Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2005
Printemps 2005 (volume 6, numéro 1)
Judith Labarthe

De l'origine en littérature : la question du primitif

Discours sur le primitif, Fiona McIntosh-Varjabédian (éd.), Villeneuve d’Ascq, Université Charles-de-Gaule – Lille 3, coll. « UL 3 Travaux et recherches », 2002, 237 p.

1L’ouvrage rassemble quinze communications issues d’un colloque organisé par le Centre de Recherche de Littérature générale et comparée de l’Université Lille 3 en novembre 2000. Il aborde la notion de « primitif », qui renvoie à des domaines aussi divers que la littérature, l’anthropologie, l’ethnologie, la géographie, « notion mouvante » (F. McIntosh-Varjabédian) s’il en est, comme l’ont rappelé les débats sur le nom à donner au Musée des Arts Premiers à Paris.

2Le livre prend le parti de ne commencer à examiner le concept de primitif, lié aux idées de « sauvage » ou de « barbare », qu’à la fin du XVIIIe siècle, en Europe, dans (et depuis) les années 1780. En Grande-Bretagne, la réflexion historique que mène Hume sur le Saxon comme mythe du primitif, nourrie de contradictions révélatrices, prend place dans un débat politique national, à un moment où on a généralement tendance à expliquer la politique contemporaine en revenant aux sociétés premières. Hume semble ainsi écartelé entre son désir d’imiter le grand modèle de réflexion antique sur le primitif qu’est La Germanie de Tacite, et le souhait de l’adapter à l’évolution historique propre des Saxons (F. McIntosh-Varjabédian). En France, Antoine Court de Gébelin reconstitue la langue primitive, pour mieux appréhender le monde moderne et son rapport au temps, au langage, au droit de propriété (F. Faussart). En Allemagne, une recherche approfondie de B. Franco portant sur les journaux, les essais, les concours littéraires et la littérature met en lumière le débat qui a opposé les perceptions et les revendications portant sur les langues allemande et française – débat qui oppose Mme de Staël à Frédéric II de Prusse, mais dans lequel s’inscrivent aussi les écrivains du temps (de Goethe à Humboldt). Si la langue allemande est perçue comme barbare et primitive, et la française comme universelle, on voit bien que les enjeux sont non seulement linguistiques et esthétiques mais aussi politiques (c’est l’idée de Kleinstaaterei, du morcellement des Etats allemands, opposé au centralisme français), sociaux, culturels.

3Au XIXe siècle, l’écriture sur le primitif amorce un tournant, marquée qu’elle est par les changements sociaux (le progrès industriel), le développement des impérialismes, et, en 1858, la parution du texte de Darwin De l’origine des espèces au moyen de la sélection naturelle, objet de nombreuses récupérations ultérieures.

4Dans un premier pan d’articles, le paradigme du primitif en Europe permet de penser l’Europe contemporaine et son rapport à l’homme, qu’il s’agisse d’évoquer la satire que donne en Grande-Bretagne la presse middle-class victorienne du Highlander (conçu comme un homme primitif, repoussoir de l’idéologie victorienne), comme le montre F. Fix ; ou la rêverie de Flaubert sur le barbare, tantôt évocateur de sauvagerie et de sublime dans le roman historique, tantôt « vérité du bourgeois » dans le roman réaliste – ce qui mène en contrepartie à un éloge d’autres « primitifs » (les simples, les bohémiens, les nomades), reflets de l’état d’artiste s’ouvrant au monde (S. Berthelot). Le primitif suscite encore un mythe des origines chez Zola (La Bête humaine) et Rosny aîné (Vamireh), Zola s’avérant marqué par les thèses évolutionnistes, la naissance de l’anthropologie criminelle et l’imaginaire biblique, et Rosny par la paléoanthropologie toutefois mêlée à une vision lyrique de l’homme préhistorique comme « animal d’avenir » (S. Spandonis).

