Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2005
Printemps 2005 (volume 6, numéro 1)
Samuel Minne

Idoles souterraines

Nicole G. Albert, Saphisme et décadence dans Paris fin-de-siècle, Paris, La Martinière, 2005.

1Abordant une thématique et un corpus passionnants et pourtant délaissés, la thèse de Nicole Albert fait aujourd’hui l’objet d’une publication assortie d’une bibliographie exhaustive de textes d’époque, Saphisme et décadence dans Paris fin-de-siècle s’impose comme une somme, vient briser avec éclat un mur de silence et porte un regard neuf et informé sur un courant qu’on croit bien connu. Cet ouvrage s’inscrit cependant davantage dans l’histoire littéraire que dans l’étude des forme : la délimitation spatio-temporelle est déterminante pour cerner l’emprise d’une image nouvelle et protéiforme dont les caractéristiques semblent épouser à merveilles les hantises et les contradictions d’une époque.

2En mentionnant dans son titre le Paris fin-de-siècle, Nicole Albert restreint volontairement son sujet, dans le temps, dans l’espace et partant dans la langue. Son étude s’annonce comme un travail en synchronie, situé dans une niche repliée sur elle-même, celle de la littérature décadente dans la capitale française. Elle s’oppose ainsi par exemple aux recherches de Joan DeJean, Sapho, fictions du désir, une étude diachronique des représentations de la dixième muse en Europe, de 1546 à 1937, soit près de quatre siècles, aussi bien en France qu’en Italie ou dans les pays de langue allemande1.

3Mais dans les faits, son champ de recherche dépasse ces bornes, et embrasse une période assez large (de 1870 à 1920, avec des poussées jusqu’en 1935), et si elle privilégie les publications en français, elle aborde tout aussi bien les vers de D’Annunzio que ceux de Swinburne, la « Carmilla » de Joseph Sheridan Le Fanu qu’une nouvelle de Strindberg. Ce travail ne néglige donc aucune source, et poursuit assez loin dans le temps la fortune d’une figure littéraire mal connue et qui semble surgir là où on l’attend pas. Ce faisant, un tel travail vient compléter et dévoiler les soubassements et peut-être les origines des ouvrages de Shari Benstock (Femmes de la rive gauche2), qui traite des regroupements d’autrices lesbiennes à Paris, et surtout de Florence Tamagne (Histoire de l’homosexualité, 1919-19393), qui se fonde largement sur le dépouillement et l’analyse de la littérature de l’époque. La culture qu’étudient ces livres apparaît alors comme le prolongement de celle qu’on découvre dans Saphisme et décadence dans Paris fin-de-siècle, qui devient une étude des prodromes des années folles.

4Le ville de Paris centralise néanmoins l’attention : ce pôle de vie lesbienne et espace de liberté attire les femmes des Etats-Unis (Natalie C. Barney, Djuna Barnes, Sylvia Beach4, …), et ce centre intellectuel séduit à son tour la critique féministe et les historiennes. Ville de toutes les turpitudes dénoncée par les consciences morales et les médecins, cité des plaisirs innocents et théâtre d’une émancipation féminine naissante, Paris est également le foyer de publications qui trahissent un goût pour ce qui est vu comme contre-nature et dégénéré, en un mot, décadent.

5Quoi qu’il en soit, la littérature et la presse d’époque sont passées au crible, et Nicole Albert privilégie les sources d’époque, reportant en particulier pour la décadence aux analyses contemporaines (Bourget, Pradet) ou à un article de Jankélévitch sur le sujet, et n’accordant à l’inverse que peu de place aux travaux actuels. Réduits à la portion congrue, ceux-ci ne bénéficient pas de la publicité qu’aurait pu leur valoir cette parution. A l’inverse, les rares études citées apparaissent comme du plus grand sérieux scientifique, et ces recherches s’affirment comme un travail de première main et une somme utile de sources d’où pourront partir de nouveaux travaux. L’ensemble de l’étude révèle une érudition sans faille, et les citations témoignent d’une connaissance approfondie des textes. On peut toutefois regretter qu’elle parle de la secte des anandrynes comme d’un fait historique et non avec précaution, alors que Marie-Jo Bonnet avait, sinon établi formellement l’inexistence de groupes ou de « consœuries » lesbiens, du moins démontré que les mentions de cette secte étaient une supercherie propre à exprimer les fantasmes masculins du XVIIIe siècle5.

