, anthropologique, éthique, politique, historique, humaniste, psychologique et psychanalytique… Cette diversité d’intérêts et d’angles d’approches, et même de définitions et de champs opératoires sous-jacents de « la traduction », pourrait cependant faire passer un tel corpus pour disparate (mal assorti, voire contradictoire, incompatible), au sens d’une douloureuse absence de parité ou de comparabilité ; or la confrontation de ces très récents ouvrages, qui s’ignorent presque entièrement les uns les autres (à de ponctuelles exceptions près) et s’enracinent dans différentes disciplines, est fortement motivée parce que chacun à sa façon n’est concevable que dans ou sur fond d’une pensée de la comparaison et de l’incomparable, entre textes, méthodes critiques, espaces culturels, positions de pouvoir, conduites d’autorité, de soumission, de résilience ou de résistance. C’est ainsi, devant ou sous l’horizon des mondialisations et de la globalisation, que les problématiques traductologiques engagent inévitablement les pratiques de lecture et de production des textes, dans leur universalité anthropologique et dans les différentiels qui leur donnent, éventuellement, sens : autrement dit, l’objet ou les objets de la Littérature Comparée, au point que, d’un rôle d’adjuvant, ancillaire ou casuistique, certains prétendent hisser la traductologie à la place du comparatisme littéraire lui-même, en faire l’avatar le moins virtuel de la « Nouvelle Littérature Comparée » — oserais-je dire « Comparative Literature Mark II » — pour faire face, par une déterritorialisation interne supposée, à ce même marché global sur lequel on ne peut entrer que masqué.

2Partant de l’essai le plus conservateur d’une tradition traductologique normative fondée il y a deux générations, et qui n’a guère cure de créativité, la présente étude aboutira au réinvestissement le plus caractérisé de la traduction dans une poïétique de la novation, et débouchera sur la conceptualisation en cours de la « translecture », en passant notamment par des politiques de la trace et l’exaltation de l’Intraduisible.

La fable de l’archer & du tautologue

3C’est de façon très discursive et presque familière que Jean-René Ladmiral reprend dans son dernier ouvrage, Sourcier ou cibliste (sans point d’interrogation), la plupart de ses thèmes favoris, en réaffirmant l’actualité ou la pérennité de positions bien connues depuis ses Théorèmes pour la traduction il y a trente ans. Il répond au passage à un certain nombre d’objections et revient à plusieurs reprises sur certaines perspectives qui peuvent intéresser les études littéraires et culturelles.

4Dès les premières pages, J.-R. Ladmiral recoupe l’opposition sourciers/ciblistes avec celle entre littéralisme et libéralisme, ou celle entre la lettre et l’esprit, pour rappeler des catégories anciennes. Au sujet des traductions du titre du chapitre VII d’Alice in Wonderland, « A Mad Tea-Party », il préfère de loin, parmi toutes les solutions proposées, « Un thé fou » (Guy Leclercq) à « Une folle partie de thé » (Henri Meschonnic), à laquelle il reproche d’être calquée sur des unités de langue au lieu de rester fidèle à la « parole » ou au « discours » de l’auteur. Mais il n’entend hélas point l’homophonie génératrice d’un trop facile calembour (« un "t’es fou" ») qui perturbe le signifié sans rien apporter d’ingénieusement ludique. Là où l’argument porte contre les sourciers littéralistes, c’est qu’à la limite traduire, pour eux, serait ne pas traduire, reproduire exactement l’original. L’incomparabilité — du texte original entendu comme originel et sacré, intouchable — s’accompagnerait d’un interdit d’interprétation, voire d’un interdit de sens, le sens étant, avec la rime, l’objet, comme on le sait, de la haine du H. Meschonnic des dernières années. J.-R. Ladmiral appelle cela, non sans raison, « fétichisme de la source » (p. 195), un fétichisme que l’on retrouvera chez Emily Apter, mais au bénéfice, paradoxal, d’un pluralisme indéfini des interprétations, d’une dérive métonymique débridée en guise de lecture.

Traduire l’étrangeté du texte original, c’est oublier que, dans sa langue, il n’est pas « étranger », par définition ! c’est introduire dans sa traduction un effet d’étrangeté qui n’est pas dans l’original. C’est rechercher « l’étranger dans la langue ». […] c’est confondre marqué et non marqué (p. 195‑196),