5Un deuxième pan d’articles, portant sur la vision de l’Afrique dans les années 1880 et suivantes, révèle chez les auteurs abordés une immersion dans les stéréotypes d’époque plus ou moins prononcée. Ainsi Trollope profère un discours typique de colonialiste victorien à propos du « sauvage » en Afrique du Sud, discours qui n’est pourtant pas sans quelques failles discrètes (que penser de la façon dont les Anglais ont traité les Boers ? La barbarie ne serait-elle pas présente aussi bien chez les Anglais que chez les Noirs ?), comme le montre L. Bury. Toujours à propos de l’Afrique du Sud, chez Haggard et chez Plaatje (Africain d’ethnie barolong christianisé), pour des raisons différentes, au cœur d’un discours amplement imprégné d’idéologie colonialiste, le Zoulou incarnerait paradoxalement la primitivité la plus totale mêlée à des qualités qui sont celles d’une authentique civilisation (Y. Clavaron). Enfin en France, l’Afrique suscite chez un dramaturge un peu oublié, François de Curel, dans une pièce mise en scène au Théâtre Antoine en 1902, La Fille sauvage, sorte de conte philosophique sur une « primitive » africaine que la civilisation pervertit, symbole vivant de l’humanité (M. Dubar).

6La dernière partie est consacrée au XXe siècle, et à la recherche en littérature par certains auteurs d’un discours ou d’une esthétique primitivistes, permettant de « faire place à une autre mode de compréhension dont le primitif donne la clé » (J.-M. Moura, p. 165). Ainsi la littérature scandinave, narrative ou poétique (voir en particulier l’œuvre de Tarjei Vesaas, et bien d’autres auteurs), apparaît recourir de façon récurrente à des lieux (la nature), des personnages (le paysan, le simple d’esprit, l’enfant) pour figurer un primitivisme qui n’a rien à voir avec l’exotisme, puisqu’il est senti comme faisant partie intégrante du monde nordique. Cette recherche va de pair avec l’invention d’une simplicité formelle de l’expression permettant de dire l’angoisse du monde contemporain (F. Toudoire-Surlapierre). En France, les surréalistes recherchent un fonds psychique irrationnel commun à l’humain à travers diverses inspirations : l’art nègre, le mythe, l’exotisme, l’humour, en particulier à travers l’exemple canonique de la fête du Jour des Morts au Mexique, comme le démontre J.–M. Moura, suggérant de solides pistes de recherche. René Char, quant à lui, explorera dans son théâtre, après la guerre, non un discours sur le primitif, mais un discours primitif (A.-M. Fortier). Enfin en Italie, Elsa Morante et Pier Paolo Pasolini ont nourri une interrogation fervente sur le primitivisme et l’archaïque, l’une dans le roman L’Ile d’Arturo, l’autre dans sa poésie en dialecte frioulan puis dans tout son œuvre. Ce questionnement suscite chez eux des mythes personnels propres portant le paradis originel, un retour aux mythes antiques, ou encore l’éros vécu comme une sexualité primitive (D. Peyrache-Leborgne). Enfin une communication de géographie replace ces réflexions littéraires par rapport à l’un des grands apports du siècle : l’irruption d’une démarche ethnologique nouvelle au cœur des sciences humaines, autour et à partir de la notion de « pensée sauvage » selon Lévi-Strauss. Loin des présupposés méprisants traditionnels sur le primitif (étonnants chez Fernand Braudel par exemple), E. Lézy propose un changement de perspective interrogeant les modes de représentation propres aux « indigènes », du point de vue de l’espace et du temps, dans une stimulante enquête mêlant géographie et ethnologie.

7Pour conclure l’ensemble de l’ouvrage, J. Bessière met en place une théorie fondée sur « l’anachronisme du primitivisme », examinant de façon complexe son rapport à l’Histoire.

8Cet ouvrage, qui prend le parti de n’évoquer frontalement ni Montaigne, ni Léry, ni Rousseau, explore donc d’autres voies, souvent originales, et apparaît comme une mine d’idées. L’enquête est nourrie, portant pour beaucoup sur l’histoire des idées, mais posant aussi des problèmes littéraires et esthétiques de fond. On pourrait juste regretter l’absence d’un index, regret qui n’est suscité par rien d’autre que par la richesse des lectures proposées.