6Quelles sont la place et spécificité de la figure de la lesbienne dans la décadence ? L’importance des femmes qui aiment les femmes apparaît peu à peu, et à la mention des auteurs qui en ont parlé, par souci de suivre la mode ou par obsession, on découvre combien elles ont infusé la culture décadente. Hostiles comme Charles-Etienne, Adolphe Belot ou le Sâr Péladan, fascinés comme Pierre Louÿs ou Catulle Mendès, bienveillants, émoustillés ou tout simplement indifférents, les auteurs de l’époque semblent avoir tous abordé le sujet, que ce soit en le frôlant au passage ou en lui consacrant ses œuvres majeures. Et ce n’est pas le moindre mérite de ces recherches que de révéler l’omniprésence des lesbiennes6 dans l’art et la littérature décadente : véritable idoles souterraines7, elles légitimaient les appariements de nudités faussement chastes. L’éclairage porté sur ces personnages permet ainsi de lire différemment bien des tableaux et des illustrations, où, derrière les couples féminins, se profilent les conceptions d’époque de la lesbienne, malade ou pécheresse, morbide ou hédoniste. Il est à regretter que les arts visuels et les littératures dessinées, abondamment citées avec bonheur et souvent reproduites dans le texte ou dans un très beau cahier hors-texte (les œuvres semblent choisies aussi bien pour leur originalité et leur qualité esthétiques que pour leur représentativité) ne soient finalement pas commentées plus longuement. Les affinités de Félicien Rops, Gerda Wegener, Georges de Feure, Mossa ou Erté avec le sujet, mériteraient de toutes façons une étude parallèle approfondie8.

7L’ouvrage explore ainsi cet engouement à travers un plan qui reste très inféodé à la thèse d’origine, mais qui garde sa pertinence : la référence à Sappho, qui justifie la vogue du terme « saphisme » et son rôle dans la décadence fait l’objet d’une première partie. Le substrat médical, qui transparaît souvent dans les romans, décline ses variations le long d’une deuxième partie. Enfin, une troisième partie est consacrée à la spécificité de l’image « décadente » de la lesbienne, figure de la damnation, incarnation de voluptés contre-nature, essence même de la décadence.

8Si Gautier, Balzac, avaient créé des personnages de femmes qui aiment les femmes, c’est Baudelaire qui fait naître l’engouement pour les « Lesbiennes », ces « Femmes damnées »  d’ailleurs condamnées à être des « épaves ». En outre, Sappho a fait l’objet entre 1850 et 1911 d’une véritable querelle de philologues, penchant entre la poétesse au-dessus de tout soupçon, la tribade et la courtisane, ou conciliant toutes ces visions en une seule, davantage au gré de l’intime conviction des chercheurs que des nouveaux fragments mis au jour par les fouilles archéologiques. Objet d’un véritable culte, la mystérieuse poétesse de Mytilène éveille les vocations : celle de pasticheur pour Pierre Louÿs, ou celle d’helléniste pour Renée Vivien. Un véritable lexique populaire enrichit le mot « lesbienne » d’une connotation péjorative, comme il spécialise le terme « gouine ». La lesbienne, virile ou séductrice, travestie, androgyne ou hermaphrodite (« Irma Frodite » !), trouble surtout parce qu’elle sape les divisions sexuelles et qu’elle redéfinit la place sociale des femmes. Enfin, elle assure la fortune durable d’une création conjointe de la littérature médicale, de la littérature populaire et de la poésie.