5s’exclame J.-R. Ladmiral en se déclarant aux antipodes de Berman et beaucoup plus proche d’Eugene Nida. Le « cibliste modéré » est amené à défendre l’idée d’une homogénéité culturelle dominante à l’intérieur d’un domaine linguistique quelconque, la « parole » littéraire devenant ainsi, contrairement à ce qui était affirmé précédemment, plutôt non marquée que marquée. D’où une nouvelle torsion insoluble sous-tendue par la linguistique saussurienne entre universalisme des signifiés et arbitraire du signe à l’échelle interlinguistique. Le principe d’équivalence qui continue de présider à la traduction selon J.‑R. Ladmiral, au moins au niveau des « effets », est un rapport tel que b/B (texte de la traduction sur langue cible) doit valoir comme a/A (texte original sur langue originale), ce qui est impossible si les langues, sans même parler de contexte historique local, pensent ou cadrent la pensée et la sensibilité esthétique de ceux qui les pratiquent comme naturelles. J.-R. Ladmiral revendique « une dialectique du Même et de l’Autre dont le concept de dissimilation nous fournit une figuration synthétique et instantanée. » (p. 197-198) Il emprunte à la « danse moderne » le geste de s’éloigner du partenaire pour « le retrouver exactement là où on l’attend » (p. 199), de prendre « appui sur la lettre du texte-source, pour justement s’en écarter, et pour mieux aller à la rencontre de l’esprit dont elle est porteuse. » (ibid.) Or, c’est là ne faire aucun cas, contrairement à Umberto Eco, de la directionnalité de la traduction et de l’irréversibilité constatée chaque fois qu’on soumet le texte en langue cible à l’épreuve de la rétrotraduction.

6Dans chacune des trois sections consacrées à une « théologie de la traduction », revient l’idée thomiste que « Quidquid recipitur ad modum recipientis recipitur. » (p. 109) Selon cette théologie critique, pour mieux défendre la tradition qui nous fonde, il convient, puisque c’est inévitable, de s’écarter de l’autorité de la lettre pour mieux y revenir. C’est là que le tautologue devient un archer ou plutôt un lanceur de boomerang, en passant de Saint Thomas à Saint Paul : « Littera enim occidit, Spiritus autem vivificat. » (p. 250) Le relativisme est retourné en universalisme moniste — ou faut-il dire en œcuménisme ? — par l’acte traductif.

Une histoire en miettes ?

7Lieven D’hulst recherche dans un équilibre entre présentisme et historicité et, plus encore, dans une sortie de cette alternative brutale, un certain confort analogue à celui que J.-R. Ladmiral voudrait trouver dans son ciblisme bien tempéré :

[L’histoire] incite à une plus grande tolérance à l’endroit de manières déviantes de penser les questions de traduction et de transfert interculturel, s’opposant ainsi à une adhésion aveugle à telle ou telle théorie, en rendant possible aussi une distinction à froid entre le progrès réel et la simple reformulation. (p. 12)

8En revanche, la voracité historique de l’auteur, quoique presque exclusivement limitée aux xixe et xxe siècles européens, combinée avec un vaste échantillonnage de méthodes allant du répertoire des idées théoriques et philosophiques à l’analyse de tableaux statistiques de publications de traductions dans un seul pays, a l’inconvénient de susciter une certaine impression d’inaboutissement de l’ensemble qui déteint injustement sur chacune des études présentées. L’auteur multiplie d’ailleurs les souhaits de prolongements et de collaborations qui contribuent à donner l’impression d’un catalogue de projets de travaux ou de sujets de thèses à développer. Sans reprocher à ce volume de ne pas chercher à dissimuler ce qu’il est — une collection d’articles et de communications rangés en deux grandes parties, l’une théorique et méthodologique, l’autre regroupant des études de cas français et belges assez pointues —, on regrettera tout de même qu’il ait trop facilement renoncé à se donner un fil directeur et que le travail soit laissé à un lecteur très attentif de glaner ici et là des aperçus éclairants qui pourraient être le cas échéant transposables à d’autres domaines linguistiques et/ou à d’autres époques, au moins sous forme de questions comparatistes ou contrastives. La prudence et l’acuité des lectures d’ouvrages et de situations, assorties d’une bibliographie de trente pages (dont une seule des publications passées de l’auteur), nous laissent tout de même sur notre faim par défaut de parallélismes attendus.

9Je m’arrêterai sur deux des études ou ébauches (selon les cas) qui sont le plus de nature à intéresser le comparatisme littéraire et ses relations avec d’autres disciplines.

10L’exemple d’échanges interdisciplinaires retenu par L. d’Hulst est en effet celui de la « traduction postcoloniale ». Il pose plusieurs questions qui, si elles ne fâchent pas tout le monde, appellent néanmoins, comme il le souhaite, à une contextualisation historique et en partie localisée de positions théoriques lourdement chargées de valeurs politiques aux yeux de ceux qui les reçoivent au moins autant qu’aux yeux de ceux qui les prennent ou les assument : tout d’abord, la difficulté de « s’accorder sur la nature de l’objet des études postcoloniales et des études de la traduction postcoloniale. » (p. 64) Qu’est-ce qui compte comme postcolonial ? Toutes les traductions réalisées (et j’ajouterai celles qui ne l’ont pas été) d’œuvres « nées dans les anciennes colonies », ou seulement « des œuvres qui expriment une attitude adverse à l’endroit de tout instrument de domination politique » ? (ibid.) Mais, demanderai-je, dans un contexte « décolonial » (Mignolo), de nouvelles traductions en « langues dominées » d’œuvres issues des cultures de domination comptent-elles pour rien ? L. D’hulst relève ensuite à mots couverts une autre domination globale, celle de l’anglais et des puissances institutionnelles où se monnaie une opposition canalisée. Il remarque dans cette théorisation un éloignement caractéristique (« héritier du post-structuralisme et de la déconstruction » (p. 68) du primat de l’équivalence langagière ; et, d’autre part, comme corollaire de « postures engagées et plus précisément adversatives », une critique des modèles scientifiques, pour raison d’absence de symétrie entre les textes traduits et leurs originaux. Enfin, la question la plus retorse est bien celle de l’attitude à adopter dans la traduction d’œuvres postcoloniales éminemment transgressives : « celle-ci devrait-elle prendre avec celles-là les libertés auxquelles invitent les œuvres postcoloniales elles-mêmes vis-à-vis de leurs propres sources ? Devraient-elles au contraire appliquer les normes de la traduction équivalente, alors que celle-ci est devenue l’objet d’une suspicion ? » (p. 69-70) Ce dilemme ironique nous conduirait-il, comme le texte métisse, à valoriser l’intraduisibilité d’œuvres illustrant l’instabilité culturelle des mixtes, donc des phénomènes de transfert en acte ?

11L’une des études de cas finales attire notre attention parce qu’elle illustre, par les activités d’un Belge du xixe siècle, la figure complexe et assez peu abordée par les comparatistes du « médiateur culturel ». Ce francophone, consul général à Londres pendant de longues années, a balayé toute une gamme de « médiations discursives » depuis l’imitation auctorialement assumée des grands modèles poétiques romantiques français et anglais, dans un recueil de poésies de jeunesse, jusqu’à la traduction, translation ou retraduction, littérale ou libre, d’œuvres étrangères, en passant par des pastiches et parodies et par la compilation en français d’historiettes traduites du flamand, de sources diverses, pour former devant le public belge, puis français, une image nationale du picaresque personnage d’Ulenspiegel. Internationalité, appropriation et naturalisation se mêlent visiblement dans une vie culturelle belge dominée par l’élite francophone. Le caractère comique et bariolé, le texte composite d’un héros national né en Allemagne au xive siècle, mainte fois rajeuni mais pas vraiment reconnu ni intégrateur en Belgique jusqu’à Charles De Coster en 1867, pourrait être exemplaire d’un comparatisme de l’échange et du déplacement, mais L. D’hulst ne nous en dit pas tant.

Extraduction & inécriture

12Eduard Stoklosinski, dont le livre que nous examinons est la thèse doctorale publiée (soutenue en 2012), est un Allemand émigré à Sydney il y a vingt-cinq ans. Sa principale occupation est de traduire de l’allemand vers l’anglais, langue (non)maternelle. En conséquence, il s’est particulièrement intéressé à analyser l’écriture d’écrivains de langue allemande dont l’allemand n’est pas non plus la langue maternelle comme Yoko Tawada, ou en situation de bilinguisme initial comme Herta Müller, et à les traduire en anglais. Tracing the Foreign comporte, outre un essai théorique d’une soixantaine de pages, une importante anthologie (120 pages) de traductions anglaises d’écrivains germanophones d’origine roumaine, polonaise, hongroise, iranienne, japonaise, mongole ou turque, quatorze d’entre eux au total.

13Si E. Stoklosinski se range en partie aux côtés de Lawrence Venuti en revendiquant une certaine visibilité du traducteur qui devrait mettre à profit son idiosyncrasie pour faire apparaître l’altérité particulière du texte source dans la langue cible, il remotive très astucieusement par sa position d’extraducteur (vers une langue non première) la mise en cause du traducteur transparent. L’expérience de l’étranger est abordée dans l’original, puis en traduction. La Ausländerliteratur des premières vagues d’immigrants était souvent dictée (dans leur langue d’origine ou en allemand) par le besoin de rompre leur isolement, d’amoindrir ou de pallier les souffrances du manque exilique et le trauma culturel. S’ils étaient jugés à la seule aune de leur différence langagière avec l’allemand classique, leur confrontation intense avec la langue nouvelle les rendait sans doute plus conscients et plus à même que beaucoup de locuteurs natifs d’exploiter les possibilités expressives de celle-ci. Cet habitat linguistique particulier « peut se présenter comme une libération des limites de la première langue. » (p. 23) Ceci me confirmerait dans l’impératif de toujours lire (aussi) un auteur, un texte, dans une autre langue que la sienne : Proust en anglais, Shakespeare en français…

14Plus tard, certains, comme le Turc Feridun Zaimoglou, en inventant le Kanakster, un créole germano-turc mâtiné de rap américain, ont réinventé l’expérimentation joycienne pour cause à la fois de résistance et de mondialisation. Malgré le risque du retour à un « charme exotique » (p. 32), cette pratique transgressive « a eu une influence décisive sur le concept de traduction en général » (p. 33). Ce qui permet de rejoindre les thèses d’Antoine Berman sur le travail de la lettre de l’original.

15En ce qui concerne la tâche du traducteur, E. Stoklosinski regrette que, dans l’éternel débat entre sourciers et ciblistes, qu’il faut pourtant comprendre chaque fois autrement, de Cicéron à Schleiermacher, de Saint Jérôme à Benjamin, selon les visées et les fonctions de l’acte traductif, la plupart des traducteurs américains d’œuvres étrangères se distinguant par des aspérités étrangères et singulières dans le langage source, continuent, malgré leurs professions de foi, de produire du texte neutralisé en langue cible et non un compromis quelconque entre authenticité et lisibilité.