9Cette importance culturelle étant attestée, une perspective littéraire peut se mettre en place. Nicole Albert montre bien la fascination délétère qu’exercèrent ces créatures sur toute une génération d’écrivains, hommes ou femmes, quelle que soit leur orientation sexuelle. Adeptes des paradis artificiels, insatiables, elles sont le reflet d’une quête de l’extrême et d’une esthétique de l’excès. Catulle Mendès se fait l’ardent propagateur de cette culture et le fervent défenseur de personnages qui visiblement l’envoûtent, et auxquels il semble s’identifier. Jean Lorrain, plus distant, préfère l’hybridation des genres et la transgression criminelle. Joséphin Péladan, lui, condamne un narcissisme qu’il approuve en esthète. Proche également de cette inspiration transgressive, Rachilde crée des héroïnes et des héros « symétriques et inversés » avec Monsieur Vénus. Plus platement, Willy recherche les scènes pimentées et l’allusion salace lorsqu’il encourage Colette à narrer les aventures de Claudine à l’école. On assiste à la création, ou du moins à la fixation, de stéréotypes qui vont à leur tour influer sur les représentations populaires, à moins que les œuvres littéraires ne fassent que les réactiver. Les poétesses homosexuelles chantent avec des accents plus désespérés un amour livré à la malédiction : la liste de titres de poèmes de Lucie Delarue-Mardrus (p. 163) renvoie au domaine de la caricature par ce qu’elle connote de jérémiades complaisantes. C’est Renée Vivien, l’auteur de Cendres et poussières et de La Vénus des aveugles, qui a reçu la plus grande fortune critique9, trouvant les formes convaincantes pour exprimer de manière originale une source de création unique et taraudante.

10Au milieu de toutes ces visions contradictoires et discordantes, et de la coexistence de conceptions différentes de la sexualité et de la littérature10, une sorte de consensus semble se faire. La visibilité des « inverties » est totale – dans la littérature, s’entend, elle n’est socialement visible que dans les cénacles (le plus fameux est celui de Natalie Barney) ou protégé par le statut social (comme c’est le cas pour Mathilde de Morny, marquise de Belbeuf). Il n’est pas question de les ignorer, mais bien d’exploiter une forme dont les traits favorisent l’expression des valeurs fin-de-siècle – qui, en tant que contre-valeurs, suscitent les positions inverses dans la littérature de mœurs ou les auteurs lesbophobes. Mais son pouvoir créateur n’est pas remis en cause. « La lesbienne semble seule capable de faire coïncider son expérience sexuelle et sa recherche esthétique » (p. 230), explique Nicole Albert, en reprenant un axiome de Renée Vivien.

11 « Tout ce qui est utile est laid », écrivait Théophile Gautier dans sa préface à Mademoiselle de Maupin. Vierges stériles, les lesbiennes incarnent donc l’idée suprême de l’art, par cela même qui les condamne socialement. A l’instar du Narcisse cher aux décadents, « à la poursuite de sa propre image, la lesbienne n’est-elle pas la métaphore de la littérature fin-de-siècle qui fait souvent de soi son propre objet ? » (p. 246). C’est aussi une figure littéraire paradoxale, partagée comme la Décadence entre le flamboiement et l’autodestruction. Une écriture artiste répond au défi littéraire que représentent ces fleurs du mal, comme elles renouvellent opportunément les images d’artistes en mal d’inspiration, telles les fontaines mythologiques. Symboles de la stérilité, elles connaissent une véritable fécondité littéraire.

12Peut-on dire qu’un corpus de littérature lesbienne émerge, et qu’une définition se fait jour ? La question ne se pose pas dans ces termes, mais Nicole Albert en tout cas ne tranche pas, ne s’attaque pas au problème, et s’éloigne prudemment de la question en se cantonnant à une problématique de « représentations ». Alors qu’Elisabeth Ladenson, dans son Proust lesbien11, s’attachait au seul corpus proustien pour remettre à l’heure les pendules de la critique et proposer une lecture originale de cette Gomorrhe littéraire, Saphisme et décadence, qui brasse un ample corpus, ne relève pas vraiment le gant du raffinement conceptuel. Ses conclusions, certes solides, restent principalement descriptives. Ce défrichement rigoureux invite en tout cas à poursuivre les recherches sur un plan plus théorique.