16Concluons-en que la pratique de l’extraduction, qu’il s’agisse ou non de textes linguistiquement métisses, devrait être pour nous l’école du scriptible, cet « instant d’insignifiance », « un interstice entre les langues, où la traduction fait une pause, où l’élusif et l’incompatibilité, une volatilité momentanée de l’imagerie et de la texture, sont à nu. » (p. 73) Le bruissement ainsi détecté, nous devons pouvoir le retrouver jusque dans le texte classique.

Des intraduisibles multilingues

17Du recueil Traduction et mondialisation, réunissant une mince sélection d’articles antérieurement publiés dans la revue Hermès du CNRS, nous ne commenterons que l’entrevue avec Barbara Cassin, sous le titre « Intraduisible et mondialisation », parce qu’elle introduit de façon assez claire aux problématiques soulevées dans le nouveau livre d’E. Apter.

18Dans le texte introductif, Michaël Oustinoff se borne à faire fond sur un rapport de la British Academy pour dénoncer l’appauvrissement que représenterait, même pour les populations anglophones, le monopole d’un monolinguisme, le monde étant en passe de basculer vers les puissances émergentes, les BRICs. Le titre du texte conclusif de Dominique Wolton, « La traduction, passeport pour accéder à l’autre », ne laisse aucune illusion sur sa nature de discours consensuel d’ouverture de session UNESCO. Dire que « la traduction est l’autre face de la mondialisation » (p. 135) et que « traduire, c’est comme communiquer » (p. 138) ne nous avance guère en matière de signifiance.

19Barbara Cassin, elle, est amenée à répondre tout d’abord de deux citations qu’elle fait, de Humboldt et de d’Alembert, dans son ouvrage de 2007, Google-moi. La deuxième mission de l’Amérique. Il en ressort qu’en effet les langues offrent une pluralité de perspectives sur les choses et que, donc, une unique langue commune mondiale (le latin pour d’Alembert, l’anglais aujourd’hui) ne passerait qu’à tort pour rentable et pour favoriser une rapide compréhension mutuelle entre les peuples. L’anglais « de Google », rebaptisé « globish », doit être distingué des « langues de culture » en tant que simple « langue de service » Le globish est doublement stigmatisé, en lui refusant la fonction de moyen de communication universel et en le qualifiant tout de même de « langue de service », comme on dit personnel, escalier, ou entrée de service. Ce n’est pas le seul paradoxe : si le globish n’a pas la dignité d’une langue distincte, d’une langue de plus, comment expliquer que les traductions automatiques qu’il médie soient un filtre déformant et même capable d’inverser le sens d’un énoncé ? Les « intraduisibles » exaltés par Barbara Cassin, « ne signifie[nt] nullement que ces termes ne puissent être traduits, mais que […] c’est ce qu’on ne cesse pas de (ne pas) traduire […] » (p. 29). Nous en déduisons, ce qui n’est pas dit, que la Littérature Comparée, comme la Philosophie, fait sens en réinventant le trans de la syntaxe.

Apocalypse now ?

20La quatrième de couverture du nouveau livre d’E. Apter, Against World Literature, offre deux citations appréciatives, de Gayatri Chakravorty Spivak et de Robert J. C. Young1, respectivement, qui sont censées nous mettre en appétit et au regard desquelles il n’est pas inutile de situer notre lecture de l’ouvrage.

21G. C. Spivak écrit :

C’est toute une éducation de simplement suivre la gamme étourdissante de textes qu’Emily Apter emprunte à des traditions et des époques diverses […], couvrant un vaste matériau expérimental, toujours lu avec soin. Personne n’a pensé la question de la littérature mondiale avec plus de profondeur, tout en repensant la Littérature Comparée en tant qu’études de traduisibilité.

Un monde restreint

22S’il est certain que notre auteure convoque (dans son étude d’intraduisibilité), soit par simples listes et mentions, soit par citations ponctuelles ou analyses d’échantillons, une imposante bibliographie dispersée dans tout l’ouvrage, les matériaux primaires littéraires et artistiques sont en nombre fort réduit et limités presque uniquement aux domaines « euro-américains » des xixe et xxe siècles (Poe, Flaubert, Pynchon, Don DeLillo et le collectif italien Wu Ming). Ceci dénote le caractère métacritique, ou occasionnellement métathéorique de l’étude, puisque les textualités abordées sont d’ordre philosophique, politique, anthropologique ou critique, même quand les auteurs sont — aussi, pour le moins — des littérateurs (Goethe, de Beauvoir, Glissant). De Platon à Badiou en passant par Kant, Benjamin, Heidegger et Wittgenstein, avec Derrida au centre de toutes choses, bien sûr, une étroite sélection de philosophie « occidentale » (grecque ancienne, allemande et française) obligatoirement complétée par Auerbach, Paul de Man (opposé à Harold Bloom), Edward Said et G. Spivak, dans le rôle de penseurs de la culture, ignore aussi superbement le transcendentalisme que l’École de Francfort et, bien sûr, tout ce qui pourrait venir d’Afrique, de Chine, du Japon, de l’Inde ou de l’Amérique Latine pour peu qu’on écoute ces mondes. Il paraît difficile, dans ces conditions, de souscrire aux félicitations de R. J. C. Young pour « l’inhabituelle amplitude et la diversité impressionnante des lectures d’Apter dans les littératures du monde entier ». L’absence de Fanon dans l’index, comme celles de Tagore ou de Soyinka, de Césaire, de Carpentier ou de Fuentes, ne laisse pas d’étonner, ainsi que le traitement hésitant infligé à Achebe et à Ouologuem. Le personnage et l’œuvre de Hampaté Bâ, pourtant cruciaux pour tenter de comprendre la question du traduire/interpréter entre cultures africaines elles-mêmes et entre celles-ci et culture coloniale, sont passés à la trappe. Il est vrai qu’aucun théoricien contemporain de la traduction (ou de l’intraduisible), à part G. Spivak, n’a l’honneur d’accéder à ces pages : Henri Meschonnic, Susan Bassnett, Harish Trivedi, Lawrence Venuti, Anthony Pym, Michael Cronin, Rukmini Bhaya Nair, Alexis Nouss, Sherry Simon, pour ne mentionner que quelques uns des plus connus, manquent unanimement à l’appel, de même que les linguistes traductologues. Si les interventions tous azimuts de G. Spivak ont pu être qualifiées d’idiosyncratiques par Susan Bassnett2, son éclectisme particulier a au moins le mérite de balayer les continents et de fréquenter des théorisations d’origines diversement disciplinaires.

23Il ne faut cependant pas s’arrêter au constat de carence, selon des critères scientifiques consacrés, peut-être trop rigides à l’heure où la disciplinarité, même décloisonnée, semble relever d’un univers où l’ordre de la pensée serait soumis comme le genre et la sexualité au régime du « surveiller et punir ». De la pluridisciplinarité à l’indisciplinarité en passant par l’inter- et la trans-, et sans toujours éviter la méta-, on n’a de cesse de jouer avec les règles et de relâcher les contraintes et les conditions de la connaissance et de la production des savoirs pour favoriser une heuristique et une inventivité que des crises successives ou continuées auraient laissées en panne. Sans doute cette attitude dite postmoderne n’est-elle pourtant que le prolongement direct, vaguement collectivisé, de l’idéologie romantique de l’originalité, des avant-gardes subversives auto-proclamées et d’une esthétique surréaliste du hasard, combiné avec l’exigence de novation, cosmétique ou radicale, calquée sur la mise en scène des nouvelles technologies et de leur « startups ». Je propose donc d’essayer plutôt de voir « comment c’est fait, chez Apter » et « comment ça marche » ou non, d’après ses propres prémisses, présupposés et procédés.

Traduction & intraduisible

24Dans un article de 20073 où, à propos d’une nouvelle bien connue d’Amitav Ghosh, il rendait hommage aux audaces de G. Spivak et, plus récemment, d’E. Apter dans The Translation Zone, Theo D’Haen citait S. Bassnett pour ce qui avait eu le temps de devenir une évidence depuis 1993, dans le dernier chapitre de Comparative Literature: A Critical Introduction :

L’écriture ne se produit pas dans un vide, elle se produit dans un contexte et le processus de traduire des textes d’un système culturel dans un autre n’est pas une activité neutre, innocente, transparente […]. La traduction est au contraire une activité hautement chargée, transgressive4.

25Mais il remarquait aussi que, dans la cohue de la poussée traductologique des années 1990-2000, « l’emploi du terme “traduction” dans tous les ouvrages mentionnés varie du très strict au très lâche, avec une claire préférence pour le second pôle du spectre. En d’autres termes, "la traduction" est employée autant dans un sens métaphorique que dans un sens littéral. » N’est-ce pas à un tel flottement que l’on cherche à échapper quand on substitue l’intraduisible ou les intraduisibles à l’objet « traduction », comme si la négation du concept pouvait le laver de ses divagations et de son flou ? D’autres qu’E. Apter, et moi-même peut-être5, en m’en défendant, ont pu céder parfois à cette illusion qu’il serait plus facile de rencontrer le sujet de la non-traduction que celui de la traduction. Or, contrairement à de tels espoirs, il s’avère que l’« Untranslatable », tout affublé d’une majuscule qu’il soit, est pour le moins aussi insaisissable, déformable et corvéable à merci que son contraire. La question du traduire échapperait de la sorte tout autant aux pouvoirs de la négativité qu’à ceux de l’affirmation (qu’elle soit ontologique ou empirique). Voyons plutôt.

26La deuxième partie du livre (au titre « Doing Things with Untranslatables » détourné de J. L. Austin, dont la pragmatique détournait elle-même en son temps les manuels de bricolage et d’auto-agrandissement) est tirée du projet de B. Cassin et de l’expérience qu’en a pu avoir E. Apter en codirigeant la traduction anglaise du Vocabulaire européen, devenu Dictionary of Untranslatables6 par inversion du titre et du sous-titre. La magie performative ne parvient guère à nous enchanter cependant, dans la mesure où l’on y reste, en traduction comme en intraduisibles, dans le jeu de mobilité facile et décevante du mot-à-mots. Si le Vocabulaire a pris pour anti-modèle la discursivité de l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, pour laquelle « la pluralité des langues était un obstacle à une histoire philosophique et universaliste » (p. 119), on comprend mal comment la « mise face à face des contradictions, en miroir » (ibid.) permettrait, sans la force de la syntaxe (la leçon, s’il en est une, de Mallarmé), de sortir d’un dualisme à peine amélioré. À l’autre bout du spectre de l’extension, on conclura sur un évidement mystique, et apocalyptiquement sinistre, de l’Untranslatable :

Le « monde » dans les littératures du monde […] est sur une trajectoire de vol [telle qu’]elle s’identifie non seulement à une expansion des canons ou aux technologies de traduction qui accroissent la portée de la traduisibilité, mais avec quelque chose d’abstrait et d’Intraduisible ; c’est-à-dire, avec des projections thanotropiques de la manière dont meurt une planète. (p. 341‑342)

27En effet, l’« horizon théologique », voire la « théologie » de la traduction/intraduisible que l’on avait pu rencontrer déjà chez des traducteurs de la Bible, un peu moins chez J.-R. Ladmiral, amoncelle ses nuages jusqu’au point où tout est bouché par le Grand Intraduisible, l’Intraduisible roi, l’Innommable nommé-innommé, l’Unique aux cent noms que l’on ne doit pas nommer en vain sous peine d’être foudroyé. Est-ce le signifiant de Tout ou de Rien d’autre ? Est-ce [Dieu] ? En tout cas, c’est, à coup sûr, une hypostase, une idole et un fétiche à la fois, qu’il faut garder précieusement sur soi, toucher à l’entrée de la maison des Lettres, et cajoler avec révérence.

Une arme universelle

28Chaque fois qu’il est perdu de vue au long d’un chapitre, ou confondu avec la richesse des traductions possibles (l’embarras du choix), l’intraduisible est réintroduit à un point ou à un autre, parfois in extremis, car c’est une arme de guerre brandie de façon tout à fait explicite contre la Littérature Mondiale, cette forme particulièrement perverse, paraît-il, de la Littérature Comparée, européo-centrique et impérialiste dans son principe même : « J’invoque l’intraduisibilité en guise de geste déflationniste adressé à l’expansionnisme et à l’échelle gargantuesque des entreprises de littérature mondiale. » (p. 3) Elle doit être « activée », nous dit-on, « comme point d’appui théorique de la littérature comparée, avec un impact sur les approches des littératures du monde, les systèmes-de-mondes littéraires et l’histoire littéraire, la politique de la périodisation, la traduction de la philosophie et de la théorie, [etc.] » (ibid.) Ce point d’appui à tout faire est donc en fait un couteau suisse sur lequel la théoricienne déconstructionniste va faire levier pour bousculer la fourmilière de l’existant, en portant la planétarité spivakienne à la puissance 2.

29Animée par le Paradoxe de l’Intraduisible-infiniment-traduisible, élevé au statut de Mystère et presque de Miracle (le mot est employé p. 250) par la « réarticulation de la philosophie avec elle-même », elle ne reculera devant aucune contradiction et utilisera chaque aporie rencontrée en chemin pour franchir un pas vers le chaos final : « La traduction en tant qu’espèce d’action de levier du langage, fait finalement pivoter l’université, et le monde entier, sur son axe, même si c’est degré par degré. » (p. 246) Il semble, à de nombreuses reprises, que traduction et non-traduction ou intraduisible (si ces deux termes sont connexes ?) soient interchangeables. Les exemples abondent d’interprétations spécieuses et forcées, comme celle d’une lettre d’Auerbach à Walter Benjamin où il se montrerait « attentif à l’intraduisibilité de l’expression culturelle » (p. 195), alors qu’il se livre précisément à une analyse du changement de références et de signifiants dans la nouvelle Turquie kémaliste, tel que les anciens textes arabes et persans et même les textes du xixe siècle deviennent rapidement incompréhensibles par perte des langues concernées et substitution d’un nouveau vernaculaire ; ce qui ne dit nullement que ces textes sont intraduisibles, mais implique plutôt qu’ils ont désormais besoin d’être traduits — une tâche de plus pour le philologue.

Pas si intraduisible

30E. Apter nous propose aussi (p. 265-297) une longue étude du « roman » de la traduction anglaise de Madame Bovary par Eleanor Marx Aveling7, où s’entremêlent le suicide de cette dernière, la perte (à la poste) d’une version révisée de la traduction par Paul de Man, et la tâche reprise par l’épouse de celui-ci, tout ceci pour déboucher sur : « La tâche de la traduction […] implique de travailler sur les solutions aux « intraduisibles » linguistiques, tout en exploitant la fluctuation du texte, son statut mobile, son caractère de matériau et d’objet éditorial. » (p. 296) Ayant attribué la profondeur d’une « théorie du travail de la traduction » (p. 297) à la préface très banale d’Eleanor Marx à sa traduction de Flaubert en 1886, elle néglige pourtant, contrairement aux principes exprimés ailleurs, une première traduction antérieure de cinq ans, par une autre femme, traductrice attitrée de Zola, qui avait signé sous le pseudonyme, criant ses conditions de production capitalistes et patriarcales, de John Stirling. Se livrant à une critique très détailliste de différentes versions révisées et de l’original de la traduction Marx, E. Apter omet de signaler des trahisons majeures, comme « What restrained her ? » pour « Qui la retenait donc ? » (p. 273) et ne remarque pas davantage la déficience d’une version qui ne rend pas compte d’une tension entre « le paysage tout entier avait l’air immobile » et la description animée qui suit : « les navires […] se tassaient […] ; le fleuve arrondissait sa courbe […] » (p. 277).

31Dès lors, on ne peut que s’étonner de l’extrême extension de l’opérateur « intraduisibilité » « pour inclure la propriété intellectuelle non déclarée, soustraite » afin d’« orienter la Littérature Mondiale autour du problème d’avoir ou de ne pas avoir de propriétés » (p. 319) ? N’eût-il pas fallu être moins pressée de blâmer le « collectivisme possessif » de certaines notions de Littérature Mondiale qui « aplatissent les formes et minimisent l’intraduisibilité culturelle » (p. 328) ? Comment l’ésotérisme d’un jargon paraphilosophique riche en néologismes post-derridiens serait-il un moyen efficace de lutter contre l’élitisme d’une « aristocratie de textes » tels que « Gilgamesh […] et […] Les Enfants de Minuit », « une classe de biens en édition limitée ciblant des consommateurs culturels d’élite » (ibid.) ? On admettra difficilement la supériorité des produits dérivés du collage underground Manituana (p. 334) qui ne se distingueraient guère de ceux de Walt Disney, et l’on sera encore plus prudent quand E. Apter parle, au singulier, de la langue originale de l’œuvre traduite et suggère d’en faire davantage pour cadrer les littératures du monde en une « parlous collection of national canons » (p. 320) Veut-elle, par « parlous », dire « astucieuse » ou « dangereuse » ? Quoi qu’il en soit, si l’Intraduisible doit nous ramener à un comparatisme des nations littéraires contemporain de Gustave Lanson, il serait urgent d’en faire l’économie.

Le retour de la fée palimpseste

32L’ouvrage de Martine Hennard est centré de façon très constante sur un auteur, Angela Carter, en particulier sur ce qui, dans son œuvre, touche au conte de fées ou en relève, et donc sur un genre de fictionnalité, le merveilleux, sur un genre, le féminin, sur une éthique et une périodisation esthétique et idéologique. Sa bibliographie puise peu dans la traductologie contemporaine, non plus que dans la théorie comparatiste. Il n’en est pas moins, de tous les travaux présentés dans le présent essai, celui qui contribue le mieux à accréditer l’idée que non seulement toute traduction digne de ce nom est écriture d’une lecture comparatiste, que non seulement la lecture traduisante fournit un modèle interprétatif indispensable, mais que toute écriture créatrice, loin de rompre un silence métaphysique et de se produire comme sa propre origine impossible, célèbre, en tant que réécriture et réemploi, une continuité anthropologique à travers la translation, le transfert, la métamorphose et la modernisation. Les ruptures, si ruptures il y a, n’y sont ni condition absolue d’une novation sur table rase, ni un obstacle à la continuité, dialectique ou non, mais l’occasion d’un franchissement qui ne crée pas sa valeur au seul titre de la subversion. Qui plus est, les perspectives poïétique et lectorale, sans cesser d’être analytiquement distinguées, sont ainsi rendues complémentaires comme elles devraient toujours l’être plutôt qu’antagonistes, de même que l’histoire factuelle de la production des textes avec celle de leur réception, et encore les relations de fait entre les textes (intertextualité en amont) avec leurs relations imaginées selon l’encyclopédie du lecteur (intertextualité en aval). C’est en activant ces deux moments de l’intertextualité qu’une lecture traductologique offre au comparatisme et à ses usagers le meilleur service.

33Les voyages et longs séjours d’A. Carter, au Japon par exemple, en une expérience parallèle à celle de Roland Barthes, la confrontent à une altérité maximale qui l’invite à se décentrer et à se voir de l’extérieur, en même temps que le pouvoir des images et l’intraduisible, empirique et non métaphysique ni métaphorique (elle ne savait pas le japonais), « étaient déjà une puissante stimulation » (p. 3). Ce pouvoir des images renvoie à la scène oniriquement illustrée du conte, mais aussi toujours déjà à la traduction intersémiotique. Ce n’est pas non plus par hasard que « comprendre la nature profondément transformative de la traduction » (p. 4) soit lié à l’expérience du conte merveilleux. Pas seulement par sa thématisation de la métamorphose, mais aussi en ce que le genre, d’une « simplicité trompeuse », est capable de muter, selon l’âge et le milieu de ses récepteurs, d’une didactique morale basique aux subtilités d’un érotisme équivoque, et d’un contage exécutif à une recréation pleine de surprises. Non pas magie commune de la traduction comme transcréation et du merveilleux, mais science partagée des possibles et des virtualités. M. Hennard ne fait donc pas appel à Derrida ni à G. Spivak sur la traduction qu’en ce que leurs propositions ont de moins contestable, de même que la notion de traduction n’est pas employée ni qualifiée de façon purement métaphorique, tandis qu’elle couvre néanmoins, logiquement et pragmatiquement, « les différents types de transposition identifiés par Roman Jakobson » (p. 5) — ce qui s’étend très pertinemment aux « métamorphoses éditoriales » de la traduction The Fairy Tales of Charles Perrault depuis sa première publication en 1977, c’est-à-dire à toutes les variations du paratexte, en rapport aussi, bien sûr, avec l’histoire de la perception générique des contes de Perrault.

34Tout bon comparatiste devrait en effet saisir l’objet livre (solide ou numérique) dans la spécificité de sa sémiologie matérielle, le fait que l’objet traverse le temps intact tout en étant pris en main comme monument et document de plus en plus archéologique, ou qu’il se transforme, se réincarne et se substitue au fil d’actualisations qui reflètent leur temps et défamiliarisent/refamiliarisent la lecture à chaque accès successif.

35Cette tension entre familiarisation et défamiliarisation, entre archive et « recontextualisation », entre classement et déclassement, localisation et délocalisation, reconnaissance et dé-connaissance, comme l’inquiétante étrangeté de lire-écrire un monde textuel en deux ou plusieurs langues, dans la stéréophonie du double qui n’est pas le même, c’est précisément le champ de forces comparatiste, celui de toute lecture qui fait sens et sensations (pluriels), dans l’hésitation et le jeu des possibles avec les voies barrées, à l’opposé de toute exécution de décryptage mécanique et réducteur. M. Hennard note donc avec raison comment « l’expérience défamiliarisante » de la première lecture par A. Carter des contes de Perrault dans l’original a « radicalement transformé sa perception du genre » (p. 44).

36M. Hennard montre encore de manière très précise comment chaque étape d’appréhension du conte de fées, depuis la réception enfantine dans la langue maternelle jusqu’à la réécriture dans Bloody Chamber and Other Stories, en passant par la traduction modernisante procurant une relecture qui pérennise la transmission des leçons les plus simples aux enfants, est intégrée comme pulsion et comme motivation, pas seulement comme matériau dans la suivante. Ainsi « la traduction de Carter anticipe […] un motif central de sa réécriture, à savoir l’association de la figure de Barbe Bleue avec Dieu, qui cadre la réception du texte de Perrault dans la tradition littéraire et iconographique […] » (p. 123) Ce « regard par le trou de serrure de la culture » n’est pas foncièrement dissymétrique de celui que le trou de serrure de la lecture littéraire, « pas pour info », procure sur la culture en la photographiant avec différents objectifs.

37Le double sens du titre du dernier chapitre, « Giving up the Ghost », « rendre l’âme », par euphémisation métaphorique, et, littéralement, « renoncer au fantôme », le tenir pour inutile, est alors pleinement porteur du message ambigu et donc complet de la transposition jamais terminale, de la (re)lecture et de la (ré)écriture reprises à chaque pause mortelle : « la possibilité du changement et la menace de la répétition » (p. 298). Reading, Translating, Rewriting est une leçon de choses raisonnée qui, en 300 pages, nous rassure au sujet de l’avenir de l’intellection et de la jouissance comparatives des textes, jamais menacées tant qu’elles ont soin de combiner la poétique comparée, la traductologie littéraire et l’anthropologie culturelle, ce qui va plus loin que l’affirmation de Homi Bhabha selon qui « il faut se souvenir que c’est l’“inter” — le tranchant de la traduction et de la renégociation, l’espace entre-deux — qui porte le fardeau du sens de la culture8 » (p. 298).

Vers la translecture

38Le fantôme et son espace du milieu, nous le trouvions déjà dans cette phrase de William Gass sur le processus de traduire9 : « Il faut en général de nombreuses lectures pour arriver au bon endroit. Quelque part entre les différentes versions, l’original, comme un fantôme, dérive. » Combinée avec cette autre assertion bien connue, que « Traduire, c’est lire, lire de la meilleure sorte, de la plus essentielle », elle donne, en titre du deuxième chapitre, la notion de « transreading », réinventée indépendamment par M. Hennard — car elle sous-tend, sans être nommée, toute sa recherche — en même temps qu’elle est appropriée en toute connaissance de cause par Huiwen (Helen) Zhang dans ses passionnants travaux en cours10. Entre les deux, en 2006, il y eut aussi, de Mary Anne Caws, spécialiste, critique et traductrice du surréalisme, Surprised in Translation qui défend, au nom d’une esthétique de l’inédit, la créativité traductive même dans ses péchés capitaux (selon H. Meschonnic) d’omission, d’erreur et de surtraduction. Huiwen Zhang, elle, à travers la figure du transreader, intègre aussi le rôle du critique et fait face aux défis postcoloniaux et mondialistes en prenant le temps de la lecture lente et de près, et, comme son objet, Lu Xun, le risque calculé de la traduction culturelle à grande distance : « La microlecture, la traduction littéraire, l’écriture créatrice et l’herméneutique culturelle sont des activités interdépendantes dont les visées s’entrelacent : transférer, transvaloriser, transformer et transcender le canon. »